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Full text of "Chansonnier historique du XVIIIe siècle"

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CHANSONNIER HISTORIQUE 

DU XVIIle SIÈCLE 

RECUEIL DE CHAXSOXS, VAUDEVILLES 

SON" SETS, ÉPIGRAMMES, ÉPITAPHES 

ET AI:TEES vers satiriques et HISTORIQUES 

Formé 

Avec la Collection de Clair ambault, de Maurepas 

ET autres masusckits inédits 



VIII 



RECUEIL CLAIRAMBAULT-MAQREPAS 



CHANSONNIER 

HISTORIQUE 

DU XVIII- SIÈCLE 

Publié avec Introduction, Commentaire, Notes et Index 

PAR 

ÉMTLE RAUXIÉ 

ABCHIVISTK PALÉOGRAPHE 

Orné de 
Portraits à Veau-forte par ROUSSELLE et RIVOALEN- 




PARIS 

A. QUANTTN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

7, RUE SAINT-BENOIT 
1883 



t n THELIBRARY 

T UNIVEKSin OK CALIFORNU 

: ' / 9 5 SAÎvTA U.VKBABA 



QUATRIÈME PARTIE 



LE REGNE DE LOUIS XV 



MADAME DU BARRY ET LE TRIUMVIRAT 



I764-I774 




RousspUe, r>c . 



A-Quantm Imcndil 



p^^:^^^C^=^^:S=:^/f>^^^^^:=^/^^ 



INTRODUCTION HISTORIQUE 

LE RÈGNE DE LOUIS XV 

MADAME DU BARKY ET LE TRIUMVIRAT 



LES derniers mois de l' année i'j6j^ fîcre7it marques 
par 2171 grave èvéneuient qui parut devoir mettre 
îui terme aux querelles religieuses qui avaient si souvent 
troublé l'ordre public durant le règne de Louis XV, la 
suppression des jfésuites. Par un arrêt du 6 août 1762, 
le Parleme7it de Paris avait prononcé la dissolution de 
l'Ordre, et un édit du mois de février 1763 avait impli- 
citeme7it co7ifir7né cette 77iesure. E71 dépit des protesta- 
tio7is du clergé et du zèle déployé par l' archevêque de 
Paris, l'abolitio7i de la Société s'i77iposait C077i77ie i7ié- 
vitable. Choiseul, qici dans le pri7icipe 7ie te7iait pas à 
V expulsio7i des Jésuites, se pro7ionça C07itre eux dès 
qu'il les vit ba7mis par la plupart des Parlei7ie7its, et fit 
signer à Louis XV U7i édit qui déclarait la co7igrégatio7i 
suppri7née dans toute l'éte7idue du royaiune. 



II Introduction historique. 

Cette destruction précéda d'une année la mort du 
seul personnage dont la protection eiit pu rendre un 
jour aux Jésuites la position qu'ils venaient de perdre, 
le Dauphin, fils de Louis XV. Ce prince, qui vivait à la 
cour comme dans une sorte de retraite, partageant son 
temps ejitre la lecture, les pratiqiies de dévotion et le 
commerce d'un petit nombre d'amis, mourut le 20 no- 
vembre 1765 d'îui rhume de poitrine négligé. La nation, 
qui n'avait guère connu et aimé le Dauphin que depuis 
sa maladie, admira le courage paisible avec lequel il 
attendit sa dernière heure et les preuves d'affection qu'il 
donna à ceux qui l'entouraient; elle témoigna par les 
obsèques qu'elle lui fit des légitimes regrets que sa perte 
inspirait. 

L'abolition des Jésuites sembla, tout d'abord, pour le 
Parlement un triomphe décisif et un titre à la recon- 
naissance publiqiie, 7nais l'on ne tarda pas à revenir de 
cette opinion, surtout dans les provinces. La fermeture 
des nombreuses viaisons d'éducation dirigées par la 
Société avait ajnené dans certaines villes une grande 
perturbation, et bien des pères de famille qui, eux-mêmes, 
avaient été élevés par les Jésuites, surent fort mauvais 
gré aux magistrats de leur zèle inconsidéré. Des griefs 
mitrement graves ne tardèrent pas d'ailleurs à soulever 
l'opinion publique contre le Parlement : la condamna- 
tion de Lally-Tollendal et celle du chevalier de La Barre. 
Lally, qui s'était fait de nombreux ennemis aux Indes, 
durant son administration, résolut une fois rentré en 
France d'obtenir justice des accusations portées contre 
lui et alla se constituer prisonnier à la Bastille en de- 



Du Barrvj le Triumvirat. m 

mandant qu'on lui fît son procès. L'affaire, d'abord in- 
struite au Châtelet,fut ensuite confiée par lettres patentes 
à la grand'chamhre et après deux ans de débats à huis 
cloSj Lally, auquel on avait refuse un défenseur , fut con- 
damné à la peine capitale comme convainctc d'avoir 
trahi les intérêts du roi et de la Compagnie des Indes. 
L'indignation causée par cet arrêt inique s accrut encore 
lors du jugement de La Barre. Ce jeune homme, victime 
des machinations odieuses d'u7i sieur de Saucourt, avait 
été accusé de sacrilège et condamné par le tribunal 
d'Abbeville à avoir la langue et la main droite coupées et 
à être brûlé vif. Le Parlement de Paris, appelé à se 
prononcer sur cette odieuse sentejice, se borna à ordonner 
que l'accusé serait décapité avant d'être livré aux 
flammes, malgré le rapport du conseiller Pellot qui avait 
conclu à son absohition. L'exécution du chevalier pro- 
voqua une exécration générale et les philosophes, Vol- 
taire entre autres, protestèrent hautement contre l'ini- 
quité et lefanatistne des magistrats, qui ne devaient pas 
longtenips attendre leur châtimeîit. 

En obtenant la suppression des Jésuites, le Parlement 
n'avait point d'ailleurs mis un terme aux querelles reli- 
gieuses, comme il semblait le croire. Lorsque l'assemblée 
générale du clergé de France tenue en 1765 souleva une 
fois encore la question des sacrements en rappelant que 
la « Constitution était un jugement dogmatique de 
l'Eglise universelle », // se hâta de supprimer les Actes 
de l'Assemblée, et le Roi, pour prévenir de nouveaux 
désordres, dut prescrire un silence absolu sur ces ques- 
tions par un arrêt du Conseil du 24 mai 1766. 



IV Introduction historique. 

Le pouvoir, en effet, se trouvait eii présence de diffi- 
cultés d'un autre ordre et dont les conséquences pou- 
vaient être particulièrement à craindre. Depuis plusieurs 
années, la Bretagne tourmentée par le duc d'A iguillon, 
son commandant, était dans un état de perpétuelle agita- 
tion. Les édits hursaux qui lui étaient imposés n'avaient 
été enregistrés par le Parletnent de Rennes que sous 
réserve des droits, franchises et libertés de la province, 
et les magistrats avaient, en outre, dénoncé au roi dans 
d'énergiques remontrances les graves abus commis par 
le duc d'Aiguillon. Pour réduire le Parlement, d'Ai- 
guillon projetait de s'appuyer sur les Etats ; mais les 
trois ordres faisant cause conimune avec les magistrats, 
lors de la session de 1764, éloignèrent toutes les discus- 
sions relatives aux impôts; et ce fut seulement au 
montent de se séparer qu'ils votèrent après quatre mois 
d'opposition tin don gratuit de 700,000 livres. 

D'Aiguillon se retrouva alors en présence du Parle- 
ment dont l'hostilité, encouragée et soutenue par les deux 
procureurs généraux, La Chaloîais et son fils, ses enne- 
mis personnels, menaçait de lui susciter les plus graves 
embarras. La Chalotais avait été chargé, comme syndic 
des Etats, de poursuivre l' annulation de l'enregistrement 
de l'impôt de deux sous pour livre que l'on avait subi 
l'année précédente. Bioi que la cour fût en vacances, la 
Chambre chargée de tenir les vacatiojis n'hésita pas à se 
prononcer et défendit la levée de cet impôt, sous peine de 
concussion, en ijivoquant le droit particulier de la Bre- 
tagne. Cette décision fut a2issiiôt cassée par un arrêt du 
Conseil; pour toute réponse le Parlement, qui venait de 



Du Barry, le Triumvir at . 



reprendre ses séances, cessa de rendre la justice eîi récla- 
mant l'annulation de l'arrêt. Le roi convoqua alors les 
magistrats à Versailles, les reçoit avec hauteur, et leur 
enjoignit de reprendre leurs fonctions. Ceux-ci, revenus 
à Rennes, pidsèrent daiis leur irritation et daîis la sym- 
pathie de la province des forces pour la résistance; ils 
convinrent d'un comnnin accord de donner leurs démis- 
sions et de siéger provisoireme7it en attendant la nomi- 
nation de leurs successeurs. Les ministres de Versailles 
se mo7itrèrent fort inq^iiets de la gravité de cet événe- 
ment dont ils attribuaient la responsabilité aux La Cha- 
lotaisj d' Aiguillon, qui leur avait fait partager ses pré- 
ventions contre ses adversaires, obti?it alors que La Cha- 
lotais, so?t fils et quatre conseillers, fusse?it arrêtés et 
enfermés dans une forteresse comjue instigateurs des 
troubles de la province. Une commissioji de douze 
maîtres des requêtes fut aussitôt chargée d'instruire leur 
procès. Mais le Parlement de Paris, qui vit dans cette 
création une atteinte portée aux droits et prérogatives de 
l'ordre judiciaire, protesta par un arrêt é?iergique contre 
létahlisseinent d'un tribunal « du genre de ceux 
que tant de traits de l'histoire avaient dévoués à 
l'indignation publique ». Le roi, irrité de cette opposi- 
tion qui présentait 2in acte du pouvoir comme une vio- 
lation flagrante des lois, alla tenir ati Palais, le 
3 mars 1766, la fameuse séance dite « de la flagellation ». 
Apres avoir fait bifer sous ses yeux l'arrêt incriminé, 
il affirma avec vigueur les droits de la couroiuie, défendit 
aux magistrats de s'occuper d'une affaire qui ne les re- 
gardait point et les fiunaça de sévir s'ils persistaient à 



vi Introduction historique. 

se mettre en contradiction avec sa puissance souveraine. 
En même temps, et pour terminer cette malencontreuse 
affaire de Bretagne, il rappela les maîtres des requêtes, 
reconstitua le Parlement de Rennes, et dans une séance 
solennelle du Conseil des parties déclara qu'il ne serait 
point donné de suite à la procédure dirigée contre La 
Chalotais et son fils et qu'il se bornait à substituer pour 
eux l'exil à la prison. 

Durant ces funestes et stériles dissensions, le duc de 
Choiseul, le seul des jninistres qui fût à la hauteur de 
son rôle, hoîiorait par son activité géiiéreuse, quoique 
parfois téméraire, la triste fin dzi régne de Louis XV ^ 
« Ce mi7iistre, dit tcn contei?iporain impartial, était ca- 
pable d'assez grandes idées, il ne poîivait se plier atix 
détails minutieux ; atissi possédant à la fois trois porte- 
feuilles, il fui beaucoup plus brillant dans le ministère des 
afiaires étrangères que dans ceux de la guerre et de la 
marine qui se composent de parties sèches et peu faites 
pour répondre à l'étendue de son esprit. Le militaire est 
cependant cojiduit par lui avec autant de sagesse que 
d'éclat, ainsi que la marine qu'il a vivifiée, mais il a 
trouvé mille secours dans l'enthousiasme qu'il a su in- 
spirer à plusieiirs personnes éclairées qui lui dévouent 
et leurs soi7is et leurs veilles, autant par attrait pour lui 
que par le désir de servir leur pays. 

« Comme il se sentait des talents supérieurs, il avoiiait 
facilement dans les commencements de son uiinistère les 
fautes dans lesquelles sa précipitation l'avait eiigagé; 
mais il perdit de cette noble franchise lorsqiL une plus 
longue habitude du travail lui dojina moins d'excuses 



Du Barry. le Triumvirat. vu 

poîir ses , erreurs, et compromettait son amoîir-propre 
qui chez hii est poussé à l'excès. 

<(. Naiurellemeîit jaloux, il dirige de son cabinet les tra- 
vaux des généraux et des ambassadeurs. Jamais on ne 
l'entend louer publiquement ceux même qu'il aime le 
mieux ; et sa politique secrète fut de n'en élever aticun 
au point de lui faire ombrage. D'après ce caractère, les 
sous-ordres ont totijours plus de pouvoir sur lui que 
beaucoup de gens qu'il attrait dû consulter. Un co77imis 
plein de talent ne pouvait jamais lui inspirer aucune 
inquiétude ; d'un niot il petit l'anéantir et sa besogne 
parait naturellement la sienne... Il a des façons nobles, 
pleines de grâce; sa confiance est extrême et cependant 
ne le préserve pas d'une sorte d' embarras facile à dis- 
cerner. Personne n'a peut-être possédé autant que lui 
l'art de séduire. Il joint à une locution facile les grâces 
qui donnent ce charme nécessaire pour persuader. Tou- 
jours vivement entraîné par le moment, il est tellement 
pénétré du sentimeyit qui l'anime, qu'il le communique 
rapidement aux autres, ou qu'il abonde dans leur sens 
avec la même facilité, si c'est leur idée qui le frappe. Il 
résulte de cette disposition un agrément très rare pour 
tous ceux qui traitent des affaires avec lui, même pour 
ceux qui sollicitent des favetùrs, d'autant plus difficiles à 
obtenir de son obligeance que Ventrée de son cabinet en 
est îine très précieuse pour sa rareté... Inaccessible aux 
conseils, jamais il n'en a demandé, et lorsque l'intérêt, 
l'amitié, la reconnaissance ont forcé quelques-uns de ses 
amis à lui donner des avis, si par hasard il les suivait, 
c'était toujours avec l'affectation de ne point avouer qu'il 
vin, b 



VIII Introduction historique. 

les eût reçus, et cette affectation était quelquefois si mal- 
adroite qu'elle en devenait risible. Aussi sa présomption 
est poussée à l'extrême, et l'on aperçoit à chaque instant 
la différence infinie qu'il met entre lui et les autres 
hommes. » 

Après avoir assuré au dehors la tranquillité de la 
France par Vimion des quatre branches de la maison de 
Bourbon, Choiseul s 'efforça de la vieltre en état de soic- 
tenir avaiitageusement tine lutte, si les circonstances 
V exigeaient ou le permettaient. Lorsqu'il obtint le porte- 
feuille de la guerre, à la mort du maréchal de Belle- 
Isle (1761), auquel il réunit bientôt celui de la marine, 
il abajidonna au duc de Praslin, son cousin, le départe- 
ment des affaires étrangères et consacra toute son activité 
aux réformes urgentes que nécessitait l'état de nos forces 
de terre et de mer. Il réorganisa l'armée en décrétant 
que toutes les troupes seraient désormais entretenues par 
le roi, en fixant tme base unique pour la composition des 
régiments, en arrêtant les principes des exercices et de la 
manœuvre, en transformant l'artillerie et le génie, et en 
mettant un tertne aux désordres et aux abus qui sem- 
blaient inséparables de l'organisation militaire. La flotte 
vit le nombre de ses vaisseaux augmenté par lui, les rè- 
gitnents d'infanterie de marine transformés, et les maga- 
sins pourvus d'abofidantes munitions. Choiseul projetait 
encore de refondre la constitution vicieuse de l'armée 
navale, cause de nos récents désastres; mais sur ce point 
il avait à lutter contre trop d'intérêts pour triompher, 
et, dégoûté de l'opposition que l'on faisait à ses projets, il 
remit la mariîie ait duc de Praslin et reprit les affaires 



Du Barry. le Triumvirat. ix 

étrangères. Il avait du moins fait preuve dans ses 
reformes administratives d'un esprit vraiment supérieur 
et mérite par là d'être regardé comme le grand ministre 
du règne de Louis XV. 

Dans son vif désir de réparer les pertes que la puis- 
sance coloniale de la France avait éprouvées durant les 
dernières guerres, Choiseid se laissa séduire par une 
idée aventureuse et dont les tristes suites furent loin de 
répondre aux promesses magnifiques dont l'avaient bercé 
quelques intrigants. Il accepta le projet déformer dans 
la Guyane tm vaste établissement français qui devait 
donner au commerce et à la navigation une nouvelle ac- 
tivité et fournir à nos possessiojis d'outre-mer tm point 
d'appui important. Mais l'expédition, 7}tal organisée, fut 
encore plus mal dirigée j l'influence pernicieuse du climat y 
les maladies épidémiques qui décimère?it les coloiis, et la 
7nésintelligence survenue entre le gouverneur et l'inten- 
dant de la colonie eurent bientôt consommé le désastre 
que le défaut d'ordre et de prévoyance avait préparé. 
Cette tentative irréfléchie n'eut d'autre résultat que de 
coûter la vie à douze mille hommes et trente millioiis de 
dépenses à l'Etat. 

Choiseulfutphis heureux en Europe et il eiit la gloire 
de réunir définitivement à la France la Lorraine et la 
Corse. En vertu, des stipulations du traité de Vienne, la 
Lorraiïie fit retour à la France, en 1766^ lors de la mort 
de Stanislas Leczinshi. Cette pacifique conquête était l'îi- 
nique fruit des guerres que Louis XV avait engagées et 
terminées avec un étrange désintéressement. L'annexion 
de la Corse ne fut pas aussi facile; il fallut l'opérer les 



Introduction historiqui 



armes à la mahi, bien qu'elle eût été en quelque sorte 
préparée de longue date. Dès l'aimée 1737^ le cardinal 
Fleury, après s'être porté médiateur entre les habitants 
de l'île et les Génois dont ils étaient les sujets, avait en- 
voyé le comte de Boissieux et le maréchal de Maillebois 
pour rainener les insulaires sous la domination de leurs 
maîtres. Vaincus, les Corses avaient accepté une amnistie 
et déposé les armes en 1739^ mais pour les reprendre 
sept ans après, en même temps qu'ils adressaient au 
congrès d' Aix-la-Chapelle des plaintes énergiques contre 
l'oppression dont ils étaient victimes. 

Comme le congrès n'avait prêté aucune attention à 
lueurs griefs, ils proclamèreiit, en 1755, Pascal Paoli 
général en chef de l'île, et, oubliant leurs dissensions in- 
testines pour se rallier tous sotis ses ordres, ils le char- 
gèrent d'organiser la résistance. Menacée d'être définiti- 
vement expulsée de l'île, Gênes invoqua de nouveau 
l'appui de la France, que Choiseul lui promit pour 
quatre années par un traité du 7 avril 1764. Une armée 
française fut donc envoyée dans l'île pour y maintcjiir 
la domination génoise ; mais comme il était évident que 
tandis que la Corse arriverait à secouer le joug après 
l'expiration du traité, la Rèpubliqîie serait hors d'état 
de rembourser à la France les avances faites dans son 
intérêt, l'acquisition de l'île parut une mesure de sage 
politique. Pour sauvegarder, du moins en apparence, 
l'honneur de ses alliés, Choiseul leur offrit de conquérir 
la Corse et de la garder jusqu'à ce qu'ils eussent soldé 
les dépenses de guerre. Le Sénat génois comprenait tout 
le danger de cette proposition, qui devait avoir pour con- 



Du Barry. le Triumvirat. 



séquence de le déposséder à bref délai; mais, comme en 
même temps il se sentait incapable d'assurer plus long- 
temps sa domination, il finit par consentir, et un traité 
conclu le is mai 1766 stipula au profit de la France 
une cession qui n'était provisoire que de nom. L'Angle- 
terre, trop occupée en ce moment par ses luttes parlemen- 
taires, n'eut pas le loisir de protester ; mais Paoli, qui 
avait eu coiinaissance du traité, quoique secret, et avait 
refusé toutes les avances faites par C h oi seul pour obtenir 
sa soumission, se prépara à reprendre les armes. Choi- 
seul sentit qii il fallait se hâter. Marbœuf occupait déjà 
l'île avec sept mille hommes; on lui envoya un renfort 
de troupes sous les ordres du marquis de Cliauvelin qui 
se fit battre a Borgo. Il fut aussitôt remplacé par le gé- 
néral de Vaux qui envahit la Corse à la tête de trente 
mille hommes; battit Paoli, l'obligea à se retirer sur le 
continent, et consacra sa victoire par la pacification 
complète de l'île (12 juin 1769J. La coiiquête de la 
Corse prolongea de dix-hîiit mois le crédit de Choiseul 
qui par son intervention dans les affaires de Bretagne 
s'était aliéné le dîic d'AiguilloJi, dont le ressentiment 
devait être la principale cause de sa disgrâce. 

L'expédient par lequel Louis XV avait terminé le 
procès des La Chalotais et des magistrats victimes des 
intrigues du gouverneur ne rétablit point le calme 
dans la province de Bretagne. Tandis que le nouveau 
Parlement, appelé par dérision le bailliage d'Aiguillon, 
s'était fait l'instrument docile des volontés de son protec- 
teur, le clergé et le tiers état, travaillés par ses intrigues, 
semblaient disposés à tolérer son despotisme; la noblesse 



XII Introduction historique. 

seule cojitinuait son opposition et refusait le vote des im- 
pôts. Le duc, profitant de la division des Etats, était prêt 
à couronner ses abus d' autorité par l'enregistrement d'un 
règlement inique dont les dispositions insidieuses, en 
même temps qu'elles érigeaient en loi toutes les violences 
tentées par lui, devaiejit consommer la suppression des 
libertés de la Bretagne. Mais il n'en eut pas le temps : 
Choiseul, obéissant tout à la fois à des motifs de prîi- 
dence, qui commandaient la modération envers îuie pro- 
vince sifortemoit agitée depuis quelques années, et à son 
antipathie pour le duc dont il redoutait l'atnbition in- 
quiète, représenta au roi les mouvements tumultîceux 
qui devaient résulter dans la prochaine ternie des Etats 
de la discussion du règlement projeté par d'Aiguillofi,et 
le décida à prendre les mesures nécessaires pour prévenir 
les troubles dont il lui dénonçait l'imminence. Louis XV 
se laissa convaincre et chargea le président Ogier, dont il 
appréciait l'esprit d'équité et de conciliation, de présider 
les séances des Etats. Dissimulant son ressentiment, le 
gouverneur essaya de fomenter de nouvelles dissensions 
pour faire échouer la mission dît président. Mais les Bre- 
tons, heureux de reconnaître les dispositions bienveillantes 
dont on faisait preuve à leur endroit, donnèrent, dans 
leurs assemblées, le spectacle d'une parfaite concorde, et 
le président, revenu à la cour, dut faire l'éloge de leur 
modération ; Louis XV, comme Choiseul l'avait prévu, 
décida le remplacement de d'Aiguillon par le duc de 
Duras. 

Les Etats avaient réclamé à diverses reprises le rappel 
de l'ancien Parlement de Rennes; l'éloignement dugou- 



Du Barry. le Triumvirat. xill 

verneur facilitait la réalisation de leur vœu qui reçut 
satisfaction. Le i\ juillet 1769^ les magistrats dépossèdes 
de leurs sièges et même ceux que l'on avait impliqués 
dans le procès des La Chalotais reprirent leurs fonctions. 
Mais la clémence du roi ne s'étendit pas aux deux pro- 
cureurs gé?iéraux ; tout en proclamant de nouveau letir 
innocence, il persistait pour des motifs secrets à les re- 
tenir en exil. La Chalotais et son fils, qui n'avaient pas 
cessé de demander des juges, s'adressèrent alors au Par- 
lement, et celui-ci poussé par sa haine contre le duc 
d'Aiguillofi, déclarait que dans une enquête dirigée 
contre les Jésuites, il avait eu l'occasion de se con- 
vaiîicre que l'ancien gouverneur avait provoqué, à l'en- 
droit de ses adversaires de fausses dépositions. De leur 
côté, les états de Bretagne relevèrent, dans une adresse au 
roi, l'étrange ajiomalie qui existait entre l'iniiocence hau- 
tement reconnue des procureurs généraux et l'exil dont 
on les frappait. La cour, inquiète de tout ce bruit et dési- 
reuse d'en finir avec la Bretagne, envoya l'académicien 
Dîiclos auprès des La Chalotais, pour obtenir d'eux, en 
échange de concessions fort honorables, leur renonciation 
au jugement qu'ils sollicitaient; mais cette tentative 71' eut 
aucun succès. Malgré son vif désir de mettre à couvert 
d'Aiguillon, le ministère ne pouvait cepejidant pas briser 
un Parlement le lendemain du jour oit il venait de le 
rétablir; le duc se vit do7ic obligé de répondre person- 
nellement aux attaques dirigées contre lui , mais les mé- 
moires jîistificatifs qu'il rédigea ne firent aucune impres- 
sio7i. Dès lors l'intérêt du gouverneur et la dignité des 
i7iiîiistres qui l'avaient soutenu com77ia7idaie7it de laisser 



XIV Introduction his torique. 

un libre cours à l'affaire et de laver d'Aiguillon par un 
arrêt solennel. Le Parlement de Paris fut convoque à 
Versailles, le \ avril iTJO, pour y siéger comme Chambre 
des pairs; le roi vint lui-même présider la séafice d'ou- 
verture et l'instruction aussitôt ouverte se poursuivit en 
présence de Louis XV , qui continua pendant quelques 
jours à assister aux débats. Mais le procès prit bientôt 
une tournure imprévue ; les juges se montraierit de plus 
en plus sévères pour le duc et il devenait évident que la 
cour ne pourrait ni diriger la procédure ni imposer au 
tribunal le jugement qu'il désirait. Le chancelier Mau- 
peou résolut alors de clore brusquemenl les débais, et dans 
un lit de justice temt le 2^ juin, il donna lectiLre de let- 
tres patentes par lesquelles le roi, se fondant sur la par- 
tialité dont les magistrats faisaient preuve, annulait la 
procédure et déchargeait le duc d'Aiguillon de toute accîL- 
sation. Pi'ofondément blessé de cette mesure qu'il consi- 
dérait comme une offense à sa dignité et une atteinte à 
la justice, le Parlement déclara que le duc resterait 
privé des droits et privilèges de la pairie jusqu'à ce qu'il 
^c fût purgé des soupçons qui entachaient son honneur ; 
mais le Conseil du roi cassa cet arrêt, et, le 3 septembre, 
le chajicelier alla prendre en personne au Parlement 
toutes les pièces du procès et faire biffer des registres les 
délibérations qu'il avait provoquées. 

Si le duc d'Aiguillon fut ainsi arraché aux fimestes 
conséquences que faisait présager l'enquête dirigée contre 
lui, et si le jour même oii fut annulée la procédure, 
Louis XV le nomma du voyage de Marly et l'admit à 
l'honJteur de souper avec lui, ce fut surtout grâce à la 



Du Barry. le Triumvirat. xv 

prolectioji déclarée de la nouvelle maîtresse de Louis XV, 
j/me ^^ Barry. Fille naturelle d'une aventurière, cette 
favorite, vouée au libertinage dès sa plus tendre jeunesse, 
avait rencontré dans les réunions d'une maison de jeu 
un roué de bas étage, le comte Jean du Barry. Frappé 
de sa beauté, du Barry, qui après avoir dissipé sa for- 
tune, se livrait aux spéculations les plus diverses et les 
moins licites pour subvenir à ses prodigalités et à ses 
débauches, eji fit sa maîtresse avec l'espérance d'en tirer 
utilement parti lorsqu'il trouverait une occasion et une 
dupe. Elles ne tardèrent pas à se présenter au gré de ses 
désirs. Louis XV, depuis la mort du Dauphin, sem- 
blait avoir renoncé aux scandales publics de sa vie; la 
fin prématurée de la Dauphine et la santé chancelante 
de la reine l'avaient maintenu dans ces sages disposi- 
tions. Mais lorsque la mort de Marie Leczinska l'eut 
laissé seul au milieu de ses filles et de ses petits-enfants, 
il revint insensiblement aux compagnons de sa jeuîtesse 
et aux cyniques distractions que lui procuraient jadis 
Richelieu et Lebel. Du Barry arrivait donc au moment 
propice : quelques mots échangés avec Richelieu lui ins- 
pirèrent la conduite à tenir; il intrigua fortement 
atiprès de Lebel et obti?it que le valet de chambre présefi- 
terait sa maîtresse au roi. Louis XV s'éprit d'elle, 
voulut la revoir et la fit venir plusieurs fois en secret à 
la cour. Lebel, effrayé du succès de sa démarche et de 
l'indignité de la liaison qu'il avait préparée, avertit le 
roi dupasse de la jeune femme et lui représenta qu'elle 
n'était ni mariée ni titrée; Louis XV ordonna de la 
marier promptement. Du Barry, marié lui-même, ne 



XVI Introduction historique. 

pouvait devenir l'èpoiix de son ancieiine maîtresse, aussi 
choisit-il pour cet cfuploi l'un de ses frères, le comte du 
Barry, qui menait à Toulouse une existence crapuleuse. 
Le comte répondit docilement à l'appel qui lui était fait 
et, le i^*" septembre 1768^ // donna son nom à la femme 
qui devait durant quatre années régner aux côtés de 
Louis XV et consommer V avilissement de ce prince. 

Installée à Versailles, d'abord dans le logetnent de 
Lebel, puis dans celui de M'^^ Adélaïde, tout proche de 
l'appartement du roi, la favorite vécut quelque temps 
assez ignorée, le deuil récent de la reine imposant une 
certaine réserve. Mais les ennemis de Choiseul qui comp- 
taient sur elle pour renverser le trop puissant ministre, 
avaient hâte de la voir préseiitée officiellement à la cour: 
le roi hésitait, surtout à cause de ses filles ; d' Aiguillon et 
Richelieu triomphèrent de ses scrupules. Le 22 avril 1769^ 
la vieille comtesse de Béarn, dont le concours avait été 
acheté pour cette circonstance, présenta la comtesse au 
roi, à Mesdames, ati Dauphin et aux enfants de France. 
L'élévation de M'^^^ du Barry ne manqua pas de provo- 
quer des tracasseries; mais comme les contradictions 
rendaient la passion de Louis XV plus opiniâtre, on dut 
mettre un terme aux protestations. Les femmes titrées 
se laissèrent gagner par des promesses ou des faveurs 
qui flattaient leur ambition ; la maréchale de Mirepoix, 
la duchesse de Valentinois, la marquise de l'Hôpital, la 
princesse de Montmorency don7ièrent l'exemple, qui fut 
bientôt suivi par les grands seigneurs et les princes du 
sang eux-mêmes. 

Le duc de Choiseul resta seul à l'écart de la cour de 



Du Barry. le Triumvirat. xvii 

la favorite. Il avait d'abord regardé avec mépris l'in- 
trigue ourdie par Richelieti, pour donner au roi une 
maîtresse déclarée, intrigue qui devait, croyait-il, aboutir 
à un simple caprice, et il répondit avec une dignité 
froide aux avances de la favorite désireuse de s'assurer 
son appui. Lorsqu'il comprit toute l'étendue de la pas- 
sion alhcmée dans le cœur du roi, il était trop tard pour 
chajiger d'attitude. D'ailleurs il avait auprès de lui sa 
sœur, la duchesse de Grammont, qui avait 2111 mo77ient 
songé à jouer auprès du roi le rôle politique de M^* de 
Pompadour et ne pouvait se consoler de sa déconvenue. 
La duchesse engagea son frère dans une lutte acharnée 
contre M'^^ du Barry, lutte de railleries, d'épigrammes 
et de chansons satiriques qui atteignaient tout à la fois la 
comtesse et son royal amant, et elle l'obligea à tenir tête 
jusqu'au boict, c'est-à-dire jusqu'à la disgrâce. Le mi- 
nistre tout-puissajit qui avait dominé le roi et gouverné 
la France, vit son parti diminuer chaque jour, et les 
courtisans sur lesquels il croyait pouvoir compter se 
tourner contre lui. Le premier qui l'abandonna fut 
celui-là même qui lui avait voué en apparence le plus 
inviolable attachement et qui lui devait sa fortune, le 
chancelier Maupeou. Une autre créature de Choiseul, 
le contrôleur général Maynon d'Invault, qui venait de 
donner sa démission, fut remplacé par tin protégé de 
Maupeoîi, l'abbé Terray. Terray ejitra ouvertement en 
guerre avec Choiseul, et tandis qu'il recourait aux expé- 
dients les plus divers pour subvenir aux dépenses du roi 
et de sa maîtresse, il ne craignait pas de reprocher au 
ministre ses prodigalités dans l'organisation de la nou • 



XVIII Introduction historique. 

vclle armée et de décider le roi à hii imposer des retran- 
che7ne7its dans son administration. Enfin le duc d'Ai- 
guillon, vers qui s'était tournée J/™^ du Barry, repoussèe 
par Choiseul, avait repris faveur à la cour; il était de- 
venu l'amant de la favorite, et tout entier à sa haine 
contre le ministre qui avait failli le perdre, ne cessait 
d' intriguer pour hâter sa disgrâce. 

Choiseul que les menées de ses adversaires inquié- 
taient s'efforça de raffermir par un coup d'éclat son 
crédit chafîcelant. Il conclut Vunion de l'héritier dît 
trône, le Dauphin, petit-fils de Louis XV, avec l'archi- 
duchesse d'Autriche Marie- Antoinette, fille de l'impéra- 
trice Marie-Thérèse. Ce mariage, célébré avec une ma- 
gnificence inouïe, ne répondit pas aux espérances que le 
'ministre avait conçues; la jeune Dauphine, malgré le 
vif intérêt qu'elle lui témoignait, ne pouvait rien pour 
lui ; la faction de M"^^ du Barry avait pris soin de 
ruiner les dernières espérances du ministre en éloignant 
de la princesse la confiance du roi. Tandis que Choiseul, 
entraîné par son imagination, projetait les plus vastes 
desseiJiSj Terray et Maupeou démontraient au roi l'im- 
possibilité pour la France de s'engager dans inie politique 
aventureuse alors qtie ses ressources finajicières étaient 
épuisées. Ils insistaient en outre sur le danger des rela- 
tions que le ministre entretenait avec les Parlements, au 
moment même oii les magistrats faisaient échec au pou- 
voir. De son côté, la favorite, poussée par eux et par 
d'Aiguillon, obsédait le roi pour obtenir le renvoi de 
Choiseul; Louis XV, fidèle à ses habitudes d'indécision, 
ne se pressait pas de prendre U7i parti. Il tenait surtout 



Du Barry. le Triumvirat. xix 

à son ministre parce qu'il le croyait seul capable d'as- 
surer la paix au dehors ; pour triompher de son hésita- 
tion 071 lui représenta que Choiseul préparait 201e guerre 
co7itre r Angleterre, et il le sacrifia. Le 2 g décembre 1770^ 
une lettre de cachet exilait le duc à sa terre de Chaîite- 
loup; à peine coiinue, cette disgrâce provoqtia les plus 
sympathiques manifestations, et la cabale odieuse gici avait 
renversé Choiseul contribua plus à l'éclat de sa renommée 
que tous les actes de son ministère. 

Choiseul exilé, Maupeou et d'Aiguillon, animés d'une 
même haine contre le Parlement, travaillèrent d'un 
commuji accord à sa ruine. Lorsque le roi avait fait 
enlever du greffe les pièces du procès, les Parlements de 
province s'étaient unis aie Parlement de Paris pour pro- 
tester contre cette intervention arbitraire. Maupeoii, poiir 
prévenir toute autre 77ianifestation de ce ge7ire, ordo7i7ia 
d'enregistrer, le 2J 7iove77ibre ITJO, tm édit par lequel le 
roi blâ77iait sévère7ne7it roppositio7i des 7nagistrats, et 
leur défendait de corresp07idre e7itre eux, hors les cas 
prévus par les ordo7i7ia7ices. Le Parle77ie7it fit des re- 
mo7itra7ices que le roi repoussa e7i prescriva7it de 7iouveau 
I'e7iregistre7ne7it. Co77i77ie la cour rép07idit par d'itéra- 
tives re77i07itra7ices e7i protesta7it co7itre tout ce qui pour- 
rait être te7ité au préjudice des lois, lui lit de justice fut 
te7iuà Versailles, le 7 décembre, et V édit dut être e7iregistré. 
Trois jours après, les i7iagistrats députer e7it le premier 
préside7it auprès du roi pour le prier <(. de rétablir leur 
honneur et la co7istitutio7i de l'État, ou de recevoir leurs 
dé7nissio7is »/ Louis XV se borna à leur ordojmer de 
repre7idre leurs fo7ictio7is, et cet ordre quatre fois re7iou- 



XX Introduction historique. 

vêlé n'obtint aucun succès. La disgrâce de Choiseul étant 
survenue S2ir ces entrefaites, le Parlement n'avait plus 
d'appui dans les conseils du roi; Maupeou e7i profita 
pour terminer la lutte par un coup décisif. Dans la nuit 
du 19 janvier 1771, les mousquetaires apportèrent à 
chaque magistrat une lettre de cachet qui leur enjoignait 
de répondre oui ou non s ils étaient résolus à continuer 
leur service. Presque tous refusèrent et furent aussitôt 
exilés par tin arrêt du 21 fajivier qui déclara letirs 
charges confisquées et commit le grand conseil pour les 
suppléer provisoirement dans leur office. A la nouvelle 
de ces mesures les ParlemeJits de province s'émurent et 
protestèrent ; il en fut de même de la cour des Aides 
et de la cour des Comptes ; pour toute répo7ise, le chan- 
celier fit enregistrer, le 21 février, un édit qui instituaity 
dans le ressort du Parlement de Paris, six conseils supé- 
rieurs, en justifiant les rigueurs déployées par la néces- 
sité de supprimer la vénalité des charges, de réformer la 
procédure et de dimimier les frais de justice. Mais les 
Parlements de province refusant de reconnaître ces con- 
seils, menaçaient de devenir un centre de résistafice ; 
Maupeou, décidé à briser leur opposition, les remplaça 
successivement, et à la fin de l'année 1771 la réfortne de 
l'ancienne magistrature était accomplie. 

En dépit des protestations et des troubles provoqués 
par ce bouleversement, il faut reconnaître que la nation 
se montra généralement indifférente au sort des magis- 
trats, qui depuis quelques années avaient notablement 
perdu dans l'estime publique ; certaines proviîices accueil- 
lirent même les nouveaux juges avec enthousiasme. Les 



Du Barr'y. le Triumvirat. xxi 

princes du sang, après avoir proteste, assez mollement 
d'ailleurs, se laissèrent gagner par les promesses du 
chancelier et firent leur soumission en acceptant le nouvel 
ordre de choses. 

Ce serait s'abuser que de voir, dans le coup d'État 
dont furent victimes les Parlements, îmesitnple vengeance 
de d'Aiguillon et de Maiipeou. Le procès du duc n'avait 
été qu'un prétexte, les véritables motifs étaient plus 
graves et d'un ordre plus élevé. Louis XV ne voulant ni 
restreindre ses dépefises ni déclarer la banqueroute, il 
devenait nécessaire de recourir sans cesse à de nouveaux 
expédients pour combler les vides du Trésor ; mais l'en- 
registrement des édits bursaux risquait fort d'être sa7is 
cesse arrêté par les remontrajices du Parlement. En 
matière financière, l'opposition des magistrats constituait 
donc, pour le pouvoir, un danger permanent; il en était 
de même sur le terrain politique et religieux. Le minis- 
tère, qui avait eu l'occasion d'éptdser toutes les mesures 
de rigueur et d'en apprécier la vanité, 7ie pouvait 
échapper à ses embarras présents et futurs que par un 
coup de force. Aussi la suppression du Parlement de 
Pans fut- elle résolue; mais l'indécision du roi eût peut- 
être retardé la solution sans l'intervention de Maupeou. 
Ennemi des parlementaires dont il se savait méprisé, le 
chancelier servit ses passions personnelles en débarras- 
sant la royauté d'un adversaire gênant. Mais il frappa 
le Parlement de Paris sa?is plan préconçu, et, s'il étendit 
ses coups, ce fut à proportion qtie la résistance se déve- 
loppait, et la réforme générale qu'il opéra devint surtout 
le résultat des circonstances. Quant aux principes qicil 



XXII Introduction historique. 

init en avant pour dissimuler l'iniquité de ses actes, ce 
furent de simples palliatifs qui, pour la plupart, restèrent 
sans résultats. 

Le renvoi de Choiseul n'avait pas eu pour conséquence 
immédiate V arrivée du duc d'Aiguillon au ministère; 
tandis que le département de la guerre était donné au 
marquis de Monteynard, l'abbé Terray était chargé par 
intérim de la marine, qi^ il abandonnait peu. après à M. de 
Boy nés. Mais M""^ du Barry n'oubliait pas son ami, 
qui sans titre effectif dirigeait cependant toutes les affaires 
de l'Etat, et dès le mois de juin elle le fit nommer au 
ministère des affaires étrangères. Les cours d'Europe 
dont les vœux rappelaient toujours Choiseul ne V accueil- 
lirent qu'avec répugnance. Il rompit d'ailleurs avec la 
politique de son prédécesseur et 7i' eut pas à s'en féliciter. 
Le crédit de la France au dehors baissa si rapidement 
que, moins d'ime année après, lors de l'écrasement de la 
Pologne, le traité conclu entre les puissances coparta- 
geantes ne fut communiqué à la France qu'après sa mise 
a exécution. Louis XV s'écria, dit-on, en apprenant cet 
odieux partage : « Si Choiseul eût été là, cela ne serait 
pas arrivé. » C'était rendre une tardive justice au mi- 
nistre disgracié. D'Aiguillo7i toutefois eut l'honneur de 
contribuer par ses conseils à la révolution que le jeune 
roi de Suède accomplit pour faire sortir son pays de l'a- 
narchie, 7nais il évita de lui prêter îin concours effectif. 
Ce que le roi et M'^^ du Barry souhaitaieiit par-dessus 
tout, c'était le maintien de la paix, et la politique exté- 
rieure du ministre désireux de se maintenir en faveur 
n'avait pas d'autre objectif 



Du Barryj le Triumvirat. xxiii 

Le contrôleur général était dans une situation plus 
embarrassante ; les difficultés financières auxquelles il 
s'était heurté dès son arrivée au ministère, loin de s'a- 
planir, devenaient chaque jour plus insurmontables. Les 
prodigalités du roi, les dépenses de la famille royale, les 
gaspillages de la maîtresse, les faveurs pécuniaires accor- 
dées à ses protégés épuisaient le Trésor et obligeaient 
Terray à imaginer les expédients les plus iniques pour 
se procurer de l'argent. Aussi la nation fut-elle amenée 
à le considérer cojnme l'auteur de tous ses maux, bien 
qu'il eût adressé a diverses reprises de sages remon- 
trances au roi sur la nécessité de se mo7itrer écoîiome et 
d'éviter les mesures fiscales dont il sentait mieux que 
personne le danger et l'inutilité. 

Quant au chancelier Maupeou, il ne fut guère plus 
heureux que son collègue Terray et vit le Parlement in- 
stitué par lui coîivert de ridicule et de honte à l'occasion 
d'un procès scandaleux qui passionna la France entière. 
Le fils d'un horloger de Paris, Caron de Beaumarchais, 
qui avait acheté ujie charge de secrétaire du roi, eut un 
différend dUntérêts avec le comte de La Blache, neveu et 
héritier du fameux Pâris-Duvernay, qui refusait de re- 
connaître un règlement de comptes accepté par son oncle. 
L affaire fut portée, le 14 mars 1T]2, devant les Requêtes 
de l'hôtel; Beaumarchais obtint gain de cause, et le 
comte appela de la sentence à la grand' chambre du Par- 
lement. Beaumarchais voulut aller solliciter ses nou- 
veaux juges; mais comme so?i rapporteur, Goëzman 
refusait de le recevoir, il se décida, suivant le conseil du 
libraire Lejay, à s'adresser à la femme du conseiller ; 



XXIV Introduction historique. 

200 louis et une montre pour la dame, 15 louis pour le 
secrétaire furent le prix d'une audience qui n'empêcha 
point le solliciteur de perdre son procès deux jours après. 
La dame restitua les 200 louis, comme il avait été sti- 
pulé en cas d'insuccès, mais garda les 1 5 louis et la 
montre; Beaumarchais, irrité de sa déconve7iue, les ré- 
clama à M^^ Goëzman qui nia avoir rien reçu, et 
Goëzman intervenant à son totir accusa le plaignant 
devant le Parlement de calomnier la fe7ni7ie d'iin juge 
après avoir vainenieiit essayé de la corrompre. Effrayé 
d'un procès criminel qui devait être jugé par les con- 
frères de son adversaire, Beaumarchais résolut d'en 
appeler à l'opinion et rédigea ces fameux mémoires, 
chefs-d'œuvre de verve et d'ironie., q2ti obtinrent une 
vogue immense. Ce citoyen intrépide, qui entrait en lutte 
avec le pouvoir et ses magistrats et qui dénonçait leurs 
abus, devint l'idole d'un public secrètement travaillé par 
les défenseurs des anciens Parlements. Aussi l'arrêt pro- 
noncé contre lui n'eut-il d'autre résultat que de provo- 
quer une ovation de la foule à son endroit, tandis que le 
prince de Conti et le duc de Chartres, donnant une fête 
en son honneur, protestaient hauteinent contre des juges 
victimes d'une déconsidération méritée. 

Tel était l'état du pouvoir abandonné par le roi aux 
mains du Triumvirat : honte et misère à l'intérieur, 
abaissement et mépris au dehors. Louis XV n'avait 
d'ailleurs rien à reprocher à ses ministres; absorbé par 
sa sénile passion pour AT^^ du Barry, il oubliait auprès 
de cette favorite éhoiitée le respect qti'il devait à sa cou- 
ronne et à ses enfants. Et la favorite, insouciante autant 



Du Barry. le Triumvir at. xxv 

que prodigue, puisait à son gré dans le Trésor public pour 
satisfaire à ses coûteuses fantaisies, sans s'inquiéter des 
malheurs de la natioi. La mort de Louis XV utit un 
terme à ces turpitudes. Atteint d'une maladie terrible, 
/(? 28 avril 1774, l^ roi fut aussitôt saisi de la petite 
vérole et douze jours après il succombait au milieu de 
l'indifférence de ses courtisans et du mépris de ses sîijets. 
Son cadavre, que gardèrent seulement les gens nécessaires 
au service, fut enfermé à la hâte dans un cercueil de 
plomb et transporté au galop à Saint-Denis, dans tm 
carrosse de chasse escorté d'tine vingtaine de pages et de 
palefreniers, tandis qtce, le long de la route, la populace 
attablée dans les cabarets saluait par des railleries et des 
quolibets le passage de cet indécent convoi. 

Frédéric II, qui savait apprécier ses contemporains, a 
résumé brièvement son opinion sur Louis XV : « Un 
homme, disait-il, qui vit dans la dissipation, qui 71' em- 
ploie pas un seul moment de sa vie à réfléchir, croit ce 
que les gens qui V environnent lui disent et agit en con- 
séquence. » Rien n'était plus exact que cette apprécia- 
tion méprisante ; les matix que la France était en 
droit d'imputer à son souverain n'avaient d'autre cause 
que l'ègoîsme dofit il fit totijoicrs preuve. Sans cesse do- 
miné par son entourage, qui exploitait son apathique 
indifférence, il laissa proscrire les Jésuites, supprimer les 
Parlements, piller le Trésor et détruire les dernières 
libertés des provinces sans s'émouvoir des protestations et 
sans se préoccuper des conséquences. « Cela durera bieît 
autant que moi, » disait-il, et cette pensée suffisait à le 
rassurer. Il ne mo?itra niphis de sagesse ?ii plus de pré- 



XXVI Introduction historique. 

voyance dans sa vie privée j dont les scandales ruinèrent 
le prestige de la royauté. Un mot piquant d'une courti- 
sane -célèbre, Sophie Arnould, a caractérisé l'avilisse- 
ment de son règne; lorsqu'elle apprit la mort du prince 
et la retraite de M^^ du Barry, elle dit sitnplement : 
« Nous voilà donc orphelins de père et de mère. » 



ANNEE 1764 



NOÈLS POUR L'ANNÉE ;i764 

De Jésus la naissance 
Fit grand bruit à la cour, 
Louis en diligence 
Fut trouver Pompadour : 
Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne. - 
Eh ! non, dit la marquise au Roi, 
Qu'on l'apporte tantôt chez moi. 
Je ne vais voir personne. 

Cependant la nouvelle 
Gagnant de tout côté, 
Le fils de la Pucelle 
De tous fut visité. 
D'arriver des premiers, un chacun se dépêche. 
Le Roi, la Reine, et leurs enfants 
S'en vont tous, chargés de présents, 
L'adorer dans la crèche. 

VIII. I 



Clairamhault-Maurepa. 



Les chanceliers de France ^ 

(Car il s'en trouva deux) 

Pour droit de préséance 

Eurent dispute entre eux : 
C'est à moi, dit Maupeou, qu'est la chancellerie : 
Oui pourrait me la disputer ? 
On sait que j'ai pour l'acheter 

Vendu ma compagnie. 

Doué d'un esprit rare, 

Mais mordant comme un chien, 

Près des gens à simarre 

On aperçut d'Ayen -. 
Pourquoi donc, messeigneurs, dit-il, entrer en lice ? 
Grâce au Conseil sage et prudent. 
Entre vous deux tout incident 

Est sauvé par un vice. 

Rempli de son mérite. 
Entrant le nez au vent, 
Choiseul parut ensuite, 
Et d'un ton turbulent 
Dit sans aucun égard : Changeons cette cabane. 
Je veux culbuter tout ici ^ ; 



1. Lamoignon, chancelier, retiré à Malesherbes, et Mau- 
peou, vice-chancelier et garde des sceaux. (M.) 

2. Le duc d'Ayen, capitaine des gardes du corps en sur- 
vivance du maréchal de Npailles, son père. (M.) 

3. Choiseul, ministre de la guerre, avait fait une ré- 
forme qui était tombée sur les anciens officiers. (RL) 



Année i 'j64- 



Je réforme le bœuf aussi, 
Et je conserve l'âne. 

En sa simple manière 
Joseph dit à Praslin ^ : 
Défendez ma chaumière 
Contre votre cousin. 
Au moins, de son projet que l'effet se retarde 
Songez que je suis étranger, 
Et que, devant me protéger, 
La chose vous regarde. 

Praslin dit : Toute affaire 
Est de l'hébreu pour moi ; 
Ils m'ont au ministère 
Mis sans savoir pourquoi. 
Ainsi je n'y fais rien que porter la parole : 

Le duc et sa sœur- règlent tout ; 

Mais d'elle vous viendrez à bout 
Avec quelque pistole. 

Ne se sentant pas d'aise, 
Bertin-^ dit en entrant : 
Qu'on me donne une chaise, 
Je veux bercer fenfant. 



1. Ministre des affaires étrangères qui ne se soutenait 
que par son cousin. (M.) 

2. La duchesse de Grammont. (M.) , 

3. Ci-devant contrôleur général, devenu secrétaire d'État 
sans département. (M.) 



C lai rarnbaui t-AI au repas. 



Je suis ministre en pied, mais je n'ai rien à faire, 
Et pour occuper mon loisir, 
Seigneur, je compte vous offrir 
Mon petit ministère. 

N'ayant de confiance 

Qu'jau poupon nouveau-né, 

De Laverdy^ s'avance 

D'un air tout consterné. 
Disant : Puisque d'un mot vous levez tout obstacle, 
Jésus, je me livre à vos soins ; 
Pour subvenir à nos besoins. 

Il me faut un miracle. 

Courtisan sans bassesse. 

Citoyen vertueux, 

D'Estrées - fendit la presse. 

Et dit au roi des cieux : 
Veillez sur ma patrie, elle m'est toujours chère. 
Au Conseil, sans ménager rien, 
Tous mes avis tendent au bien, 

Mais on ne les suit guère. 

Nivernois ^ prit sa place, 
Apportant deux bouquets 

1. Conseiller au parlement, devenu contrôleur général. 
(M.) 

2. 11 s'est retiré du Conseil en 1769 et il est mort dans 
les premiers jours de l'année 1771. (M.) 

3. Duc et académicien, il venait de signer la paix à 
Londres. (M.) 



Année ij6-/.. 



De lauriers du Parnasse 

Et d'oliviers de paix ; 
Puis, d'un air gracieux, à Jésus il les donne. 
L'enfant dit : Je reçois ce don; 
Mais c'est pour orner votre front 

D'une double couronne. 

Dans un coin de l'étable, 

Entendant du débat, 

Quelque homme charitable 

Vint mettre le holà. 
C'était de Beaufremont *, venu de sa province, 
Pressant un page de Melchior, 
Qui refusait cent louis d'or 

De cet aimable prince. 

En coudoyant la foule. 
Le marquis de Puysieux^ 
A grand'peine se coule 
Auprès du fils de Dieu ; 
Pour regarder l'enfant, a\-ant mis ses lunettes : 
Enfin, dit-il, je vois le cas : 
Pourtant la nouvelle n'est pas 
Mise dans ma gazette. 



1. Il lui était arrivé une aventure avec un page qui 
avait fait du bruit. Il fut éloigné de la cour pour avoir 
voulu violer un suisse dans les appartements de Ver- 
sailles. (M.) 

2. Il est rentré au Conseil et s'en est retiré sans dis- 
grâce. (M.) 



Clairambault-Maurepa 



Richelieu, plein de grâce. 

Apportait au poupon 

Des vers dignes d'Horace 
( Et du miel de Mahon. 
Enchanté de le voir, à l'entendre on s'arrête : 
Mais voyant Marie à l'instant, 
Il laisse là son compliment 

Pour lui conter fleurette. 

Lugeac^, pour toute antienne, 

Dit d'un ton impudent : 

Il faut à la prussienne 

Elever cet enfant ; 
Il aura, comme moi, le cœur impitoyable. 
Joseph dit, en bouchant son nez : 
Mon beau seigneur, quand vous parlez, 

Vous infectez l'étable. 

Ecumant de colère, 
Lugeac vit en sortant 
L'amour du militaire, 
Monteynard et Bréhant-; 
Avec eux Talaru se tenait à l'entrée : 

Approchez-vous, leur dit Jésus, 



1. Colonel des grenadiers à cheval ; il avait été juge et 
avait fait sa fortune par les femmes. — D'abord page du 
Roi et exempt des gardes, il avait été blessé d'une balle 
qui lui traversa la bouche et qui a occasionné sa mau- 
vaise haleine. (M.) 

2. Inspecteurs généraux. (M.) 



Année i "64. 



Vous serez toujours bienvenus, 
Ici comme à l'armée. 

Un certain Surlaville^, 
Espèce de commis, 
Se trouvant à la file, 
D'un air bas et soumis 
Dit : Jésus, vous voilà dans un pauvre équipage. 
Mais je suis né plus indigent, 
J'ai fait fortune sans talent : 
Jésus, prenez courage. 

Un homme d'importance 
(C'était monsieur Dubois) ^, 
Fort bouffi d'impudence, 
Dit en haussant la voix : 
De ma visite ici, Seigneur, tenez-moi compte ; 
Car à ma porte plus d'un grand 
Vient se morfondre en attendant. 
Sans en rougir de honte. 

Du fond de la masure 
On voit dans le lointain 
Une courte figure, 
C'était Saint-Florentin : 
Il me fait, dit Joseph, une peur effroyable ; 



1. Maréchal des camps qui a donné le projet de la 
nouvelle formation. (M.) 

2. Premier commis du bureau de la guerre. (M.) 



C lairambaul t-Alaurep as. 



Dans ses mains je vois un paquet, 
C'est quelque lettre de cachet 
Pour sortir de l'étable. 

Sur son abord sinistre 
On ne se trompait pas : 
J3 viens, dit le ministre, 
Pour un très fâcheux cas ; 
La cour vous a donné l'Egypte pour retraite : 
Au Roi cet exil a déplu ; 
Mais la marquise l'a voulu, 
Sa volonté soit faite ! 

En robe détroussée, 

La cour de Parlement 

D'une manière aisée 

Vient saluer l'enfant. 
Venez-vous, dit Jésus, faire des remontrances? 
Je sais que vous parlez des mieux ; 
Mais, tenez, je suis par trop gueux : 

Arrangez mes finances. 

Avec l'air de mystère. 
Le premier président ^ 
Offre d'un ton sincère 
Son entier dévouement. 
Le poupon dit tout bas : Qui s'y chauffe, s'y grille 
Je ne sais s'il dit vérité : 



I. Le vice-chancelier Maupeou. (M.) 



Année 1^64.. 



Mais il a l'air de fausseté : 
C'est vice de famille. 

Le chef de l'écurie, 
Disposant des courriers 
Au gré de son envie, 
Arrive des premiers. 
Place ! c'est Beringhem ! faites place, canaille ! 
Le bœuf, entendant ce fracas, 
Dit à Joseph : Qu'il n'entre pas, 
Il mangerait ma paille. 

On vit bientôt paraître 

L'évéque d'Orléans ^ 

Jésus lui dit en maître : 

Paillard ! sors de céans ; 
Tu n'y rencontreras ni nièce ni bergère ; 
Xous pensons ici pieusement, 
Nous y vivons très chastement; 

Vierge même est ma mère. 

De cette remontrance 
Le prélat peu contrit, 
Sans nulle repentance 
Répond à Jésus-Christ : 
Mais c'est pour les pécheurs que vous venez sur terre : 
Prenez ce sucre de Poissy^ : 

1. De Jarente, qui avait la feuille des bénéfices. Il fut 
exilé en même temps que le duc de Choiseul. (M.) 

2. Il a fait une nièce abbesse de Poissy, et passe pour 



lO Clairambault-Maurepas, 

Vite ! que j'emporte d'ici 
Indulgence plénièie. 

Il vient une grisette 

Avec ce prestolet, 

Portant une galette 

Et des œufs et du lait, 
Disant : De vous, Seigneur, ce présent n'est pas digne, 
Mais nous vivons comme au vieux temps, 
Nous couchons avec nos parents, 

A Paris, comme à Digne. 

Conduit par la cabale, 

Beaumont vient présenter 

Sa lettre pastorale 

Si l'on veut l'écouter : 
Jésus, c'est en faveur de votre compagnie. 
Dont on vous prive injustement, 
Que je soutiendrai fermement 

Aux dépens de ma vie. 

Je pars en diligence, 
La rougeur sur le front. 
De voir toute la France 
Menée par le Poisson ; 
Car son air insolent ne respecte personne, 
Broglio pour elle est exilé. 



coucher avec une autre à laquelle a trait le couplet sui- 
vant. (M.) 



Ann ée i 'J64. 



Dieu même a reçu son congé, 
Rien de cela n'étonne. 

Joseph dit, sans l'entendre : 
Vous êtes entêté 
De prétendre défendre 
Cette société. 
J'ai lu de Berruyer une histoire profane, 
Et j'ai vu les assertions ; 
Et j'aime mieux pour compagnons 
Xotre bœuf et notre âne. 

Monseigneur l'archevêque 
Est donc enfui, parti ; 
Il faut bien peu de tête 
Pour prendre tel parti. 
Indisposer Louis et fatiguer un pape, 

Pour qui ?... Pour des amis bannis, 
Qui le bercent d'un paradis 
Et lui donnent la Trappe. 

On vit un profil sombre 
Sur le mur de ce lieu. 
Qui bientôt comme une ombre 
Disparut à nos yeux. 
La bouillie à l'enfant cet homme voulait faire 
Il était expert en ce cas. 
En ayant fait pour tous les chats 
Pendant son ministère. 



Cl air ainb aul t- Alan repas. 



Un grand plein de franchise ^ 
Portant croix de Saint-Louis, 
De peur du vent de bise 
Se tenait loin de lui. 
La foule le cachait : je ne vis point de tête, 
Mais je vis un bras valeureux, 
Une main pour les malheureux 
A s'ouvrir toujours prête. 

En dépit des bourrades. 
Un autre s'avançait : 
C'était mons de Contades, 
Qui beaucoup s'empressait. 
Laissez-moi donc passer, disait-il, je vous prie 

De par Jésus fait maréchal, 

Ne suis-je pas le général 
De la Vierge Marie .'' 

En rochet, en soutane, 
Vint Monsieur de Paris, 
Oui d'abord fit à l'âne 
Un gracieux souris. 
Jésus, l'apercevant, lui dit presque en colère : 

A la Trappe retirez-vous ; 

L'âne est bien moins têtu que vous. 
Il a cessé de braire. 



Certain prélat s'avance, 
Et dit en provençal : 



I. M. de Soubise. (M.) 



Année 1^64. 



Seigneur^ ici l'on pense 
Que je fais bien du mal : 
Je me moque de tous ! j'ai rempli ma besace; 

J'en ai donné, j'en ai vendu, 

J'en ai troqué, j'en ai f... 
Et je garde ma place. 

Sous un habit modeste. 

Un inconnu botté 

Vient d'un air très funeste, 

Un poignard au côté. 
Jésus, l'apercevant, s'écrie : Vite ! vite ! 

Quittons ce lieu, sauvons-nous tous, 
Pour nous garantir de ses coups : 

C'est Ricci le jésuite. 

Arriva dans l'étable 
Un gros homme tout rond *, 
Montrant un air capable. 
Avec son grand cordon. 
Joseph, le regardant, dit d'un ton des plus acres : 

Ah ! major de Biron, don, don, 

Allez à l'Opéra, là, là. 

Faire ranger les fiacres. 

Sous un dehors honnête, 
Le prince de Conti 
Vint offrir une fête 

I. M. de Cornillon, major des gardes françaises. (iM.) 



14 Clairambault'Maurepas. 

Au père ainsi qu'au fils. 
Joseph, le regardant, s'écria : Méchant prince, 
Votre orgueil est assez connu ; 
Dans votre Temple à la vertu 

L'hommage est assez mince. 

La Marche vint ensuite 
Exalter à l'enfant 
Son talent, son mérite. 
Son mécontentement. 
Au bon Jésus il dit le diable de sa femme; 
Mais Joseph lui répondit : 
Allez, quand on a de l'esprit. 
On évite le blâme. 

Wurmezer ^, tout de glace. 
Affectant le distrait, 
Dit qu'on lui fasse place 
Près de Martin baudet. 
J'aime, lui dit Jésus, qu'on se rende justice ; 
Vous resterez auprès de nous : 
Mon baudet apprendra de vous 
A faire l'exercice. 

Le marquis de Poyanne -, 
Le chapeau retapé. 



1. Officier qui a eu beaucoup de part au nouvel exer- 
cice. (M.) 

2. Colonel des carabiniers, inspecteur de cavalerie. (M.) 



Année 1^64. 15 



Fit un salut à l'âne, 

Car il s'était trompé. 
Joseph dévotement, quittant sa patenôtre, 
Dit, pour excuser ce seigneur : 
C'est la coutume, mon Sauveur, 

Qu'un âne gratte l'autre. 

Brissac l'incomparable. 

Espèce de héros, 

En style inimitable 

Raconte ses travaux ; 
Mais quand il eut vanté ses exploits militaires, 
Ses hauts faits, partout inconnus, 
Au Roi ses services rendus, 

On lui dit de se taire. 

Soubise, dans la presse, 
S'approche du berceau. 
Et, malgré sa noblesse, 
Joseph lui dit tout haut : 
Vous êtes maréchal, et vous vous dites prince, 
J'en suis charmé pour vos neveux; 
Mais, malgré vos titres pompeux. 
Votre Altesse est trop mince. 

L'Hôpital vient ensuite ^ 
Pour adorer l'enfant ; 
Les Grâces à sa suite 

I. Maîtresse du prince de Soubise. (M.) 



Clairambault-AIaurepas. 



Lui portaient un présent : 
Emportez vos bijoux, lui dit la Vierge mère; 
Comme Soubise en fait les frais, 
Vous pouvez garder ses bienfaits : 

L'offrande est mercenaire. 

Je suis, sans être vaine, 

Dit la prude Marsan, 

Princesse de Lorraine, 

Et, qui plus est, Rohan. 
Je viens pour proposer à Joseph, à Marie, 
Une fille de ma maison, ' 
De peur que le divin poupon 

L^n jour se mésallie. 

De Luxembourg s'avance 

D'un air très consterné. 

Demande en survivance 

Coigny au nouveau-né : 
Je puis sans en rougir faire cette prière. 
Jésus lui dit avec bonté : 
Qu'importe ici la qualité ? 

Tous les hommes sont frères. 

Au seul nom de pucelle 
Vint Monsieur d'Orléans, 
Qui, pour plaire à la belle, 
Brûle beaucoup d'encens. 
De Foix^ lui dit : Seigneur, quittons cette chaumine; 

L'abbé de Foix, m de l'évêque d'Orléans. (M.) 



Année IJ64, 17 



Avec l'argent bénédictin 
Je vous promets chaque matin 
Une beauté divine. 

Courant à perdre haleine, 

Bouret vient à la cour 

Offrir de Croix-Fontaine 

L'admirable séjour : 
Le pavillon du Roi, qu'il nomme ma folie. 
Louis n'en ayant pas voulu, 
Jésus sera le bienvenu 

Avec sa compagnie. 

Le Duvernay s'avance : 

Pour tout ce monde-là 

S'il faut la subsistance, 

Bourgade y pourvoira. 
Mais s'il plaît quelque jour à notre ministère 
De vouloir l'enfant rappeler. 
J'offre, pour le faire élever, 

L'Ecole militaire. 

Sur les pas de Vandière 
Arrive Gabriel^ 
Et son fameux confrère, 
Cordon de Saint-Michel ; 
Il faut, dit le marquis, que vous veniez, ma bonne. 
Pour voir la salle d'Opéra. — 

I. Célèbre architecte. (M.) 



Clairambault-Maurepas. 



Vous vous moquez, on m'y verra. — 
Non, l'on n'y voit personne. 

Escorté de sa fille, 

Duras ^ dit en entrant : 

Faisons une quadrille, 

Pour amuser l'enfant ; 
Aux plaisirs de la cour je borne mon service. 
De bals Paris est ennuyé ; 
Mais des miens je suis bien payé 

Par un bon bénéfice. 

D'un ton d'impertinence, 
D'un orgueil menaçant, 
De Sartine ^ s'avance : 
Où donc est cet enfant ? 
Oui pourrait devant moi connaître cette affaire ? 

La police est en mon pouvoir ; 

Il est ainsi de mon devoir 
De visiter la mère. 

Méditant un cantique. 
Arrive Pompignan, 
Qui, d'un ton emphatique. 
Fait un long compliment. 
Son éloquence endort et le fils et sa mère. — 



1. Un des premiers gentilshommes de la chambre du 
Roi. (M.) 

2. Lieutenant général de police. (M.) 



Année I/64. 



Joseph réveille cet enfant : 
Je viens pour lui montrer comment 
Il faut prier son père ^. 

Dumesnil de Grenoble - 
Arrive avec hauteur; 
Quoiqu'il ne soit pas noble, 
II fait le grand seigneur. 
La Vierge le regarde 
Et Joseph dit tout bas : 
Dites-lui qu'il nous carde 
Un petit matelas. 

Fitz-James ^ vient ensuite, 
Et dit : De par le Roi, 
Que l'enfant et sa suite 
Restent chacun chez soi. 
Si c'est une sottise, 
Le Roi s'en chargera, 
Et pour qu'on l'autorise, 
Mon corps s'assemblera. 

Un enfant de Florence, 
Le marquis du Terrail, 
Tout bouflEi d'arrogance 
Se présente au bercail. 

1. Il était l'auteur de la Prière du Déiste. (M.) 

2. Le comte Dumesnil, inspecteur général, que l'on disait 
petit-fils d'un cardeur de matelas. (M.) 

3. Commandant en Languedoc. (M.) 



20 Clairainbault-Maurepas. 

Comme on vitqu'il tremblait, Jésus lui dit : Bon homme, 
Plutôt que de vous marier, 
Vous feriez beaucoup mieux d'aller 
Vous chauffer à Sodome^ 



PLACET A M. DE MARIGNY'- 



Protecteur des beaux-arts et de leur gloire antique "^ 
Daignez être le mien dans ce triste moment. 
Je vois tomber ma sœur dans le débordement, 

Et pour lors adieu la boutique. 
Sa réputation, dont le vernis est beau, 

1. Les noëls ci-dessus sont formés, comme la plupart 
de ceux que nous avons déjà publiés, de séries de couplets 
composés isolément. Nous avons pu les reconstituer à peu 
près intégralement, sans élaguer les répétitions, et les clas- 
ser dans l'ordre le plus naturel à l'aide des divers textes 
fournis par les recueils manuscrits. 

2. Le marquis de Marigny était depuis 175 1 directeur 
général et ordonnateur des bâtiments royaux. 

3. «Voici des vers que AL .l'abbé de Voisenon a faits pour 
son ami Caillau; ils sont d'une plaisanterie rare et d'un 
ridicule à perpétuer. La pièce est adressée à M. de Mari- 
gny : on y demande une place pour la sœur de ce comé- 
dien, marchande obligée de quitter sa demeure sur un 
pont, dans le temps de l'inondation. 

Interdumque bonus dormitat Hoiuerus! » 
{Mémoires de Bachaumont). 



Année 1^64. 21 



Est tout près d'aller à vau-l'eau. 
Je ne puis soutenir cette cruelle idée, 
Et son mari deviendra fou 
De voir sa femme débordée, 
Ne pouvant garantir son plus petit bijou. 
Vous pouvez la sauver de ce danger terrible. 
Trouvez-lui quelque coin dans le palais des Rois. 
Nous consentirions même à monter sur les toits 
Pour publier le trait de votre âme sensible. 
Le sentiment augmentera ma voix ; 

Mes accents seront des offrandes, 

Et j'obtiendrai des dieux que sous vos lois 

Vous ayez en détail tout le corps des marchandes. 



LA NOUVELLE HELOÏSEï 



Le triste amant de Julie, 
Bel esprit et beau diseur, 
Suivant la règle établie, 
Était un mauvais f..... 

I. Julie ou la Wouvelle Hélo'ise, de J.-J. Rousseau, dont 
la première édition avait paru à Amsterdam (1770, 6 vol. 
in-12) et que l'on réimprima à Paris en 1761 (7 vol. in-l2), 
fut l'objet de critiques très vives. « Vous trouverez, écri- 
vait GriTnm,dans la Nouvelle Héloïse, l'amour du paradoxe 
avec le fiel et le chagrin dont son auteur est obsédé. Tout 
le monde peut s'apercevoir de l'absurdité de la fable, du 



22 C l air ambault-Maurepas. 

Une ennuyeuse éloquence 
Règne dans tous ses propos ; 
Les femmes aiment en France 
Plus d'etfets et moins de mots. 

Amour, au siècle où nous sommes, 
En dépit des tendres lois, 
Faut-il lire dans six tomes 
Qu'on n'a f..... que deux fois? 

Si ces modes étrangères 
Prévalent sur tes leçons. 
C'est tant mieux pour les libraires, 
Mais c'est tant pis pour les c... 

Vous y fûtes attrapées, 
Belles dctmes de Clarans, 
Si Saint-Preux vous a trompées, 
Il n'est plus de sûrs garants. 

Il avait, comme on renomme, 
Taille, voix, barbe au menton. 
Au coup d'œil, c'était un homme, 
A l'épreuve un avorton. 

Votre glacé Moscovite 
N'efface pas son rival, 

défaut de plan et de la pauvreté de l'exécution qui rendent 
ce roman, malgré l'emphase de son style, un ouvrage très 
plat. » {Correspondance littéraire.) 



Année 1^64. 



C'est, malgré tout son mérite, 
Tomber de fièvre en chaud mal. 

Du moins Saint-Preux, par adresse, 
Causait quelque douce erreur; 
Mais l'autre est tout d'une pièce, 
Sans art, corrime sans chaleur. 

Le seul trait qui peint notre âge 
C'est lorsque le bon Wolmar, 
Assuré du cocuage, 
Prend la chose en bonne part. 

Du trait de ces belles âmes 
Profitez, jeunes époux; 

Et quand nous b vos femmes. 

Ne soyez jamais jaloux. 

De ce charmant Elysée 
Ne vante plus les douceurs; 
La morale tempérée 
y germe parmi les fleurs. 

C'est en vain qu'on y raisonne; 
Apprenez, couple imparfait. 
Qu'on dogmatise en Sorbonne 
Et qu'on f... dans un bosquet. 

Viens, suis-moi, charmante Flore, 
Dans ce bosquet enchanté; 



24 C lairainb ault-Maurepas, 

Jouissons-y dès l'aurore 
Des vrais biens de la santé : 

Il est couvert de ténèbres, 
Nous le remplirons de feux; 
Les beaux esprits sont célèbres, 
Les f seuls sont heureux. 



EPITAPHES 



MADAME DE POMPADOUR^ 

Ci-GiT d'Étiolé et Pompadour, 
Qui charmait la ville et la cour; 
Femme infidèle et maîtresse accomplie, 
L'Hymen et l'Amour n'ont pas tort-, 



1. M"'' de Pompadour mourut à Versailles dans les 
petits appartements du Roi, le 15 avril 1764, et fut in- 
humée le lendemain à Paris, dans l'église des Capucines 
de la place Vendôme, où elle avait acquis de la famille de 
La Trémouille un caveau dans lequel reposaient déjà sa 
mère et sa fille Alexandrine. 

2. « On doit bien s'attendre que le tombeau de M'"^ de 
Pompadour sera un objet d'hommages et de satires. L'épi- 
taphe suivante remplit l'un et l'autre objet : on la feint 



Année l jO-/.. 25 



Le premier de pleurer sa vie, 
Le second de pleurer sa mort. 



Pleurez, Grâces, pleurez, Amours, 
Sur le tombeau de Pompadour; 
Elle meurt et laisse la France 
Entre la crainte et l'espérance. 



Ci-gît qui fut vingt ans pucelle. 
Quinze ans catin, et sept ans m ^. 



Ci-gît la fille d'un laquais, 
Oui vint h bout, par ses attraits, 
D'être marquise et pas duchesse. 
A cette âme noire et traîtresse 
Louis remit aveuglément 
Les rênes du gouvernement. 
On en murmura hautement; 

écrite au bas de son buste ; à côté sont l'Hymen et l'A- 
mour en larmes, avec leurs flambeaux renversés. » (Mémoires 
de Bachmimont.) 

I. On a fait sur M'"^ de Pompadour une épitaphe bien 
différente de la première ; elle est simple et contient l'his- 
torique de sa vie. Elle a été mariée à vingt ans et est 
morte dans la quarante-troisième année de son âge. (M.) 
viii. 3 



2^ Clair amh ault-Maurepa^ 

Mais un sot qui se préoccupe 
Ne change pas facilement : 
Ce Roi crut être son amant 
Et ne fut jamais que sa dupe^ 



COMMANDEMENTS 
DU DIEU DU GOUT^ 



Au Dieu du goût immoleras 
Tous les écrits de Pompignan. 

Chaque jour tu déchireras 

Trois feuillets de l'abbé Le Blanc. 

De Montesquieu ne médiras, 
Ni de Voltaire, aucunement. 



1. On composa encore ce distique latin, qui rappelait le 
jeu de mots du célèbre quatrain de Maurepas : 

Hic P!s:is résina jacet, qiia liîia succil 

Peniimis, an mirum si jloribus occuhai alhis. 

2. « On répand depuis quelques jours une plaisanterie as- 
sez plate^ elle a pour titre : Dialogite du dieu du goût. On 
la peut juger d'un partisan du sieur Palissot.» {Mémoires 
de Bachaumont.) 



Année IJ64. 2j 



L'ami des sots point ne seras, 
De fait ni de consentement, 

La Dîinciadc ^ tu liras. 
Tous les matins dévotement. 

Marniontel le soir tu prendras, 
Afin de dormir longuement. 

Diderot tu n'achèteras, 

Si ne veux perdre ton argent. 

Dorât en tous lieux honniras, 
Et Colardeau pareillement. 

Le Mierre aussi tu siffleras, 
A tout le moins une fois l'an. 

L'ami Fréron n'applaudiras, 
Qu'à V Écossaise seulement-. 

1. \^2^ Dunciade ou la guerre des sots, poème satirique de 
Palissot, en trois chants (1764, in-8}, que Voltaire qua- 
lifia de petite drôlerie. 

2. Pour V Ecossaise. Cf. ci-après, p. 60. 



28 C lairambaiil t-AIaur 



epa 



INVECTIVES 
CONTRE LES JÉSUITES^ 



O vous, de qui jadis la puissance suprême, 

Pouvait à votre gré disposer des rois même, 

Culbuter, élever, renverser, rétablir 

Tous ceux que vous jugiez à propos de choisir; 

Vous, qui du Vatican tenant en main la foudre, 

Menaciez l'univers de le réduire en poudre 

Et qui, bouffis d'orgueil, sous des dehors rampants. 

Nous aviez subjugués, nous traitiez en enfants ; 

Votre perversité, vos affreuses maximes. 

Que vous osiez nommer des vertus légitimes, 

Principes erronés, lait de vos nourrissons. 

Et dont publiquement vous donniez des leçons, 

Enfants de Loyola, on a su les connaître ; 

Vous êtes culbutés et méritez de l'être. 



I. « Le l^*" décembre, le Parlement de Paris enregistre 
un édit par lequel il est ordonné que la société des jé- 
suites n'aura plus lieu dans le royaume, permettant néan- 
moins à ceux qui la composaient de vivre en particuliers 
dans les Etats du Roi, sous l'autorité spirituelle des ordi- 
naires des lieux, en se conformant aux lois du royaume. 

« Le Parlement, en enregistrant cet édit, a rendu un 
arrêt par lequel il leur défend d'approcher de la ville de 
Paris de dix lieues. » (Journal historique du règne de 
Louis XV.) 



Année iy64. 



Rentrez dans le néant pour n'en jamais sortir ! 
Après tous vos forfaits c'est trop peu vous punir. 



UNE 

LETTRE DU CONTROLEUR» 

Ex vérité, monsieur le duc, 
Vos états ont le mal caduc-. 
Et leurs accès sont effroyables ; 
Sur mon honneur, ils sont si fous 
Qu'il nous faudra les loger tous 
En peu de jours aux Incurables. 

Je vais faire dans le Conseil, 
Avec le plus grand appareil, 

1. Parodie de la lettre adressée le 4 décembre au duc 
dAiguillon, gouverneur de la Bretagne, par M. de La- 
verd}'. « Les anciens oracles se rendaient toujours en vers, 
afin qu'on les retînt avec plus de facilité, et par la même 
raison on les mettait souvent en chant. On a cru devoir 
les mêmes honneurs aux sacrées paroles de M. le contrô- 
leur Laverdy, en donnant une traduction en vers de sa 
lettre au duc dAiguillon. Les lois scrupuleuses de la tra- 
duction n'ont pas laissé beaucoup d'essor à l'enthousiasme 
poétique. » (Correspondance littéraire de Gritmn.) 

2. Les états de Bretagne, en hostilité avec le duc d Ai- 
guillon, refusaient, d'accord avec la magistrature, de voter 
les impôts. 

viii. 3. 



30 Clairambaul t-AIaurepas. 

Juger Taffaire des trois ordres ; 
Et puis après ce règlement, 
Pas pour un diable assurément, 
On ne pourra plus en démordre. 

Je vous dirai, premièrement, 
Que les Bretons certainement 
Doivent être contribuables, 
Et tous ceux qui refuseront 
Aux )'eux du Conseil paraîtront 
Révoltés et déraisonnables. 

Votre monsieur de Kerguesec, 
Ou on donne pour un si grand grec. 
Et tout l'ordre de la noblesse 
Peuvent-ils nous faire la loi, 
Et que tous les sujets du Roi 
Paieront pour les tirer de presse? 

Je vous dirai, secondement, 
Qu'ils forcent le gouvernement 
A prendre un ton des plus sévères, 
A se monter à la rigueur^ 
Et quitter le ton de douceur 
Qu'on avait pris pour leurs affaires. 

On voit souvent sans nul danger 
Le maître à ses sujets céder. 
Même dans le temps oiî nous sommes, 
Quand la raison, riionnéteté, 



Année i J64. 



Vis-à-vis de l'autorité 

Conduisent les esprits des hommes. 

Mais aussi lorsque le démon 
De révolte et de déraison 
S'emparera de la noblesse, 
Pense-t-on que Sa Majesté 
Laisse avilir l'autorité 
En reculant avec faiblesse ? 

Je vous dirai, troisièmement, 
Que les mandés du Parlement 
Sont quittes de reconnaissance 
Vers les gentilshommes bretons 
Qui, se conduisant, comme ils font, 
Ont retardé leur audience. 

Si l'ordre s'était comporté 
Comme il devait en vérité. 
Et n'avait pas fait résistance. 
Le retour de tous les mandés 
Des longtemps était accordé. 
Monsieur le duc, à vos instances. 

Mais je ne dois pas vous celer, 
Ni vous leur laisser ignorer 
Que tous les jours le Roi s'irrite ; 
Hier, il disait hautement 
A quel point il est mécontent 
Des états et de leur conduite. 



32 Clair amb ault'AIaurepas. 

Pour les en faire revenir 
Et les faire tous consentir, 
Mettez donc toute votre peine, 
Je vois le Roi prêt à partir, 
Si vous ne pouvez réussir, 
Monsieur le duc, avant huitaine. 

Ceci, de l'un à l'autre bout, 
Semble un conte à dormir debout 
Mais cependant je vous assure 
Que les trois articles présents, 
Et le dernier très nommément, 
Sont la vérité toute pure. 

Vous connaissez l'attachement 
Ainsi que tous les sentiments 
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être 
Votre très humble serviteur, 
De Laverdy, le contrôleur. 
Publiez, s'il vous plaît, ma lettre. 



Année / 76-/. 



EPIGRAMMES DIVERSES 

SUR M. DE LAVERDY^ 

De l'habile et sage Sully 
II ne nous reste que l'image : 
Aujourd'hui ce grand personnage 
Va revivre dans Laverdv. 



SUR LE DUC D AIGUILLON 

Couvert de farine et de gloire, 
De Saint-Cast héros trop fameux-, 
Sois plus modeste en ta victoire : 
On peut d'un souffle dangereux 
Te les enlever toutes deux ! 



sur m. de soubise 

Il est mal, ce pauvre Soubise. 
Sa tente à Rosbach il perdit, 

1. En lui envoyant, de la part de M""^ la marquise Je 
Pompadour, une boîte de carton enrichie du portrait de 
Sully. (M.) 

2. On assurait qu'au moment où l'on repoussait les 
Anglais débarqués à Saint-Cast, il s'était réfugié dans un 
moulin. 



34 Cl airambault-Alaurepas. 

A Versailles il perd sa marquise^; 
A l'hôpital il est réduit-. 



SUR M. DE BEAUMONT 

MoREAU ! quelle est ta gloire et ta vocation ? 

Le ciel t'a réservé pour cette occasion; 

Il anime ton zèle et ton patriotisme, 

Par toi s'opérera ce grand événement; 
Ton bras sapera sourdement 
Le fondement du fanatisme ^ 



SUR M A R MON TEL 

Qui du Léthé veut remonter le fleuve 
Jusqu'à sa source, et surmonter l'épreuve 
De ce que peut, sur un faible mortel. 
Le froid ennui, qu'il lise Marmontel^. 

1. La marquise de Pompadour. 

2. Jeu de mots sur M"*^ de l'Hôpital, maîtresse du 
prince de Soubise. 

3. « M. l'archevêque étant à Conflans depuis quelques 
jours, à l'occasion d'une humeur fistuleuse dont on le croit 
atteint au podex, les plaisants ont fait cette épigramme 
adressée à Moreau, son chirurgien. » {Mém. de Bac/iaumont.) 

4. Par Robbé de Beauvezet. (M.) 



^^^^^^^M^^^^^f^ 



ANNEE 1765 



UN CONTROLEUR HABILE 



Laverdy prêche aux états 

Qu'il est las 
De leurs ennuyeux débats. 
Il raisonne, dans son style ^, 
Comme un c. comme un contrôleur habile. 

Avez-vous vu son édit^ 

Plein d'esprit? 
En deux mots il a tout dit. 

1. M. de Laverdy, conseiller au Parlemer.t, avait été 
nommé contrôleur général des finances, le 12 décembre 1763, 
lors de la démission de M. Bertin. 

2. Allusion à la lettre parodiée ci-dessus. 

3. « L edit du 17 décembre 1764, pour la libération des 
dettes, monument de honte éternelle et pour le ministre 
qui l'enfanta et pour le Parlement qui l'enregistra, non 
seulement ne soulageait en rien l'Etat, mais le grevait 
encore de nouveaux impôts, et donnait plus d'extension 
aux anciens. Le prétexte était l'établissement de deux 



36 Cl ai r aiiib auî t- Al aiir epas. 



En moyens qu'il est fertile, 
C'est un c c'est un contrôleur habile. 

Oui l'aurait dit ? qui l'eût cru ? 

Qu'un fétu, 
Tout prêt à montrer le c, 
Aurait appris à la terre 
Ce qu'un c. ce qu'un contrôleur peut faire. 

La finance des Gaulois, 

Aux abois, 
X'avait bientôt plus de voix, 
Quand le Roi dans sa détresse 
Vite au c. vite au contrôleur s'adresse. 

Il sait faire en un moment, 

Sans argent, 
Délirer le Parlement. 
Aux Choiseuls faire la nique, 
C'est un c. c'est un contrôleur unique. 

La finance, dans sa main, 
Prend un train. 



caisses, dont l'une pour le payement des rentes et effets dus 
par le Roi, l'autre pour le remboursement et amortisse- 
ment des capitaux. Pour y mieux parvenir et embrasser 
d'un coup d'œil la totalité des dettes, on obligeait tous 
ies porteurs de contrats de les faire renouveler et viser, 
et les porteurs d'effets de les faire liquider et réduire en 
contrats. Au moyen de ces convertissements il n'y avait 
j)lus rien d'exigible. » {\^ie privée de Louis XV) 



Année ijOS. 



37 



A faire bien du chemin. 
Les effets changent de gîte. 
Ah ! qu'un c. ah ! qu'un contrôleur va vite. 

Sans ce Sully bien placé, 

L'an passé, 
Dans un carton vernissé 
Notre sort était sinistre. 
C'est un V.. c'est un vigoureux ministre. 

Celui qui nous l'a donné 

Soit loué, 
Quoiqu'on le dise un roué ; 
Il jauge avec connaissance 
Tous les c tous les contrôleurs de France. 



LE PAIN MOLLET 



On connaissait le pain mollet 
Un siècle avant l'abbé Nollet ' ; 
On l'appelait pain à la reine. 
Médicis notre souveraine, 



I. L'abbé Jean-Antoine Nollet (1700-1770), célèbre phy- 
sicien français, membre de lAcadémie des sciences. — Son 
nom n'est ici que pour la rime. 



^8 C laira/nbaul t-AIaurepas. 

L'ayant trouvé fort de son goût, 

En faisait son premier ragoût ; 

Ainsi fit la cour et la ville. 

Chacun pensait faire un bon chyle. 

Et le tout se passa sans bruit 

Jusqu'en six cent soixante-huit, 

Que les boulangers de Gonesse, 

Ennemis nés du pain mollet. 

En vertu de leur droit d'aînesse, 

Voyant que ce goût prévalait, 

Par une mauvaise finesse 

Le dénoncent au Parlement 

Comme un dangereux aliment. 

Lors les pères de la patrie, 

Réfléchissant sur leur santé. 

Somment la docte faculté 

De déclarer sans flatterie 

Ce qu'on doit penser de la mie 

Que mâchent depuis soixante ans 

Ceux mêmes qui n'ont point de dents ; 

Ne peut-elle pas s'être aigrie 

Et, par de secrets accidents, 

Avoir troublé l'économie 

De leurs bénins tempéraments? 

Vous connaissez les poisons lents 

Qui minent sourdement la vie; 

Chacun pour ou contre parie. 

La faculté de tous les temps 

Eut des Astrucs et des tyrans ; 

Guy Patin en était despote; 



Année ij65. 39 



(Je tiens de bon lieu l'anecdote) : 
Il soutint que la mort volait 
Sur les ailes du pain mollet. 
Mais Perrault, son antagoniste, 
Dit tout haut : Je suis pain-moUiste, 
Messieurs, et je vous soutiendrai 
Que vous l'avez bien digéré. 
Patin reprend : Mais la leyûre, 
Et celle de Flandre surtout^ 
Ce ferment d'une bière impure 
Est un germe de pourriture 
Contraire à l'humaine nature. 
Quel démon a soufflé le goût 
De cette invention moderne ? 
Moderne 1 interrompit Perrault, 
Votre mémoire est en défaut; 
Apprenez qu'au canton de Berne 
On en fit du temps d'Holopherne, 
Mais ne recherchons pas si haut 
De la levure l'origine: 
Je vous la montrerais dans Pline ; 
Je vois bien que maître Patin 
Sait mieux le grec que le latin. 
Patin fait un saut en arrière 
Et pour la levure de bière 
Chacun des deux docteurs est prêt 
De prendre l'autre à la crinière. 
La cour à leur ardeur guerrière 
Met le holà par un arrêt : 
Défendons d'acheter ni vendre 



4© Clairambaui t-Alaure 



pa. 



Levure ni levain de Flandre ; 

Condamnons les contrevenants 

En l'amende de cinq cents francs. 

Depuis ce temps, en conséquence. 

C'est-à-dire depuis cent ans, 

Dans la capitale de France 

Il entre levains défendus 

Chacun an pour vingt mille écus ; 

Et de janvier jusqu'en décembre 

Licenciés et bacheliers 

Et présidents et conseillers 

Des Enquêtes, de la Grand-Chambre, 

En prenant du café au lait, 

Rendent hommage au pain mollet ^ 

I. Au mois d'a\Til 1765, six commissaires nommés par 
la Faculté de médecine s'étaient prononcés contre l'inocu- 
lation, qui provoquait alors de vives controverses. C'est ce 
qai inspira la pièce ci-dessus. « L'apôtre de l'inoculation, 
M. de La Condamine, écrit Grimm, n'a pas cru devoir se 
taire sur le mémoire des six fripons. Il a retracé en vers 
l'histoire de la querelle sur le pain mollet qui partagea 
tous les esprits, il y a cent ans. Le pain mollet ne fit 
fortune dans Paris qu'après avoir été défendu par arrêt 
du Parlement On peut se flatter que la Faculté don- 
nera incessamment un décret contre l'inoculation et que 
l'auguste sénat de nos seigneurs de Parlement, sur les con- 
clusions de maître Omer Joly de Fleury, la proscrira 
absolument. C'est alors que tout le monde se fera inoculer 
en France. » {Correspondance littéraire.) 




^■MiADEMOlSELL^ CLAIRON 




•Rivoale 



A Quant. n -ib Ed. 



Année 1765. 41 



EPIGRAMMES 



MADEMOISELLE CLAIRON' 



Cette actrice immortelle enchaîne tous les cœurs; 
Ses grâces, ses talents, lui gagnent les suffrages 
Du critique sévère et des vrais connaisseurs : 

Et de nos jours, bien des auteurs 
Lui doivent le succès qui suivit leurs ouvrages. 



Sans modèle au théâtre ^ et sans rivale à craindre, 
Clairon sait, tour à tour, attendrir, effra3'er. 



1. Claire Legris de Latude, connue sous le nom de 
M"«= Clairon, célèbre actrice, avait débuté en 1743 par le 
rôle de Phèdre au Théâtre-Français, où elle n'avait pas 
tardé à occuper le premier rang. Au mois d'avril 1765, à 
la suite du différend survenu entre les comédiens français 
et le sieur Dubois, l'un d'entre eux, elle refusa de jouer 
dans /e Siège de Calais, et fut enfermée au For-l'Evêque. 
Comme elle exigeait, pour remonter sur la scène, une ré- 
paration qui ne lui fut point accordée, elle renonça défini- 
tivement au théâtre en avril 1766. 

2. « Tout le monde court après la nouvelle estampe de 
M"*^ Clairon ; elle est gravée d'après le tableau de 
M. Vanloo par AOI. Cars et Beauvarlet, graveurs du Roi. 
On sait qu'elle est représentée en Médée. On a saisi dans 
le V acte de cette tragédie l'instant où Médée vient de 

VIII. 4. 



42 Clairamb ault-Maurepas'. 

Sublime dans un art qu'elle semble créer; 

On pourra l'imiter, mais qui pourra l'atteindre? 



J'ai prédit que Clairon illustrerait la scène, 
Et mon esprit n'a point été déçu : 
Elle a couronné Melpomène, 

Melpomène lui rend ce qu'elle en a reçu *. 



Sur l'inimitable Clairon 
On va frapper, dit-on. 
Un médaillon ^ ; 

poignarder ses enfants et s'enfuit dans son char en les 
montrant à ^ason. La gravure de la planche a été payée 
par le Roi, ainsi que la bordure du tableau. Quant au 
tableau, M"'* la princesse de Galitzin en a fait présent 
à M''" Clairon. M. Nougaret a fait ces vers pour être mis 
au bas du portrait. » [Mém. de Bachaumont?) 

1. Vers de Garrick qui devaient être gravés sur un mé- 
daillon représentant M'*'= Clairon avec les attributs de la 
tragédie. 

2. « L'on a fait frapper ces jours-ci un médaillon pour 
M"'' Clairon. M. de Sainte-Foix, qui n'a point goûté ce 
monument élevé à la gloire de l'actrice, vient de tempérer 
le plaisir qu'elle en ressent par une mauvaise et méchante 
épigramme qu'il a répandue dans le public. C'est par ven- 
geance et par quelques démêlés d'auteurs à comédiens 
qu'il l'a fait. 

« Avant de venir à Paris, ]VP''= Clairon avait joué la 
comédie à Rouen, où l'on a dit qu'elle avait poussé la 
débauche si loin qu'on lui donnait dans cette ville le 
sobriquet de Fréiillon, et l'on y imprima un petit roman 
de sa vie sous ce titre. » {Jùiirnal hist. de Collé) 



Année Ij65. 43 



Mais quelque éclat qui l'environne, 
Si beau qu'il soit, si précieux. 
Il ne sera jamais aussi cher à nos yeux 

Que l'est aujourd'hui sa personne. 



De la fameuse Frétillon 
A bon marché se vend le médaillon : 

Mais à quelque prix qu'on le donne, 
Fût-ce pour douze sous, fût-ce même pour un, 
On ne pourra jamais le rendre aussi commun 

Que le fut jadis sa personne. 



Quoi! mille francs pour ma v...., 
Disait Dubois ^ à son frater ! 
Frétillon, pour beaucoup moins cher 



I. « Le comédien Dubois, maltraité par l'amour, et plus 
encore maltraité par son chirurgien, se prend de querelle 
avec ce dernier au sujet de son payement. Procès. Dubois, 
après avoir dit qu'il lui avait donné des acomptes, 
outre deux feuillettes de vin, demande à être reçu à faire 
serment qu'il ne lui doit rien... Les comédiens ont porté 
leurs plaintes à leurs supérieurs contre Dubois et leur ont 
demandé la permission de le juger et de le chasser de 
leur troupe, s'ils le trouvaient coupable. Les gentilshommes 
de la Chambre leur ont donné cette permission, et par le 
vœu unanime Dubois a été chassé de leur compagnie. » 
{yournal hist. de Colley 



44 Cldira/nbauIt-AIaurepas. 

A fait cent tours de casserole. 
Eh donc ! répliqua le Keiser ^, 
Sandis ! c'est un exemple unique, 
La belle alors de tout Paris 
Etait la meilleure pratique, 
J'aurais dû la traiter gratis, 
C'était l'espoir de ma boutique. 



UNE LETTRE 



M. DE SAINT-FLORENTIN 2 



Le Roi commence à s'occupera 
(Quoiqu'on l'ait voulu détourner 
Par mille courses de campagne) 
Des troubles qui depuis deux ans 
Ont agité le Parlement 
De la province de Bretagne ^. 



1. Keiser, empirique, auteur des dragées antivéné- 
riennes. (M.) 

2. Parodie de la lettre écrite de Versailles, le 7 juin 1765, 
à M. d'Amilly, premier président du Parlement de Bre- 
tagne, par ^l. de Saint-Florentin. (M.) 

3. Le Parlement de Rennes, défenseur des constitu- 
tions de la province de Bretagne, après avoir enregistré 



Année ijGS. 45 



Le Roi ne se possède pas, 
Qu'il reste douze magistrats* 
De fidélité sans égale. 
Ah ! quelle satisfaction 
Voyant une défection 
Oui devait être générale. 

Sa Majesté sait remarquer 
Ceux qui refusent d'abdiquer, 
Monsieur, leurs fonctions publiques, 
Dont ils sont tenus par la foi 
De leurs serments envers le Roi 
Et ses peuples de l'Armorique. 

Elle me charge expressément, 
De vous écrire incessamment 
Que vous disiez à ces fidèles 
Qu'elle a, dans le moment présent. 



l'édit du 21 novembre 1763 prescrivant un impôt nouveau, 
le deuxième vingtième, en avait défendu la perception, en 
invoquant sur ce point le droit particulier de la Bretagne. 
Un arrêt du conseil annula cette décision ; quatre-vingt- 
cinq magistrats bretons se rendirent aussitôt à Versailles 
où ils furent reçus par le Roi avec nauteur et dureté. 
Dès leur retour à Rennes, ils donnèrent leur démission, 
le 20 mai 1765. 

I. Ces douze magistrats qui n'avaient pas donné leur 
démission étaient : M. le premier président de Langle ; 
conseillers : MM. D3'nos-des-Fossés, de Guerre, de la 
Bretesche, de Rosily, du Parckivon, de la 'Bourbausais, 
de Saint-Luc, d'Armalllé, de la Muce, de Kauroy, de 
Coëtivy. (M.) 



46 Clair amhault-AIaurepas. 

D'autant plus de contentement 
De leur service et de leur zèle, 

Qu'elle n'ignore point, hélas ! 
Qu'auprès des douze magistrats. 
En ce jour même l'on emploie, 
Afin de les faire déchoir 
Du plus légitime devoir, 
Monsieur, toutes sortes de voies. 

Dites-leur que Sa Majesté 
Leur veut, mais avec fermeté, 
Donner, en toute circonstance, 
Des marques de distinction, 
De toute sa protection 
Et de toute sa bienveillance. 

Vous exécuterez, je croi, 
L'intention du seigneur Roi 
De la manière la plus prompte. 
Et vous m'écrirez Sonica, 
Afin de me mettre en état, 
Monsieur, de lui en rendre compte. 

Je suis, Monsieur, et Ccetera 

(Car pour les premiers magistrats 

Je ne mets point : j'ai l'honneur d'être). 

Le comte de Saint-Florentin ; 

Fait à Versailles, le sept juin. 

Transcrivez douze fois ma lettre. 



Année Ij65. 47 



POST-SCRIPTUM. 

Vous voyez que je suis instruit 
Tout aussi bien que Laverdy, 
Car, au premier mot de ma lettre, 
Je donne un démenti tout net 
Aux réponses que vous a faites, 
Le vingt mars, le Roi mon maître ^. 

Puis il est écrit sur le dos. 
Et contresigné Phélippeaux, 
Que l'on remette cette épître 
A Monsieur, Monsieur d'Amilly, 
Auquel, comme juge démis. 
Je ne sais, d'honneur, aucun titre. 



NOUVELLES DE L'OPERA* 

Vous m'en demandez, en voilà, 
Des nouvelles de l'Opéra : 
Des filles de musique, 

1. Le Roi, par sa réponse du 20 mars, avait assuré, le 
Parlement de Rennes étant en corps à Versailles, qu'il était 
parfaitement instruit et qu'il ne s'était rien fait dans cette 
affaire que par ses ordres. (M.) 

2. Par Collé. (M.) 



48 C lairanib aul t-Aïaurepas. 

Eh bien? 
C'est la même rubrique; 
Vous m'entendez bien. 

Pour pucelle la jeune Arnould 
Vient de se vendre à certain fou ^ ; 

Mais, selon la chronique, 

Elle a de la pratique. 

Un financier^ fort opulent 
Se voit dupé de son argent; 

Jugez donc s'il enrage 

D'avoir été si sage. 

Lemierre, avec son air décent, 
A ce qu'on dit les prend au cent; 
Elle aime qu'on la tape. 
Mais heureux qui s'échappe. 

Rivière chante toujours faux; 
C'est le moindre de ses défauts; 

On en taxe la lune, 

Qui souvent l'importune. 

La Sixte, ce grand échalas. 
Montre à qui veut son tétin plat; 

En tout temps la bergère 

A de lys un parterre. 

1. M. le comte de Lauraguais. (]M,) 

2. M. de la Popelinière, fermier général, qui l'avait 
élevée pour lui. (M.) 



Année ijô5. 49 



Puvigné, Fel suivent Vesta; 

Mais vous savez pourquoi cela? 
On les trouve si laides 
Qu'on les prend pour remèdes : 

De Lany la légèreté, 
De la Vestris la volupté, 

Tout en elles excite 

A courir faire vite. 

La Deschamps, dans son char brillant. 
Mène partout son cher amant ; 

En hercule il lui frotte 

Ce que cache sa cotte. 

Thaumar a de l'esprit, dit-on, 
Et sait jouer du mirliton ; 

Son amant n'en a guère : 

Il paye et laisse faire. 

Que dirai-je de la Riquet 
Que dépucela son valet ? 

Des bras de la finance 

Vers un robin s'élance : 

Si je juge de la Coupé 
Sur son teint très mal équipé, 
En voyant sa jaunisse 
Je crains la rime en isse. 

L'enfant dont est grosse Asselin 
Est, ma foi, l'enfant d'Arlequin; 



fjO C lairamb aul t-Alaur epas. 

Plus d'un s'en croira père, 
Car la belle aime' à faire. 

Je plains la pauvre Demiret. 

Fontaine pour elle a trop fait, 
Car on dit que le drôle 
Lui donna la... rougeole. 

Les amants que Marquise a faits 
Prouvent qu'elle a plus d'un attrait: 
Mais j'aime mieux les taire 
Que d'en parler sans faire. 

La Prévôt a le c. fendu ^ 
Depuis le nombril jusqu'au c, 
Encor dit-on qu'il grandira. 
Alléluia. 

Que dirai-je enfin du restant ? 
Toutes le font, toutes l'ont grand. 

Je le ferais à toutes, 
Eh bien ! 

Mais, ma foi, je redoute... 

Vous m'entendez bien. 



I. La demoiselle Prévôt, danseuse, s'étant plainte à 
M. Collé de ce qu'on n'avait point parlé d'elle dans les 
couplets précédents, cet auteur lui fit sur-le-champ ce 
couplet. (M.) 



Année in 65. 



70J. 51 



REQUÊTE DES CHIENS 



GOUVERNEUR DU PALAIS-ROYAL' 

Tous les chiens du quartier vous présentent requête 
A vous, monsieur le gouverneur; 

Disant qu'il s'est formé contre eux une tempête, 

Et que depuis huit jours ils ont eu la douleur 
De voir plusieurs de leurs confrères, 
Chiens de probité, chiens d'honneur, 
Périr sous des mains meurtrières. 

Sans qu'on sache l'objet d'une telle rigueur. 
Le public même s'en étonne : 

Oui peut leur attirer des traitements si durs? 

Ont-ils^ dit ce public, pissé contre les murs? 
Parbleu, c'est nous la donner bonne ! 

Ils chièrent jadis au palais de Jupin, 

Et leur ambassade en fut quitte 
Pour être chassée au plus vite 
A coups de fouet et de gourdin. 

Si parfois quelque chienne, encline à la luxure, 

Essaye en plein jardin de soulager nature. 
Le crime n'est pas capital ; 



I. A propos d'un massacre de chiens qui avait eu Heu 
dans le jardin. (M.) 



52 C lairambaul t-Maurepas. 

Et chacun sait que la police 
Ne condamne, à son tribunal, 
Femelle atteinte de ce vice 
Qu'à cinq ou six mois d'hôpital. 

On vous aura fait croire aussi que cette engeance 
Détruit vos fleurs et vos gazons ; 

Mais ce sont, entre nous, de frivoles raisons. 
Rien, grâce à votre prévoyance, 
N'est en risque dans ce jardin ; 

On n'}- saurait fouler ni rose ni jasmin, 
Un vaste et solide treillage 
Des gazons défend le passage, 

Et tout est sous la clef, jusqu'à l'eau du bassin. 

Révoquez donc, monsieur, un ordre sanguinaire, 

Et, pour faire bénir votre gouvernement. 

Ne permettez jamais que, d'un séjour charmant, 
On fasse un affreux cimetière. 



LA MORT DU DAUPHIN ^ 

Ne vous contraignez point, laissez couler vos pleurs, 
Français, il méritait l'excès de vos douleurs, 
Ce prince à qui le sort promit une couronne 
Et que l'éclat du ciel à présent environne. 

I. Par M. Collet, chevalier de l'ordre de Saint-Michel 
et secrétaire des commandements de Madame Infante. (M.) 



Année ij(j5~ 53 



Bon père, tendre époux, enfant respectueux, 
Maître affable et sensible, esprit juste et nerveux, 
Quoique né près du trône adoré pour lui-même, 
Plus grand par ses vertus que par son rang suprême^, 
De la religion l'exemple et le soutien. 
Connaissant l'amitié, pensant en citoyen; 
Tel était le Dauphin, quand la Parque cruelle 
Précipita ses jours dans la nuit éternelle^. 
Comme un héros chrétien qui ne trouve ici-bas 
Que des biens passagers qui ne l'affectent pas. 
Ce prince en son printemps a vu d'un regard ferme 



1. « Ce prince n'a été connu et aimé que depuis sa ma- 
ladie; il est regretté de la nation par tout ce que l'on en 
apprend tous les jours. La façon courageuse et héroïque 
avec laquelle il meurt a d'abord commencé à ramener les 
esprits qui étaient le plus prévenus contre lui. Dans tous 
les actes religieux qu'il a faits, il s'est montré très éloigné 

de la cagoterie et du fanatisme Ce prince économe n'a 

jamais demandé aux contrôleurs généraux un écu au delà 
de ce qui lui était assigné. Quel trésor c'eût été pour la 
France que le gouvernement de ce prince économe ! d'au- 
tant que son économie était vraie! ...Il avait une très 
belle mémoire et était très instruit, peut-être même 

pourrait-on dire savant. Il avait l'esprit très agréable 

Depuis qu'il a su que sa maladie était mortelle, il ne s'est 
occupé que des services qu'il pouvait rendre à ceux qu'il 
aimait. » [Journal de Collé.') 

2. « Le vendredi 20 décembre, vers les huit heures du 
matin, Louis, Dauphin de France, mourut à Fontainebleau, 
âgé de trente-six ans, trois mois et demi, d'une maladie de 
langueur qui durait depuis fort longtemps. Toute la cour, 
qui y était depuis les premiers jours d'octobre, en repartit 
sur-le-champ pour Versailles. Le corps de ce prince fut 
ouvert et embaumé le mêmejour par le docteur Andouillet, 
l'un des chirurgiens du Roi. M. le duc de Fronsac lui tint 

VIII. S- 



«;;4 Clair ambault-Maurepas. 

L'instant qui de sa vie avait marqué le terme. 
Seul il était tranquille en cet affreux revers, 
Tandis que de ses maux frémissait l'univers. 
Mais hélas ! il li est plus ! notre douleur profonde, 
Nos pleurs, nos bras levés vers le maître du monde 
N'ont^pu le garantir de cet arrêt du ciel 
Que le juste subit comme le criminel. 
Maintenant, un tombeau que couvre un peu d'argile 
De l'espoir des Français est le dernier asile. 
On n'entend plus partout que leurs gémissements, 
Le cri du désespoir forme tous leurs accents ; 
Et la mort elle-même, en vo3'ant tant de gloire. 
Pour la première fois a pleuré sa victoire. 



ÉPIGRAMMES DIVERSES 



SUR LE DAUPHIN 

Par un aveuglement du trop funeste sort, 
Ce Dauphin si chéri périt dans sa jeunesse, 

la tête pendant toute l'opération et reçut le cœur au sortir 
du corps. On ne lui trouva pour cause unique de mort 
que la moitié des poumons rongés par des ulcères et 
l'autre moitié absolument desséchée. Il avait demandé par 
son testament que son cœur fût porté à l'abbaye royale 
de Saint-Denis, et son corps à Sens, pour y être inhumé 
dans le chœur de l'égtise cathédrale, au-dessus du lutrin. » 
[Mémoires inédits de Siméon-Prosper Hardy.) 



Année lyôS. 55 



Malgré nos vœux! hélas! l'impitoyable mort 
En comptant ses vertus l'a cru dans sa vieillesse. 



L'État en lui' n'eût vu qu'un père au lieu d'un maître, 
Qu'un héros, des vertus l'exemple et le soutien ; 
Grand, autant que pieux, sans affecter de l'être, 
Il n'eût été puissant que pour faire le bien^ 



La tristesse règne aujourd'hui. 
Quel cruel revers pour la France ! 
Les vertus perdent leur appui, 
Et les Français leur espérance. 



SUR M, DE LAVERDY 

Sait-ox pourquoi le contrôleur pédant, 
Ces jours derniers, avec un ris mordant. 
En bonnet gras, du col montrant la nuque, 
Admit chez lui les publicains jaloux.'' 



I. Par le chevalier de Juilly-Thoraassin, garde du corps 
du roi. (M.) 



c6 C lairainh ault- Maurepas. 

C'est qu'il voulait leur faire voir à tous 
Qu'il n'était pas une tête à perruque^. 



SUR M. LEXORMAXD D ETIOLES 

Pour réparer Miser iam 
Que Pompadour laisse à la France, 
. Son mari, plein de conscience, 
Vient d'épouser Rem picblicam^. 



SUR MADEMOISELLE ARNOULD 

Pourquoi, divine enchanteresse. 
Me troubles-tu par tes accents? 
Tu me fais sentir une ivresse 
Oui ne va pas jusqu'à tes sens; 

1. « M. le contrôleur génénil ayant indiqué un jour et 
une heure d'audience pour les receveurs généraux, au 
commencement de cette année, il les fit entrer et les 
reçut en bonn.et de nuit et en habit noir. M. d'Ormesson, 
intendant des finances, était à la tête. » {Mém. de Ba- 
chaîimont.) 

2. « M. Le Normand d'Étiolés, ayant épousé depuis quel- 
que temps une fille d'Opéra, dont il avait fait sa maî- 
tresse, appelée M"^ Rem; de fort mauvais plaisants ont 
ainsi joué sur le mot. » {Mém. de Backaiimotit.) 

3. Cette femme a eu depuis une fille, qui a épousé M. le 
comte de Linières : Auri sacra famés. 'M.) 



Année ij6j. 57 

Peut-être que dans ma jeunesse 

Mon bonheur eût été le tien ! 

Je t'aime et le temps ne me laisse 

Que le désir... Désir n'est rien. 

Tais-toi..., mais non... non... chante encore, 

Qu'avec tes sons voluptueux 

Mon reste d'âme s'évapore 

Et je me croirai trop heureux ^ 



SUR CINQ ARCHEVÊQUES 

On a choisi cinq évêques paillards, 

Tous cinq rongés de et de chancre, 

Pour réformer des moines trop gaillards. 
Peut-on blanchir l'ébène avec de l'encre ^ ? 



1. « Ce madrigal de M. Favart à M"*^ Arnoux nous a 
paru d'un genre particulier, et, s'il est véritablement de 
lui, il justifie ses partisans qui soutiennent opiniâtrement 
qu'il est capable des choses les plus délicates, en réponse 
à l'avis de ceux qui lui refusent d'être auteur d'Amiette et 
Ltibni, de l'Anglais a Bordeaux, et autres ouvrages d'un 
sentiment très exquis. » {Mém. de Bachaiimont.) 

2. « Le Roi a nommé une commission pour examiner 
les instituts des différents ordres religieux, et y faire la 
réforme nécessaire. Cinq archevêques sont à la tête de ce 
tribunal : iM. de la Roche-A3^mon, archevêque de Reims; 
M. Phelyppeaux, archevêque de Bourges ; M. Dillon, arche- 
vêque de Narbonne; M. de Brienne, archevêque de Tou- 
louse; enfin, M. de Jumilhac, archevêque d'Arles.» [Mém. 
de Bachaumont.) 



ANNEE 1766 



LA TRISTESSE DE FRERONi 



BACULARD. 

Qi/as-tu, Fréron? Je te trouve interdit, 
Moins insolent, plus bas que de coutume. 

F R É R G X, 

Oui, j'ai le cœur dévoré d'amertume. 

BACULARD. 

Sans doute, on vient, comme je l'ai prédit, 
De réprimer l'audace de ta plume ? 

I. « Le vertueux Jean Fréron étant de retour depuis 
peu de son voyage en Bretagne, où il s'était rendu dans 
l'espérance de recueillir une succession qu'il n'a pas trouvée 
ouverte, attendu que celle qui devait la laisser s'était ra- 
visée de vivre, vient de reprendre les glorieux travaux de 
son Année littéraire, qu'il avait abandonnés dans son 
absence à quelques subalternes. Ce retour a été célébré 
par une pièce qui a couru Paris, mais dont l'auteur ne s'est 
pas fait connaître. » {Corresp. de Grimm.) 



6o C lairamb ault- Al aurep as. 

F R É R o X. 

Qui l'oserait?... Je te le dis tout bas, 
J'ai des amis qui ne s'en vantent pas, 
Mais... 

BACULARD, 

Ou'as-tu donc ? 

FRÉROX. 

Le chagrin me consume. 

BACULARD. 

A-t-on joué l Ecossaise^ à Quimper? 

FRÉROX. 

Partout, sans cesse, on la joue, on l'accueille; 

I. Cette comédie de Voltaire fut imprimée au commence- 
ment de l'année 1760 et représentée au Théâtre-Français 
le 27 juillet suivant. C'était surtout une cruelle diatribe 
contre Fréron ; Collé la juge sévèrement dans son Journal : 
« C'est, dit-il," un mauvais roman qui veut être une comé- 
die ; rien n'est si commun et si usé que l'intrigue de cette 

pièce Ce qui a décidé le succès, c'est le caractère de 

Frelon. Les personnalités contre Fréron que l'on a cru 
trouver dans ce personnage l'ont fait applaudir avec fureur 
dès les premiers traits. Les ennemis de ce journaliste, les 
amis de Voltaire, les encyclopédistes, beaucoup d'honnêtes 
gens neutres, mais qui méprisent Fréron, ont battu des 

mains à chaque injure qui paraissait le regarder Il est 

odieux de personnifier les gens sur la scène et en parti- 
culier d'y voir exposer des gens de lettres comme des bêtes 
féroces qui combattent pour le divertissement des specta- 
teurs C'est une infamie de M. \^oltaire d'avoir fait 

jouer cette pièce. » 



Année ij66. 



Mais tous les mois l'auteur est, dans ma feuille, 
Mis sur la scène et nous sommes au pair. 

BACULARD. 

D'être hué n'as-tu plus le courage? 

F R É R G X. 

Moi! cette haine aiguillonne ma rage; 
Et dès longtemps j'y suis fait, Dieu merci ! 

BACULARD. 

Avoue enfin que l'opprobre te pèse? 

FRÉROX. 

Oh ! point du tout. Tu m'y vois endurci : 
Le mal est fait et le calus aussi. 
Va, dans la honte on vit fort à son aise 
Quand de l'honneur on n'a plus de souci : 
Je l'écrivais autrefois à Marsy ^. 



I. « Quand Marsy fut chassé de chez les jésuites pour 
avoir trop aimé les enfants dont il était le préfet, Fréron, 
alors jésuite, lui adressa les vers suivants : 

Adieu, Jupiter adorable, 
Revêtu d'un manteau d'abbé, 
Laisse là ton honneur flambé ; 
Prends soin seulement qu'à la table 
Toujours un Ganymède aimable 
Te verse le nectar à la place d'Hébé. 

Ce Marsy a fait depuis une histoire des Chinois, Japonais 
et autres peuples de l'Asie dans le goût de l'histoire an- 
cienne du bonhomme Rollin. » {Corresp, de Grinim.) 
VIII, (5 



62 Clairainbault-Alaurepas. 

BACULARD. 

Quel accident peut donc troubler ton âme ? 

FRÉROX. 

Ah ! sur les sots je régnais autrefois. 

Ce temps n'est plus; la louange, le blâme, 

Dans mes écrits ne sont plus d'aucun poids; 

Même en province on a su me détruire, 

Et sans retour j'ai perdu, je le vois. 

Mon seul plaisir, l'heureux pouvoir de nuire. 



COMPLAINTE DE LA CHALOTAIS^ 



Or écoutez, illustre compagnie. 
Comme l'homme est abusé par Satan, 
On est par lui bercé pendant la vie; 
Mais le perfide à la mort nous attend. 



I. Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, procureur 
général au parlement de Bretagne, fut l'un des premiers 
magistrats qui provoquèrent l'abolition des jésuites en 
France, par ses Comptes rendus des Constitutions des 
jésuites. Il s'attira par ses sarcasmes l'inimitié du gou- 
verneur de la province, et compta parmi les principaux 
instigateurs de la résistance que le Parlement de Rennes 
opposa aux édits bursaux dont le duc d'Aiguillon pour- 
suivait l'établissement. Aussi le duc chercha-t-il l'occasion 



Année l'jGG. 63 



Ah misérable ! 
J'ai cru le diable ; 
Je suis perdu, 
Je vais être pendu. 

Il me soufflait tous les jours la manière 
En cabalant de me rendre fameux. 
Ou'ai-je gagné de suivre sa bannière? 
Je fus méchant, et je suis malheureux. 

De Chauvelin j'aimai l'humeur chagrine, 
C'était Satan lui-même que j'aimais, 
J'aurais bien dû le connaître à sa mine, 
Car c'est ainsi que les diables sont faits. 

Je me croyais un homme d'importance, 
A ma raison je soumettais ma foi ; 
D'un double joug je délivrais la France, 
J'humiliais et l'Eglise et le Roi. 

Que gagne-t-on à devenir grand homme, 
Si du public on devient le jouet ? 
Le Cavayrac ^ est triomphant à Rome 
Et Caradeuc à Rennes est au gibet. 



de le perdre, et, profitant de ce que l'on avait cru recon- 
naître son écriture dans des lettres anonymes adressées au 
Roi, sur les troubles de Bretagne, il obtint de le faire 
arrêter, le il novembre 1765, avec son fils, aussi procureur 
général et quatre conseillers du Parlement. 

I. L'abbé de Cavayrac, auteur de X Appel a la raison, 



64 Cl airambault- Alaurepas. 

Contre Guignard ^ et ses bénins confrères 
Je déclamais avec un zèle ardent; 
Mais, ô douleur ! que vont dire ces pères 
Quand de Guignard je serai le pendant. 

Ah ! si du moins, par un peu de clémence, 
A nos seigneurs Ton m'avait confié ! 
Cartouche aurait évité la potence. 
Si par sa troupe il eût été jugé. 

Vous, mes amis, apprenez à mieux faire. 
Cessez, cessez de marcher sur mes pas ; 
Je vous trompais, quand je vous ai fait ci'oire 
Qu'on obéit en n'obtempérant pas. 

Ah misérable ! 

J'ai cru le diable; 

Je suis perdu, 
Je vais être pendu. 



et autres pièces en faveur des jésuites, pour lesquelles il 
fut obligé de se réfugier à Rome. (M.) 
I. Sj^nonyme de jésuite. 



Année ij66» 



UN BRILLANT HYMENEE^ 

Quelle est cette pompeuse fête, 
Pour qui brillent tous ces flambeaux? 
C'est le dieu d'hymen qui s'apprête 
A former les nœuds les plus beaux. 
Tircis, ce rejeton illustre, 
S'unit à Flore en ce grand jour; 
La nymphe, à son troisième lustre, 
Est un chef-d'œuvre de l'amour. 

Ce tendre et charmant hyménée 
Comble les vœux de ces époux; 
De leur brillante destinée 
Et Vénus et Mars sont jaloux. 
Il naîtra de la jeune Flore 
Des amours, des grâces aussi ; 
Combien de héros vont éclore : 
L'époux est un Montmorency. 

Sur ces jeunes âmes ravies. 
Dieu puissant, verse tes faveurs; 
Qu'à jamais le cours de leurs vies 
Soit semé de perles, de fleurs ! 



I. A propos du mariage du vicomte de Montmorency- 
Laval avec M'i'' de Boulogne. — Par M"« Cosson de la 
Cressonnière. (M.) 

VIII. 6. - 



66 C l airambaul t-AJ aurepas. 

Un prélat plein de ta sagesse ^ 
Du clergé la gloire et l'honneur, 
Serre ce nœud qui l'intéresse. 
Quel présage pour leur bonheur ! 



I 



COMPLIMENT 
AU PRINCE DECONDÉ2 



Si la langue était un outil 
Qu'on pût montrer comme un fusil, 
Mon général, en beau langage 
Je vous ferions un compliment; 
Mais je n'avons pas ce talent. 
Nature, pour notre partage, 
A bien voulu nous accorder 
L'obéissance et le courage, 
Comme à vous l'art de commander. 
Pour mériter votre suffrage. 
Pendant 1 été, pendant l'hiver. 



1. M. l'évêque de Metz, oncle de M. le vicomte de Laval, 
donnait la béne'diction nuptiale. (M.) 

2. Il fut adressé par les grenadiers de la garnison de 
Lille à leur général, à son passage, le 15 juin 1766. — Par 
M. Pascal, capitaine de grenadiers au régiment de Pié- 
mont. (M.) 



Année ijSG. dj 



Dans la plaine ou dans la caserne, 
En vrais enfants de la giberne, 
Nous allons patiner le fer; 
Bourbonnais, Piémont, Normandie, 
Les dragons, la cavalerie, 
A l'envi nous nous escrimons; 
Mon général, je pelotons, 
Mais c'est en attendant partie. 
Lorsque Condé nous mènera. 
Nous offrons bisque à qui voudra. 
Sous ses ordres vienne la guerre ; 
Vive Condé! nos grenadiers. 
Toujours exercés à lui plaire, 
Ajouteront à ses lauriers. 



JUSTIFICATION 
DU MARQUIS DE VILLETTE^ 

Monsieur l'anonyme badin, 
On ne peut avec plus de hardiesse, 
De gaîté, de délicatesse, 
Dire du mal de son prochain. 
Votre muse aimable et légère 

I. « Un anonyme ayant écrit à M"'=Arnould d'assez mau- 
vais vers sur la querelle entre ]MM. de Villette et de Lau- 
raguais, où l'on reprochait entre autres, au premier, le péché 



68 Clair ainb ault-Maarepas. 

M'égratigne si doucement, 
Qu'il faudrait être fol, vraiment, 
Pour aller se mettre en colère. 
Recevez-en mon compliment. 
Mais pourquoi votre esprit caustique, 
Sur moi s'égayant sans façon, 
M'accuse-t-il d'être hérétique 
Au vrai culte de Cupidon? 
Avez-vous consulté Sophie, 
Vous qui m'imputez ce péché? 
Vous sauriez que de l'hérésie 
Je suis un peu moins entiché. 
Charmé de cet air de tendresse 
Qui des amours flatte l'espoir. 
J'ai souhaité voir la princesse 
Passer du théâtre au boudoir. 
Sur les tréteaux, reine imposante, 
Elle est ce qu'elle représente; 
Mais on revient au naturel : 
Chez elle, libre, impertinente, 
La princesse est femme galante, 

Gentil ornement de b 

Oui, oui, la reine Marguerite 
L'eût aimée autant que ses yeux, 

antiph3-3ique, il y a répondu par cette épître. » [Mêtn. de 
Bachaiimont.) La querelle dont il est question avait été 
provoquée, au mois d'août 1766, par un pari que le mar- 
quis de Villette avait perdu et dont il avait refusé de payer 
l'enjeu. Un duel était imminent, lorsque le tribunal des 
maréchaux de France intervint, fit arrêter les deux adver- 
saires et les condamna à six semaines de prison. 



Année l'jGG. 69 



Elle en eût fait sa favorite : 

On doit ses contes amoureux 

A son penchant pour la saillie ; 

Elle aimait les propos joyeux, 

Les plus gros lui plaisaient le mieux, 

Elle pensait comme Sophie; 

Mais avec l'ardeur de Vénus 

Elle a l'embonpoint de l'Envie. 

Je cherche un sein, des globes nus, 

Une cuisse bien arrondie, 

Quelques attraits... Soins superflus ! 

Avec une telle momie, 

Si j'ai pourtant sacrifié 

Au dieu qui de Paphos est maître, 

Me voilà bien justifié 

Ou je ne pourrai jamais l'être. 



DISCOURS DU ROI 
AU PARLEMENT ET AU CONSEILi 

Voulant savoir parfaitement 
Ce qu'on m'a fait connaître. 
Il y a déjà plus d'un an, 

I. Discours du roi au Parlement de Paris et au Conseil, 
travestis en vers au naturel. — Le Roi a3'^ant fait accuser 



70 C lairam bail 1 1- Al au repas. 

Sur cinq prétendus traîtres^, 
J'avais ordonné un procès 
De forme un peu bizarre : 
Vous en allez voir le succès, 
Qui vous paraîtra rare. 

Par le compte qu'on m'a rendu, 
Cette maudite affaire, 
Quoique je l'eusse deux fois vu, 
M'a paru singulière; 
Sur ce, je suis déterminé 
Pourtant à ne rien faire; 
Vous n'en serez point étonné, 
C'est assez ma manière-. 

M. de la Chalotais, procureur général du Parlement de 
Bretagne, après l'avoir tenu pendant quinze mois dans le 
plus dur esclavage, lui avait fait faire îon procès par des 
Commissaires, ce qui avait excité la réclamation de plusieurs 
Parlements, avait abandonné cette procédure et renvoyé 
l'affaire au Parlement établi en Bretagne, à la place de 
celui qui avait donné sa démission en 1765. Puis il avait 
cassé la procédure de ce Parlement pour, en évoquant l'af- 
faire à lui, faire revivre la procédure des Commissaires et 
renvoyer le tout à juger au Conseil des parties ; ce qui 
excita la plus vive réclamation du Parlement de Paris. 
L'affaire bien examinée dans le secret du cabinet, on ne 
voulut point qu'il intervînt de jugement et on exila les 
accusés. (M.) 

1. On avait accusé MM. de la Chalotais père et fils et 
MM. de la Gacherie, Montreuil et de la Colinière, con- 
seillers à l'ancien Parlement de Bretagne, de lettres ano- 
nymes injurieuses aux ministres et d'avoir fomenté des 
tioubles dans le Parlement et les états. (M.) 

2. Le 22 décembre, le Roi, qui avait mandé à Versailles 
le premier président et deux présidents à mortier pour 



Année i j 66. 



J'ai l'âme bonne, vo3'ez-vous, 
Et, quoique je sois en courroux, 
Me faut-il me donner au diable 
Pour aller trouver des coupables? 
Calonne ^ en vain les a cherché, 
Ce dont l'ai bien récompensé. 

Un bon écrit, bien patenté, 
Va, par ma seule autorité, 

entendre sa réponse aux représentations à lui faites par le 
Parlement au sujet de l'affaire de Bretagne, leur fit lec- 
ture de cette réponse, ainsi conçue : « J'ai voulu connaître 
par le procès que j'ai fait instruire la source et les progrès 
des troubles qui s'étaient élevés dans i^a province de Bre- 
tagne. Le compte qui vient de m'en être rendu m'a déter- 
miné à ne donner aucune suite à toute cette procédure ; 
je ne veux pas trouver de coupables. Je vais faire expédier 
des lettres patentes de mon propre mouvement , pour 
éteindre par la plénitude de ma puissance tout délit et 
toute accusation à ce sujet. J'impose sur le tout le silence 
le plus absolu. Au surplus, je ne. rendrai ni ma confiance 
ni mes bontés à mes procureurs généraux de mon Parle- 
ment de Bretagne que j'ai jugé à propos d'éloigner de cette 
province,... etc. » 

Il leur remit ensuite copie de cette réponse ainsi que 
du discours qu'il venait d'adresser à son Conseil, dont la 
teneur était : « Je suis très content de vos services ; le 
compte que vous venez de me rendre me confirme dans le 
parti que j'avais en vue. Je ne veux pas qu'il intervienne 
de jugement ; je veux éteindre tout bruit. Monsieur le vice- 
chancelier, vous aurez soin d'expédier des lettres à ce né- 
cessaires et de les faire publier au sceau. J'aurai soin de 
pourvoir au reste. » 

I. Maître des requêtes, qui fut procureur général de la 
commission et se compromit beaucoup dans cette affaire ; 
il y gagna l'intendance de Metz et le mépris univer- 
sel. (M.) 



72 C lairamhault-Maurepas. 

Dont je déploie la plénitude 
(Jugez si le coup sera rude), 
Vous anéantir de tous points 
Des délits qui n'existent point. 



Le Français, un peu gaillard, 
Pourrait rire avec indécence; 
Et, pour éviter les brocards, 
J'impose un absolu silence. 
Un ministre est embarrassé, 
Quand il se trouve intéressé 
Dans tous ces petits jeux de mots 
Qui font rire aux dépens des sots ^. 

D'autant plus que j'ai de l'humeur, 
Je veux bouder mes procureurs ; 
Ils n'auront point mes bonnes grâces, 
Gardez-vous de suivre leurs traces, 
Car, pour leur apprendre à parler, 
Je vais les faire voyager. 

De tout ceci bien informé, 
Vous connaîtrez que la sagesse, 
La douceur et la fermeté. 
Présideront chez moi sans cesse. 
Sans tant crier, tant remontrer, 
Connaissant ma haute prudence, 



I. M. de Laverdy avait été fort piqué de la parodie de 
la lettre qu'il avait écrite au duc d'Aiguillon. (M.) 



Année ij66. 73 

Vous auriez dû, messieurs, compter 
Un peu plus sur la Providence. 

J'ai des grâces à vous rendre ^ ; 
Vous m'avez très bien sen'i. 
Des plaisants iront prétendre 
Que, vous n'avez rien fait ici ; 
Pour les forcer à se taire, 
Dites-leur, en raccourci. 
Que, presque en toute affaire, 
Vous en agissez ainsi. 

Laissez là cette procédure, 
Car si l'on vous jugeait après. 
Ce pourrait être chose dure, 
D'anéantir.... et point d'arrêts. 
Vice-chancelier pour ce faire, 
Qu'un édit soit expédié; 
Le reste ira se faire, faire. 
Tout sera bientôt oublié. 

r. Ceci est la parodie du discours adressé au Conseil. 






ANNEE 1767 



UN NOUVEAU MARGUILLIER 

DE SAINT-ROCHi 

Toi, que je n'ose encore inviter à confesse, 
Et que pourtant, dans quatre mois, 
Je dois attendre à ma grand'messe, 

Choiseul, de ton curé daigne écouter la voix, 
Et reçois les vœux qu'il t'adresse. 
Quoique tu sois grand ouvrier, 

Puissé-je ne te voir que rarement à l'œuvre ! 
De Laverdy le sage devancier 

Dont l'écu porte une couleuvre. 

Et qui fut comme toi grand homme et marguillier, 

Ce Colbert qu'aujourd'hui le peuple canonise 



I. «M, le duc de Choiseul ayant été élu premier marguil- 
lier d'honneur de Saint-Eustache, M. le chevalier de Bouf- 
flers lui a adressé ces vers pour étrennes, au nom du curé 
de cette paroisse. » {Mémoires de Bachaumont.) 



y6 Clairawbault-Maurepas. 

Et qu'autrefois il osa déchirer, 

Fit peu d'ordure en mon église 
Avant de s'y faire enterrer. 
Je sais fort bien que tes confrères 
De Saint-Eustache et de la cour 

Aimeraient mieux qu'ici tu fasses ton séjour. 

Je sais que maint dévot offre au ciel ses prières 
Pour ton salut, qui ne t'occupe guères ; 

Ton vieux curé consent à ne te voir jamais, 
Et, s'il forme quelques souhaits, 
C'est que tu restes à Versailles, 
Où par toi le Dieu des batailles 
Serve longtemps le Dieu de paix. 

Amen! Ainsi soit-il. Si pourtant chaque année, 
Choiseul, tu pouvais une fois 
Quitter le plus chéri des Rois, 
Qui t'a fait son âme damnée. 
Viens te montrer en ces saints lieux. 
Viens un peu changer d'eau bénite, 
Mais surtout retourne bien vite, 
Exorciser tes envieux ! 



Année l'/ôj. jj 



LA CAISSE D'ESCOMPTE! 



Arrêt pour l'établissement 
D'une caisse d'escompte, 
Qui produira par chacun an 
Cinq millions de bon compte. 
C'est pour remplacer un banquier - 
Qui voudrait ses fonds retirer, 

Qu'on établit 

Et qu'on bâtit 
Une si belle affaire. 
Par ses biens, jugez du profit 
Que le public va faire. 

Le contrôleur. 

Toujours docteur, 



1. Caisse d'escompte pour faire la banque royale établie 
par M. de Laverdy, contrôleur général, par arrêt du con- 
seil du i*^"" janvier 1767. Le public devait y être intéressé 
ju qu'à concurrence de quarante millions, mais il y avait 
si peu de confiance qu'on y a porté fort peu d'argent. (M.) 
« On chansonne tout : on a établi depuis peu une 
caisse d'escompte sur laquelle s'égaye la malignité du pu- 
blic. Nous consignons ici la chanson ci-dessus, moins 
comme une pièce littéraire que comme une pièce histo- 
rique et faisant anecdote. » [Mémoires de Bachaumoni.) 

2. M. de la Borde, banquier de la cour avant cette opé- 
ration, bien voulu des uns, mal des autres, mais qui con- 
stamment avait fait en peu d'années une fortune considé- 
rable. (M.) 

VIII. 7. 



78 Clair amb ault-AIaurepas, 

Et surtout grand calculateur, 

A dit au Roi : 

Sire, je crois 
Qu'en formant nombre d'actionnaires 
Vous ferez de bonnes affaires. 
Dans ma place, j'ai su gagner 
Du public la confiance, 
A la caisse on ira verser 
L'argent en abondance. 
Directeurs je saurai nommer 
Pour sagement administrer 
L'argent qu'on fera fabriquer 
A Pau, comme à Bayonne ^. 
Chaque mois, je veux tout coter, 

Parapher en personne; 
Je veux aussi, pour constater 
Des profits la totalité, 
Des balances en forme arrêter; 
Au moyen desdites balances. 
On n'aura pas de défiances; 
Quinze richards il faut charger 
De cette grande affaire. 
Tous les ans il faut leur donner 
Vingt mille livres d'honoraires^; 
Surtout qu'ils ne soient pas garants 



1. On donnait à cette caisse les profits de la fabrication 
des monnaies dans ces deux villes. (SI.) 

2. Quinze directeurs qui avaient chacun trois cents ac- 
tions de mille livres chacune dans le fond de la caisse et 
qui devaient administrer tout. (M.) 



Année l'jGj. 70 



De banqueroute et d'accidents, 
Car j'y ai mis 
Tous mes amis 

Et aussi mon beau-père^; 
Ainsi, s'ils étaient poursuivis. 

J'en paierais l'enchère. 
Réservez-vous vingt mille actions, 
Dont la Ferme fera les fonds, 
Qu'elle paiera quand elle pourra. 
Ce trait de fine politique 

A tous fera la nique. 



LES PLAISIRS DE CHOISY2 



Que l'on goûte ici * de plaisirs ! 

Où pourrions-nous mieux être? 
Tout y satisfait nos désirs 

Tout aussi les fait naître. 

N'est-ce pas ici le jardin 
Où notre premier père 

1. Le sieur Devins, ci-devant marchand de drap, père 
de M"« de Laverdy. (M.) 

2. Couplets attribués à M, le duc d'Ayen, dont un du 
Roi, à ce que l'on prétend. (M.) 



8o Clairambault-Maurepas. 

Trouvait sans cesse sous sa main 
De quoi se satisfaire ? 

Ne sommes-nous pas encore mieux 
Qu'Adam dans son bocage? 

Il n'y voyait que deux beaux yeux, 
J'en vois bien davantage. 

Dans ce séjour délicieux, 

Je vois aussi des pommes 

Faites pour charmer tous les yeux 
Et damner tous les hommes. 

Amis, en voyant tant d'appas, 

Quels plaisirs sont les nôtres ! 

Sans le péché d'Adam, hélas ! 

Nous en verrions bien d'autres. 

Il n'eut qu'une femme avec lui ; 

Encor c'était la sienne; 
Ici je vois celle d'autrui 

Et ne vois pas la mienne *. 

Il buvait de l'eau tristement 
Auprès de sa compagne ; 

Nous autres, nous chantons gaîment 
En sablant le Champagne. 

I. Ce couplet est celui attribué au Roi. (M.) 



Année i/ôj. 



Si l'on eût fait dans un repas 
Cette chère au bonhomme, 

Le gourmand ne nous aurait pas 
Damnés pour une pomme. 



QUÊTE POUR UNE TRAGÉDIE 

Le grand bruit de Paris, dit-on, 
Est que mainte femme de nom 
Quête pour une tragédie 
Où doit jouer Frétillon. 
Pour enrichir un histrion ^ 
Tous ies jours nouvelle folie : 



I. Cette chanson et la suivante furent faites au sujet d'un 
spectacle qui fut donné à Paris, pour et au profit du nommé 
Mole, acteur, dont le public et les femmes surtout étaient 
fort épris. On payait un louis le billet au moins. C'était pour 
payer, disait-on, les dettes que cet acteur avait contractées 
pendant une longue maladie. M "^ d'Aumont, duchesse de 
Villeroy et M^'^ de Hautefort, duchesse de Fronsac, s'en 
allaient quêtant partout et distribuant des billets ; la de- 
moiselle Clairon promit de jouer pour attirer plus de 
monde ; il y eut des billets payés jusqu'à 25 louis et beau- 
coup à 10, à 12 et à 15. Sur quoi je ne puis m'empêcher 
de remarquer, non pas sans doute à l'honneur du public, 
que lorsque cinq ou six ans auparavant les comédiens 
français, par reconnaissance pour la mémoire du grand 
Corneille, donnèrent une représentation de Rodogune, au 



Clairamhault-Maurepas. 



Le faquin, 
La catin 
Intéresse 
Baronne, marquise et duchesse. 

Pour un fat, pour un polisson, 
Toutes nos dames du bon ton 
Vont cherchant dans le voisinage. 
Vainement les refuse-t-on. 
Pour revoir enfin la Clairon 
Dans Paris elles font tapage. 

La santé 

De Mole 

Les engage, 
Elles ont grand cœur à l'ouvrage. 

Par un excès de vanité, 

La Clairon nous avait quitté, 

profit de la petite-nièce du grand poète, le billet le plus 
cher fut payé 5 louis et il y en eut fort peu payés au 
delà du prix ordinaire. (M.) 

Mole étant tombé malade dans le courant du mois de 
janvier, les plaisants du parterre s'avisèrent un jour de 
demander de ses nouvelles en plein théâtre, et continuèrent 
ainsi pendant six semaines. 

« Cette attention rendit la maladie de Mole célèbre et 
intéressante ; les femmes s'en mêlèrent et bientôt ce fut un 
air de savoir au juste l'état du malade. On avait appris 
que son médecin lui avait ordonné pour sa convalescence 
de boire un peu de bon vin vieux. Tout le monde s'em- 
pressa de lui en envoyer, et, en peu de jours. Mole, acca- 
blé de présents, eut la cave la mieux garnie de Paris, » 
{Corresp. de Grinim.) 



Année lySy. 83 

Et depuis ces temps elle enrage 
Et sent son inutilité; 
Comptant sur la frivolité, 
Elle recherche les suffrages 

Du plumet, 

Du valet. 
Pour un aussi grand personnage ! 

Le goût dominant aujourd'hui 
Est de se déclarer l'appui 
De toute la plus vile espèce 
Dont notre théâtre est rempli. 
Par de faux talents ébloui ^, 
A les servir chacun s'empresse. 

Le faquin, 

La catin 

Intéresse 
Baronne, marquise et duchesse. 

Mole, plus brillant que jamais, 
Donne des soupers à grands frais, 
Prend des carrosses de remise, 
Entretient filles et valets. 
Les femmes vident les goussets 

I. « Cet acteur, remarquait Grimm, joue avec beaucoup 
de succès dans le haut comique. Son jeu n'est pas très 
varié, mais il est plein de chaleur et d'agrément. On ne 
peut pas dire que Mole soit un comédien sublime, mais 
dans l'état de disette où nous sommes, c'est un acteur 
essentiel à la Comédie-Française... On dit qu'il a beaucoup 
de suffisance et de fatuité. » 



84. Clairambault-Maurepas. 

Même des princes de l'Église ^ 

Pour servir 

Son plaisir. 

La sottise! 
Elles se mettraient en chemise. 

Assignons par cette chanson 
De chacun la punition; 
Pour ses airs et son indécence, 
D'abord à Mole le bâton; 
Ensuite pour bonne raison, 
Comme une digne récompense, 

A Clairon, 

La maison 

Ou la cage 
Que l'on doit au libertinage. 

I. Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, 
l'archevêque de Lyon, l'évêque de Bourges et l'évêque de 
Saint-Brieuc ont souscrit. (M.) 



Année ijGj. 85 



MOLE 
ou 

LE SINGE DE NICOLET* 



Quel est ce gentil animal 
Qui, dans ces jours de carnaval, 
Tourne à Paris toutes les têtes, 
Et pour qui l'on donne des fêtes ? 
Ce ne peut être que Molet, 
Ou le singe de Xicolet ^. 

Vous eûtes, éternels badauds, 

Vos pantins et vos Ramponneaux : 

Français, vous serez toujours dupes. 



1. M. le chevalier de Boufïlers s'est égayé sur le compte 
de Mole par ces couplets. — Le refrain de cette dernière 
chanson est une allusion à un spectacle de foire où tout 
Paris courait de préférence à tout autre. (M.) 

2. Chef d'une troupe de bateleurs en possession d'uji 
singe très singulier qui a amusé tout Paris pendant plu- 
sieurs années. (iSL). — « Le singe de Nicolet, qui fait depuis 
un an l'admiration de Paris, en dansant sur la corde à 
l'envi de son maître, le seigneur Spinaculta, ce singe ne 
manqua pas de faire la parodie. On annonça qu'il était 
malade. Le parterre demanda de ses nouvelles, et l'on fit 
une souscription et mille autres pau\Tetés de cette espèce. » 
{Corresp. de Grimm.) 



<S6 Clair ambault-Maurepas. 

Quel autre joujou vous occupe? 
Ce ne peut être que Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

De sa nature cependant, 
Cet animal est impudent. 
Mais, dans ce siècle de licence, 
La fortune suit l'insolence 
Et court du logis de Molet 
Chez le singe de Nicolet. 

Il faut le voir sur les genoux 
De quelques belles aux yeux doux, 
Les charmer par sa gentillesse, 
Leur faire cent tours de souplesse. 
Ce ne peut être que Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

L'animal, un peu libertin, 
Tombe malade un beau matin. 
Voilà tout Paris dans la peine; 
On crut voir la mort de Turenne, 
Ce n'était pourtant que Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

La digne et sublime Clairon 
De la fille d'Agamemnon 
A changé l'urne en tirelire. 
Et, dans la pitié qu'elle inspire, 



Année ijS-j. 87 



Va partout quêtant pour Molet ^, 
A la cour, et chez Nicolet. 

Généraux, catins, magistrats, 
Grands écrivains, pieux prélats, 
Femmes de cour bien affligées, 
Vont tous lui porter des dragées. 
Ce ne peut être que Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

Si la mort étendait son deuil 
Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul, 
Paris serait moins en alarmes 
Et répandrait bien moins de larmes 
Que n'en ferait verser Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

Peuple, ami des colifichets. 
Qui portes toujours des hochets, 
Rends grâces à la Providence 
Qui, pour amuser ton enfance. 
Te conserve aujourd'hui Molet 
Et le singe de Nicolet. 

I. Les comédiens français accordèrent une représenta- 
tion au profit de Mole pour payer ses dettes et la demoi- 
selle Clairon fit une quête à ce sujet. , (M.) — Comme on- 
a pu le voir ci-dessus, elle quêtait en noble compagnie. 



88 Clairambault-AIaurepa. 



STATUTS 



L'ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE* 

Nous qui régnons sous les coulisses 

Et dans de magiques palais, 
Nous, juges de l'orchestre, intendants de ballets, 

Premiers inspecteurs des actrices ^ ; 

A tous nos fidèles sujets. 
Vents, fantômes, démons, déesses infernales, 

Dieux de l'Olympe et de la mer, 

Habitants des bois et de l'air. 
Monarques et bergers, satyres et vestales : 

Salut à notre avènement. 

Chargés d'un grand peuple à conduire,. 
De lois à réformer et d'abus à détruire. 
Et voulant signaler notre gouvernement ; 

Ouï notre conseil sur chaque changement 

1. « 2\[. Barthe, jeune homme de Marseille, auteur de 
plusieurs pièces de poésie et d'une petite comédie intitulée 
r Amateur , a failles statuts de l'Opéra que vous allez lire, 
ainsi que les notes dont ils sont accompagnés, à l'occasion 
du changement qui est arrivé dans ce spectacle, MM. Ber- 
ton et Trial en ayant pris la direction à la place de Rebel 
et Francœur. » [Corresp. de Grinini.) 

2. Pas toujours : inspecteur vient du latin inspicere. 



Année lyôj. 



Que nous désirons introduire, 
Nous avons rédigé ce nouveau règlement 

Conforme au bien de notre empire. 

A tous musiciens connus ou non connus, 

Soit de France, soit d'Italie, 
Passés, présents, à venir ou venus. 

Permettons d'avoir du génie ^ 

Vu que pourtant la médiocrité 
A besoin d'être encouragée, 
Toute passable nouveauté 
Par nous sera protégée. 
Confrères généreux, nous ferons de grands frais, 
Pour doubler un petit succès. 
Usant d'ailleurs d'économie 
Pour les chefs-d'œuvre de nos jours, 
Et laissant la gloire au génie 
De réussir sans nos secours. 

L'orchestre plus nombreux : sous une forte peine, 

Défendons que jamais on change cette loi ; 
Six flûtes au coin de la Reine 
Et six flûtes au coin du Roi; 

Basse ici, basse là, cors de chasse, trompettes. 
Violons, tambours, clarinettes. 
Beaucoup de bruit, beaucoup de mouvements, 

Surtout pour la mesure un batteur frénétique : 

I. Permission dont on n'abusera pas. 

YIII. 8. 



po Clairambaul t-Maurepas. 

Si nous n'avons pas de musique, 
Ce n'est pas faute d'instruments. 

Sur le musicien, même sur l'ariette, 

Doit peu compter l'auteur des vers, 
Comme à son tour l'auteur des airs 
Doit peu compter sur le poète ^. 

Si cependant, quoique averti. 
Le poète glacé glace toujours de même. 

Comme sur l'ennui du poème, 

Le public a pris son parti; 

Que les intrigues mal tissues 

N'ont plus le droit de l'effrayer; 
Que même des fragments ne peuvent rennu3^er, 
Et que les nouveautés sont toujours bien reçues; 

Pourrons quelques jours essayer 
Un spectacle complet en scènes décousues. 

Si le poète sans couleur. 

Le musicien sans chaleur, 
Si tous deux à la fois, sans feu, sans caractère. 
Ne donnent qu'un vain bruit de rimes et de sons; 
En faveur des abbés qui lorgnent au parterre 
On raccourcira les jupons. 

Effrayés de l'abus énorme 
Qui coupe l'intérêt par de trop longs repos, 

I. Il faut toujours, en cas de chute, que le musicien et le 
poète puissent se consoler en s'accusant réciproquement. 



Année Tj6j. 91 



Voulions sur les ballets étendre la réforme, 
Leur ordonner surtout de paraître à propos, 

En régler le nombre et la forme. 
Mais, en méditant mieux, nous avons découvert 
Qu'à l'Opéra ce sont les jolis pieds qu'on aime; 
Il serait, par notre système, 
Très régulier et très désert. 
Que les ballets soient donc brillants et ridicules,. 
Qu'on vienne encore comme jadis, 
En pas de deux, en pas de six. 
Danser autour de nos hercules; 
Que la jeune Guimard, en déployant ses bras, 
Sautille au milieu des batailles, 
Qu'Allard batte des entrechats 
Pour égayer des funérailles. 

Si du moins nos acteurs savaient se concerter, 
Que chaque dieu pût s'acquitter 
Du rôle imposant qu'on lui donne, 
Qu'Apollon sût toujours chanter. 
Que l'Amour eût au moins une mine friponne, 
Que le grand Jupiter, couvert d'or et d'argent. 
Parût moins gauche sur son trône. 
Le public serait indulgent; 
Ce qui n'est pas indifférent, 
Caria recette serait bonne. 

Ordre à Pilot de ne plus détoner; 

A Muguet de prendre un air leste, 
A Durand d'ennoblir son geste. 



92 Clair amb ault-AIaurepas. 

A Gelin de ne pas tonner ^ ; 
• Que Le Gros chante avec une âme*, 
Beaumesnil avec une voix ^; 
Que la féconde Arnould se montre quelquefois * ; 
Que la Guimard toujours se pâme. 

Ordre à nos bons acteurs, pour eux, pour l'Opéra, 
D'user modérément des reines des coulisses ; 
Permettons à Muguet, Pilot, et caetera, 
L'usage illimité de toutes nos actrices. 

Pour soutenir l'auguste nom 

De la royale académie, 
On paiera mieux l'amant d'Armide et d'Aricie, 

Pollux, Neptune et Phaëton. 
Mais qu'ils n'espèrent pas que leur fortune accroisse, 
Jusqu'au titre pompeux de seigneur de paroisse ^, 
Aux honneurs d'eau bénite et de droit féodal. 

Roland, dans son humeur altière, 

Doit-il se prétendre l'égal 

Ou du chasseur de la laitière 

Ou du cocher du maréchal? 

Rien pour l'auteur de la musique, 
Pour l'auteur du poème, rien. 
Et le poète et le musicien 

1. L'ordre est bon, mais inutile. 

2. Plus inutile encore. 

3. Car il ne suffit pas d'être jolie. 

4. Epithète qui n'est point oiseuse. 

5. La Ruette vient d'acheter une terre seigneuriale. 



Année iy6j. 93 



Doivent mourir de faim selon l'usage antique. 
Jamais le grand talent n'eut droit d'être payé; 
Le frivole obtient tout, l'or, les cordons, la crosse; 

Rameau dut aller à pied, 

Les directeurs en carrosse. 

En attendant que pour le chœur 
On puisse faire une recrue, 
De quinze ou vingt beautés qui parleront au cœur 
Et ne blesseront pas la vue, 
Ordre à ces mannequins de bois, 
Taillés en femme, enduits de plâtre. 
De se tenir toujours immobiles et froids. 
Adossés en statue aux piliers du théâtre ^. 

Tout remplis du vaste dessein 
De perfectionner en France l'harmonie, 

Voulions au pontife romain 

Demander une colonie 
De ces chantres flûtes qu'admire l'Ausonie; 
Mais tout notre conseil a jugé qu'un castrat, 

Car c'est ainsi qu'on les appelle, 

Était honnête à la chapelle, 

Mais indécent à l'Opéra. 

Pour toute jeune débutante 
Qui veut entrer dans les ballets, 

I. Xe pourrait-on pas obtenir de jM. de Vaucanson qu'il 
fît une vingtaine de chanteuses en chœur ? Ce serait une 
dépense une fois faite. 



94- Clair amhault-Maurepas. 

Quatre examens au moins, c'est la forme constante ; 

Primo, le duc qui la présente, 
Y compris l'intendant et les premiers valets ; 
Ceux-ci près de la nymphe ont droit de préférence. 

Secundo, nous, ses directeurs, 

Tertio, son maître de danse. 

Quarto, pas plus de trois acteurs. 

Fières de vider une caisse, 
Que celles qu'entretient un fermier général 
N'insultent pas, dans leur ivresse, 
Celles qui n'ont qu'un duc; l'orgueil sied toujours mal 

Et la modestie intéresse. 
Que celles qu'un évêque ou qu'un saint cardinal 
Visite sur la brune au sortir de l'office 
N'aillent pas imprudemment 
Prononcer dans la coulisse 
Le beau nom de leur amant ; 
Voulons qu'au moins on s'instruise 
A parler très décemment. 
Et surtout enjoignons qu'on respecte l'Église. 

Le nombre des amants limité désormais. 

Et pour la blonde et pour la brune : 
Défense d'en avoir jamais 

Plus de quatre à la fois ; ils suffisent pour une. 

Que la reconnaissance égale les bienfaits. 

Que l'amour dure autant que la fortune ^ 

I. D'après la convention reçue que les filles ont le droit 



Année l'jSj. 95 



Que celles qui, pour prix de leurs heureux travaux, 
Jouissent à vingt ans d'une honnête opulence, 

Ont un hôtel et des chevaux, 
Se rappellent parfois leur première indigence, 
Et leur petit grenier, et leur lit sans rideaux. 

Leur défendons, en conséquence, 

De regarder avec pitié 

Celle qui s'en retourne à pied : 

Pauvre enfant dont l'innocence 

N'a pas encore réussi, 

Mais qui, grâces à la danse, 

Fera son chemin aussi. 

Item, ordre à ces demoiselles 
De n'accoucher que rarement; 
En deux ans une fois, une fois seulement : 
Paris ne goûte point leurs couches éternelles. 
Dans un embarras maudit 
Ces accidents-là nous plongent; 
Plus leur taille s'arrondit. 
Plus nos visages s'allongent. 

Item, très solennellement. 

Prononçons une juste peine 
Contre l'usurpateur qui vient insolemment. 

L'or en main, dépeupler la scène, 
Et ravir à nos jeux leur plus bel ornement. 



de ruiner leurs amants, la nation les invite à préférer les 
financiers . 



p6 C lairambaul t-AIaurepas. 

Taxe pour chaque enlèvement, 

Et le tarif incessamment 
Rendu public dans tout notre domaine ; 
Cette taxe imposée à raison du talent, 
De la beauté surtout : tant pour une danseuse, 

Tant pour une jeune chanteuse, 
Rien pour celles des chœurs : nous en ferons présent. 

Et comme un point capital. 

En toute bonne police. 

Est une prompte justice, 
Tous leurs procès jugés à notre tribunal; 
Jugés sans nul appel : et l'ordre et la décence 

Veulent que chacun à son tour 

Comparaisse à notre audience; 
Viendront l'une après l'autre et nous feront leur cour : 

Les plus jeunes, d'abord admises; 
Ayant plus de procès,, elles pourront nous voir 
Dès le matin, à sept heures précises, 

Ou vers les onze heures du soir. 

Et, pour qu'on ne prétende à faute d'ignorance, 

Sera la présente ordonnance 
Imprimée, affichée à tous nos corridors, 

Aux murs des loges, aux coulisses. 
Aux palais des Rolands, aux chambres des Médors, 

Et dans les boudoirs des actrices. 
De plus, daîis nos foyers sera ledit arrêt 
Enregistré sous la forme ordinaire. 



Année l'jGj, gy 



Pour le bien général et pour notre intérêt, 
Détruisant, annulant, autant que besoin est. 

Tout règlement à ce contraire, 

L'an de grâce soixante-sept. 
Fait en notre château, dit en langue vulgaire 
Le magasin, près du Palais-Royal; 

Signé, Le Berton et Trial; 

Plus bas, Joliveau, secrétaire ^ 



ETRENNES 



DEMOISELLES DE L'OPERA 



Pour vos étrennes, 
Daignez recevoir ces rubans ; 
Si vous vouliez, aimable Ismène ^, 
Je vous ferais d'autres présents, 

Pour vos étrennes. 

1. P. -S. Nous avions résolu de retrancher l'usage im- 
pertinent des masques, mais nous avons reçu une députa- 
tation de nos danseurs qui nous remontrent que cet usage 
un peu singuher ne laisse pas d'être utile : i° pour ne pas 
compromettre leurs figures ; 2° parce qu'il est plus aisé 
d'avoir un masque qu'une physionomie. Nous avons dé- 
féré à d'aussi fortes remontrances. 

2. M"« Ledoux. (M.) 

VIII. 9 



pS Clairambault- Maurepas. 

Entre vous tant d'amour me montre de vos âmes 

La beauté, 
Vous vous aimez ainsi, et vous êtes des femmes 

La rareté ! 
Oui, l'on ira vous voir (n'en doutez point, mesdames) 
Par curiosité. 

De vos beaux yeux vifs, séducteurs', 
S'élancent mille traits vainqueurs ; 

Votre danse légère. 
Eh bien ? 

M'exciterait à faire, 

Vous m'entendez bien. 

Saint Martin doit sa sainteté 
A son amitié pour le diable; 
De sa veste il s'est dépouillé 
Pour réchauffer ce misérable : 
Si vous voulez dans votre lit 
Me réchauffer, car je grelotte, 
Vous irez droit au paradis : 
Je vous en ouvrirai la porte. 

Du dieu d'amour je veux braver les charmes, 
Je crains de rentrer sous sa loi ; 

Ce dieu cruel m'a fait verser des larmes. 

Vous m'enchantez, de grâce, laissez-moi ; 
Sous votre figure enfantine 

I. Mi'e Vestris. (M.) 



Année ijôy» 99^ 



Il se glisse dans notre cœur; 
Il ne nous offre que la fleur, 
Mais il sait nous cacher l'épine. 
Sexe charmant ! sexe trompeur ! 
Jeune Eglé ^, laissez-moi mon cœur. 

Tu réunis grâces, noblesse', 

Et vivacité; 
Tu sais exprimer la tendresse, 

Les jeux, la gaîté; 
L'amour te donne son suffrage, 
Ton art l'enchaîne sur tes pas, 
Et ce dieu si fier rend hommage 
A tes talents, à tes appas. 

Lorsque je pense à vos appas ^ 
Jamais la nuit je ne sommeille ; 
Mourant de plaisir dans vos bras, 
Le malheur veut que je m'éveille. 
Je vous le dis de bonne foi ; 
En doutez-vous, ma belle reine? 
Couchez cette nuit avec moi. 
Bientôt vous me croirez sans peine. 

Églé^ possède une fontaine 

Dont l'eau, plus pure que la Seine, 

1. IM"« Tetlingue. (M.) 

2. lSI"« Martignié. (M.) 

3. M'ie Darney. (M.) 

4. xM'ie Buard. (M.) 



lOO Clairamhault-Maurepas. 



Ferait revenir un mourant. 
D'y puiser j'aurais grande envie; 
Je meurs ! son cœur compatissant 
Veut-il bien me sauver la vie? 

Je brûle, je soupire ^ 
Je suis tout hors de moi. 
Si ça dure, j'expire. 
Tête à tête avec toi, 
Permets-moi de dormir, 
Ça pourra me guérir. 

Églé, si cette bagatelle^ 
Vous déplaisait, oh ! pour le coup, 
Vous sauriez qu'en vos mains, la belle, 
Un rien souvent devient beaucoup. 

Vous rassemblez auprès de vous^ 

Les talents et les grâces; 
Le dieu des plaisirs les plus doux 

Voltige sur vos traces. 
Il a brisé ses traits vainqueurs. 

Mais il n'est pas sans armes; 
Car, pour dominer sur les cœurs. 

Il se sert de vos charmes. 



1. M"« Demiret. (M.) 

2. M'ie Sianne. (M.) 

3. M"e Lany. (M.) 



Année iy6j, loi 



Par ceux que l'on considère^, 
Jugeons dôs appas secrets; 
Ton visage a mille attraits, 
Le reste est-il un mystère? 
Je te dis depuis longtemps. 
Que j'entre, je t'en prie ; 
Si j'amais je suis dedans 
J'y passerai la vie. 

Dans vos jeux, jeune Iris, l'amour voit de ses armes 

La beauté ! 
Fixé par vos attraits, Zéphir vous rend les armes, 

La rareté ! 
Je voudrais contenter, en parcourant vos charmes, 
Ma curiosité. 

Dieux ! que de vivacité ! 

Dans ses pas, Climène ^ 
Peint les plaisirs, la gaîté, 

Elle en est la reine. 
Surpris par autant d'attraits, 
Peut-on éviter leurs traits ? 

La raison propose, 

La danse dispose. 

1. M"« Lacour. (xM.) 

2. M"e Prudhomme. (M.) 

3. iVPJe Peslin. (M.) 



I02 Clairambault-AIaurepas. 



LE PROCÈS DE BUSSY^ 

Quand Pompée au joug des Romains 

Eut soumis les rois de l'Asie, 

Et rapporté dans sa patrie 

Les lauriers cueillis de ses mains, 

Il entendit la sombre Envie 

Jeter ses horribles clameurs 

Contre la gloire de sa vie, 

Contre ses talents et ses mœurs. 

Elle appela la calomnie 

Du fond de ses antres obscurs, 

Et contre lui sa bouche impie 

Exhala ses poisons impurs. 

Il se vit en proie aux outrages 

Des cœurs mercenaires et vains : 

Un tas d'avides publicains 

Vint insulter à ses images; 

On les vit, au mépris des lois. 

En s'arrogeant des droits injustes, 

De la main du vengeur des rois 

I. Épître à M. de Bussy, sur le gain de son procès 
contre la compagnie des Indes. (M.). — Charles-Joseph 
Pâtissier, marquis de Bussy-Castelnau, s'était distingué à 
'armée de l'Inde et avait mérité le grade de lieutenant 
général. Impliqué dans le procès de LaJly, il publia un 
remarquable mémoire pour répondre aux injustes attaques 
dont il était l'objet. 



Année ijGj. loj 



Arracher les palmes augustes 

Dont Rome honorait ses exploits. 

Aux cris du peuple et de l'armée 

L'orateur romain s'éleva^ : 

En voyant la gloire opprimée, 

Sa grande âme se souleva. 

Dans son héros, aux yeux de Rome, 

Ce ferme et généreux soutien 

Montra les talents d'un grand homme 

Et les vertus du citoyen : 

Des foudres de son éloquence 

Il terrassa les envieux, 

Et le jour doux de l'innocence 

Eclaira bientôt tous les yeux. 

Ce sénat qui du Capitole 

Fit précipiter Manlius^, 

Qui fait encore son idole 

De la justice et des vertus. 

Marqua la gloire de Pompée 

Du décret le plus solennel; 

Et la haine, d'un coup mortel. 

Par Thémis même fut frappée. 

Pour le plus grand de ses guerriers 

Rome enfin rougit d'être ingrate, 

Et le vainqueur de Mithridate 

Se reposa sous ses lauriers. 



1. L'avocat Gerbier. (M.) 

2. M. de Lally. (M.) 



104 Clairamb ault-AIaurepas. 



EPIGRAMMES DIVERSES 

SUR DORAT ^ 

Box Dieu ! que cet auteur est triste en sa gaîté ! 
Bon Dieu ! qu'il est pesant dans sa légèreté ! 
Que ses petits écrits ont de longues préfaces î 
Ses pleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces. 
Que l'encens qu'il prodigue est plat et sans odeur ! 
C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-maître, 
Mais, si j'en crois ses vers, oh ! qu'il est triste d'être 
Ou sa maîtresse, ou son lecteur^! 



Non, les clameurs de tes rivaux^ 
Ne te raviront point le talent qui t'honore 
Si tes fleurs étaient des pavots, 
Tes jaloux dormiraient encore. 



1. Claude-Joseph Dorât (1734-1780), après avoir essayé 
sans succès du théâtre, s'était adonné à la poésie légère, 
dans laquelle il se signalait surtout par son inépuisable 
fécondité. C'est la publication du quatrième chant de son 
poème sur la Danse qui lui attira l'épigramme ci-dessus. 

2. Cette épigramme, qui fut attribuée à Voltaire, est en 
réalité de La Harpe. 

3. M. de la Louptière a envoyé à M. Dorât le ma- 
drigal suivant, à l'occasion de l'épigramme sur les vers de 
ce poète. (M.) 



Année ijôj. 105 



SUR LE GRAND CONSEIL^ 

Pour un chardon on voit naître la guerre : 
Le Parlement à bon droit y prétend, 

Et, d'un appétit dévorant. 

S'apprête à faire bonne chère. 
Le Roi leur dit : Messieurs, tout doucement ! 

Je ne saurais vous satisfaire. 

Laissez là tout cet appareil ; 
Je vois mieux ce qu'il en faut faire ; 
Je le garde pour mon Conseil. 



SUR MARMOXTEL 

Marmoxtel, ton Bèlisaire 
Ne te fera pas renom ^, 

1. «Le Parlement et le Conseil s'étant battus réciproque- 
ment à l'occasion' d'un maître des requêtes nommé 
Chardon, un facétieux a fait cette épigramme. » {Mém. 
de Bachaiimont.) 

2. Le satirique ne fut point prophète ; Bèlisaire est de 
tous les ouvrages de Marmontel celui qui contribua le 
plus à sa réputation. « L'ouvrage a réussi, écrit Collé, 
c'est-à-dire l'édition s'en est débitée en fort peu de jours 
par les allusions et les apphcations malignes auxquelles il 
a donné lieu ; et la cour a eu la maladresse d'en arrêter 
la vente, ce qui a donné la dernière main à sa célébrité, 
dans le temps que son succès était balancé par les cri- 
tiques judicieuses que l'on commençait à en faire de tous 
côtés. » 



io6 Clairambault-Maurepas. 

La Sorbonne ne veut guère 
Sauver Socrate et Platon, 
Sur leurs vertus disant non. 
Quant à ton rite arbitraire, 
Le plus sage est de se taire 
Pour éviter tout soupçon ^. 



SUR LE CONSEIL - 

JÉSUS, pardonne l'infamie, 
De ces Pharisiens nouveaux; 
S'ils ont chassé ta compagnie, 
C'est pour adopter tes bourreaux. 

1. La Sorbonne consacra un fort volume à la censure 
de Bélisaire, et l'archevêque de Paris le condamna comme 
entaché d'hérésie dans un mandement qui fut lu au prône. 

2. « On a accordé la liberté aux juifs d'entrer dans le 
commerce de France, conséquemment dans l'ordre de 
citoyens et dans les charges municipales. Un caustique a 
fait ce quatrain. » {Mém. de Bachaumont). 



t:;;^^^^-^-^J^^--^or^ ^ 



ANNEE 1768 



REQUÊTE 

DES FIACRES DE PARIS 

CONTRE LES CABRIOLETS 

Vous, Monseigneur^, dont la justice 
Aux infortunés est propice, 
Et dont le zèle vigilant, 
Sans causticité, sans caprice, 
Contient un peuple turbulent 
Dans les règles de la police, 
Nous implorons votre secours : 
Accordez-nous votre assistance. 
Et sauvez par votre prudence 
Les jambes, les bras et les jours 
Des pauvres fantassins de France 
Qui sont victimes et jouets 

I. M. de Sartine, lieutenant de police. 



[o8 Clair ambault-Alaurepas, 

Des importuns cabriolets. 

Tous les jours le nombre en augmente; 

Ils ont fait renchérir le foin, 

Et, dans le moindre petit coin, 

D'un coup d'œil on en compte trente 

Qui viennent de près ou de loin. 

Avec une ardeur pétulante. 

Presser, écraser sans pitié 

Les citoyens qui vont à pied. 

Pour le salut des créatures 

Il serait de nécessité 

Que, dans tout pays habité. 

On ne pût mener des voitures 

Sans avoir la majorité. 

Sur l'âge et les courses rapides 

L'on n'a rien à nous reprocher; 

Un fiacre sait tenir des guides. 

Quoiqu'on nous taxe d'accrocher; 

Et la place est les Invalides 

Où se retire un vieux cocher, 

Quand il est de ces vieux druides 

Que l'on ne veut plus débaucher. 

Autrefois, stylés au manège. 

Nous jouissions du privilège 

De mener autour de Paris, 

A la Villette, à Saint-Denis, 

L'amour et le riant cortège 

Des jeux, des grâces et des ris ; 

Le cabriolet nous remplace 

Tant aux guinguettes qu'à la chasse; 



Année Ij68. 109 

Et les amants vont deux à deux 
Chercher les plaisirs amoureux, 
Sans songer que la populace 
Se scandalise de leurs feux, 
Que nos panneaux mieux qu'une glace 
Cachaient aux regards curieux. 
L'on nous traite comme des Poacres ; 
Notre nom est injurieux, 
Et vous rencontrez en tous lieux 
Cent cabriolets pour deux fiacres. 
Or leur nombre prodigieux 
Cause tous les jours des massacres. 
L'on ne voit point de freluquet 
Qui, fier dans son cabriolet, 
Ne risque d'arracher la vie 
A des sourds, à l'infanterie 
Qui, sur son corps, porte un paquet, 
Et qui justement jure et crie 
Contre le transport indiscret 
D'un phaéton portant plumet. 
Qui, tout en passant, l'injurie 
Et lui détache un coup de fouet 
Avec un ton de tyrannie 
Comme il ferait à son valet. 
Si vous marchez de compagnie, 
Vous vous semez à tout propos 
L'homme et le bidet sur le dos, 
Et l'on croirait que dans la rue 
On fait des courses de chevaux 
Pour en écarter la cohue, 
VIII. 10 



lO C lairambault-M aurep as. 

Ou pour amuser les badauds 
Qui sont plantés comme une grue. 
Dans un galant ajustement, 
En se brouettant lestement, 
Le maître de chant ou de danse 
Apprend les lois du mouvement 
Et les règles de la cadence. 
Le pourvoyeur et le maçon, 
Le charpentier et le charron 
Se servent dans la matinée 
D'un char pour faire leur tournée. 
Le petit-maître audacieux, 
Dans un déshabillé crasseux, 
Et suivi d'un grand escogriffe, 
N'ayant qu'un peigne à ses cheveux, 
Mais plus insolent qu'un calife, 
Vous colle au mur les gens de bien; 
L'on croirait qu'il a quelque affaire^ 
Mais tout le jour il ne fait rien; 
Il vole aux couvents de Cythère, 
Encenser l'Amour et sa mère, 
Et travailler comme un vaurien 
Pour l'intérêt du chirurgien. 
L'on voit aussi des demoiselles 
Que la frisure ou les dentelles 
Mettent dans le cas de marcher. 
Et qui, sur le point d'accrocher, 
En criant nous cherchent querelle 
Et jurent comme un vrai cocher. 
L'on voit enfin jusqu'à des prêtres, 



Année iy68. 



Des barbons, des petits-collets, 
Des robins et des marmousets 
Nous prendre par derrière en traîtres. 
Et lâcher des mots indiscrets, 
Aussi bien que des petits-maîtres. 
L'exemple est toujours attrayant; 
Ceux qui fréquentent nos écoles 
Apprennent à lâcher autant 
De jurements que de paroles : 
Pour nous ce sont des babioles ; 
Mais c'est un véritable abus 
Que cette roulante affluence 
Qui fait circuler la licence. 
Et c'est à la campagne au plus 
Qu'on en peut souffrir l'indécence. 
Paris nous offre un gouffre immense 
Où l'on ne trouve qu'embarras; 
Les voitures en abondance, 
Les bâtiments et les plâtras 
Dont on a triplé le fatras, 
Les tombereaux et leur séquelle, 
Les paveurs avec leurs amas 
Ont de quoi tourner la cervelle, 
Et nous risquons au premier pas 
De nous voir réduits en cannelle. 
Nous avons de faibles chevaux 
Qui n'ont que la peau sur les os ; 
Il semble que ces pauvres rosses 
N'oseraient traîner leurs carrosses, 
De peur de les mettre en morceaux. 



112 Clairambault-Maurepas. 

De plus, les maudits imbéciles 
N'ont pas l'esprit de reculer 
Quand on leur a fait enfiler 
Des routes un peu difficiles, 
Et de là naît l'engorgement 
Qu'on voit grossir en un moment. 
Un cabriolet criant : gare ! 
Vient se fourrer dans la bagarre, 
Et croit pouvoir nous commander 
De disparaître ou de céder, 
Parce qu'il fait du tintamarre. 
Sur le point de se culbuter, 
Un beau monsieur nous apostrophe 
Nous cherchons à lui riposter, 
Puisqu'il s'est fait de notre étoffe ; 
Alors il peut en résulter 
Une fâcheuse catastrophe 
Que nous ne pouvons éviter, 
N'ayant pas l'esprit philosophe. 
Tandis qu'on crie en B, en F, 
L'on voit s'accumuler en bref 
Des vis-à-vis, des diligences ; 
C'est à qui criera le plus fort ; 
Les laquais commencent d'abord 
Par vomir des impertinences. 
Le maître fait des remontrances. 
Le pauvre fiacre a toujours tort, 
Même quand on l'a mis à mort. 
Nous étions déjà trop à plaindre, 
Et ces chiens de cabriolets, 



Année lyGS, 113 



Viennent nous achever de peindre 
Et de nous couper les jarrets. 
Juchés nuit et jour sur le siège, 
Par le vent, la pluie et la neige, 
Nous gagnons à peine du pain. 
Un chaos éternel nous tue, 
Et pour apaiser notre faim, 
Sans que l'on nous perde de vue, 
La salle à manger est la rue 
Et la table est notre avant-train. 
Nos coursiers, privés de tout voile, 
Pour ne point devenir trop gras, 
Sont faits à prendre leur repas 
Comme nous, à la belle étoile, 
Et mangent peu tant ils sont las. 
Aussi notre style oratoire, 
Quand on nous a fait voyager, 
Est-il de demander pour boire 
Sans parler jamais de manger; 
Car dans le vin est notre gloire : 
Mais quand on nous donne deux sous^ 
Si nous entrons à la taverne 
Pour y boire quatre ou cinq coups, 
On nous reproche d'être soûls ; 
On nous invective, on nous berne, 
Et le public est contre nous. 
Il est décidé dans le monde 
Qu'un fiacre n'a jamais raison, 
Soit qu'on le rosse ou qu'on le gronde, 
Qu'il ait chaud ou qu'il se morfonde, 
VIII. 10. 



114 Clairamhault-Maurepas. 

Il doit sans humeur tenir bon 

Contre l'aigreur de la saison. 

Si par un sommeil favorable, 

Dans la fatigue qui l'accable, 

11 est pour un instant saisi, 

Et qu'il se tienne rabougri 

Sur son grabat doublé de paille, 

Par le vin il semble abruti : 

On le culbute, on le tiraille, 

On le force à s'en arracher : 

Pour se réveiller et marcher, 

Il se frotte les yeux, il bâille, 

Il se guindé maussadement; 

Il part, et machinalement 

Il fait résonner sa ferraille. 

Ainsi, mal vêtus, mal nourris 

Et toujours peignés à la diable, 

Nous sommes le plus misérable 

De tous les êtres de Paris. 

Voyez avec quelle arrogance 

Nous traitent les cochers bourgeois; 

Ils méprisent notre indigence 

Et nous maltraitent plus, cent fois, 

Que si nous n'étions pas des hommes, 

Sans songer qu'avant quelques mois 

Ils deviendront ce que nous sommes 

Et seront peut-être aux abois. 

Un aigrefin à mine fière 

Nous fait marcher la canne en main 

Du Marais à la Grenouillère, 



Année Ij68. 115 



Et puis du faubourg Saint-Germain 
Il nous remène à la barrière 
Qui se trouve sur le chemin 
De Saint-Denis ou de Pantin, 
Toujours en ne nous payant guère, 
Souvent en ne nous payant brin. 
Exigeons-nous notre salaire ? 
L'on voit aussitôt le faquin 
Nous traiter de gueux, de gredin ; 
Il sacre, il se met en colère, 
Et sur notre dos débonnaire 
Sa lourde canne va son train, 
Sous les yeux d'un peuple malin 
Oui rit et qui le laisse faire. 
Nos malheurs sont encore certains 
Quand nous côtoyons les spectacles, 
Nous y rencontrons mille obstacles ; 
Et trente soldats inhumains. 
Pour divertir leurs camarades. 
Si nous tombons entre leurs mains, 
Nous excèdent par des bourrades 
Qui nous rendent morts ou malades. 
Souvent, au milieu des chemins, 
A force de coups, de saccades. 
Nos chevaux viennent à crever ; 
Il faut les remplacer par d'autres. 
Et nous donnons gratis les nôtres 
A qui veut bien les enlever. 
Mais comment pouvoir en trouver ? 
Dans les marchés et dans les foires 



Ii6 Clairambault-Maurepas. 

On ne nous fait point de crédit; 
Nos misères sont si notoires 
Qu'on nous fait payer sans répit, 
Et celui qui nous accommode 
Nous donne pour nos quatre écus, 
Ou pour quinze francs tout au plus, 
Un cheval aussi vieux qu'Hérode, 
Qui n'a ni jambes ni vertus, 
Et qui crève comme une gaude. 
Soit à la ville, soit aux champs. 
Nous bravons le soleil, la lune, 
Les mauvais pas, les mauvais temps, 
Et l'on ne voit pas en cent ans 
Un fiacre qui fasse fortune. 
Enfin nous avons tant de mal, 
Que, pour terminer notre vie, 
Les chevaux vont à la voirie 
Et le cocher à l'hôpital, 
Où sans train, sans cérémonie - 
Et sans craindre la maladie. 
Il attend le terme fatal 
Qui met fin à sa gueuserie. 
Le récit d'un si triste état 
Doit, juste et sage magistrat, 
Toucher votre âme bienfaisante 
Qui rend notre ville brillante. 
Sans vous distraire de vos soins. 
Daignez vous occuper des nôtres; 
Très éclairé, ni plus ni moins, 
Vous éclairez aussi les autres. 



Année l'jGS. 117 



Et pourrez calmer nos besoins. 
Voici le moyen de le faire 
Sans vous constituer en frais, 
Quoiqu'on prétende que jamais 
On ne saurait nous satisfaire : 
Dans Paris, l'on compte à peu près 
Quatre mille cabriolets 
Qui nous jettent dans la misère. 
Eh bien ! Monseigneur, taxez-les ; 
Ordonnez qu'on les étiquette 
Comme on nous a numérotés, 
Et qu'ils soient enrégimentés 
Comme la chaise et la brouette. 
En payant par an quinze francs, 
A répartir entre les fiacres ; 
Ils nous rendront joyeux, contents, 
Et dociles comme des Quacres. 
Ils auront le haut du pavé 
Quand ils passeront dans la rue; 
Vous, dans notre conseil privé, 
Vous obtiendrez une statue, 
Et serez, par nous, élevé 
Jusques au sommet de la nue. 
Nous aurons des chevaux meilleurs. 
Et nos carrosses plus commodes 
Ne rompront plus aux voyageurs 
Le crâne ni ses antipodes. 
Nos mors, nos brides, nos panneaux 
Seront plus solides, plus beaux. 
Et vous diminuerez le nombre 



Clairamhault-Maurepas. 



Des blessés que par mal encombre 
Il faut porter aux hôpitaux. 
La chaise d'un jeune plumet 
Doit être également timbrée, 
Ordonnez donc que le cachet 
Soit empreint en lettres dorées : 
C'est une école oiî la livrée, 
Pendant le cours d'un long trajet, 
Étudiera son alphabet. 
Mais que chaque marque privée 
Ne soit pas mise en lieu secret, 
Et, pour annoncer l'arrivée, 
Donnez ordre que les chevaux 
Soient environnés de grelots. 
Quand, par excès de pétulance, 
Ces messieurs, qui font les charmants. 
Par leur maladroite imprudence 
Auront écrasé les passants, 
Il est d'une extrême importance 
Qu'on connaisse les délinquants 
Pour les condamner à l'amende. 
Aux dommages, aux pansements, 
En y joignant la réprimande 
Outre les divers châtiments 
Que la voix publique demande. 
Le citoyen le plus pressé 
Est celui qui n'a rien à faire, 
En courant après la chimère. 
Avec le train d'un insensé; 
L'homme utile est par lui blessé. 



Année lyôS. 119 



Sans qu'il s'en embarrasse guère : 

Car un grand coureur est passé 

Avant qu'on ait un commissaire. 

La décence, la sûreté 

Ont besoin de cette réforme ; 

En prescrivant un uniforme, 

L'étourdi sera décrété. 

Un abbé, ne fût-il que diacre, 

Une nymphe avec son amant 

Se promènent moins décemment 

Dans un cabriolet qu'en fiacre. 

Enfin les différents états 

Ne nous casseront plus les bras, 

Et l'on n'aura plus dans les rues 

La tête ou les jambes rompues ; 

En un mot, sur les boulevards, 

L'on trouvera moins de cohues. 

Réprimez ces fréquents écarts, 

Vous qui protégez la faiblesse 

Des sourds, des enfants, des vieillards. 

Et dont la sensible sagesse 

A fait à la pauvre jeunesse 

Ouvrir le templs des beaux-arts. 

Si votre bonté s'intéresse 

Pour les fantassins et pour nous. 

Notre sort deviendra plus doux. 

Chacun vous bénira sans cesse. 

Et saint Fiacre priera pour vous. 



I20 Clairambault-Maurepas, 



LES 
PROPHÉTIES DE LA SORBONNE 



A\] prima mensis tu boiras 
Assez mauvais vin largement; 
En mauvais latin parleras 
Et en français pareillement. 

Pour et contre clabauderas 
Sur l'un et l'autre Testament; 
Vingt fois de parti changeras 
Pour quelques écus seulement -. 

Henri Quatre tu maudiras 
Quatre fois solennellement ^ 

1. «LaSorbonne est aujourd'hui l'objet des sarcasmes de 
tous nos modernes philosophes ; chaque jour voit naître 
et mourir des pamphlets contre elle où l'on se plaît à rap- 
peler des anecdotes peu flatteuses ; on vient d'imprimer 
des prophéties où elle est fort maltraitée. Sa censure sur 
Bélisaire a fait sortir de l'obscurité toutes ces misères, qui 
ne font pas beaucoup d'honneur à l'esprit qui les produit, 
mais qui produisent toujours un effet très malheureux en 
rendant méprisable un corps qui doit être respecté. » [Nou- 
velles à la main; Bib. Mazarine.) 

2. On a encore à Londres les quittances des docteurs de 
Sorbonne consultés, le 2 juillet 1530, sur le divorce de 
Henri VIT par Thomas Krouck, agent du tyran, qui dé- 
livra l'argent aux docteurs. (M.) 

3. Il y eut quatre principaux libelles de Sorbonne, ap- 



Année lyôS. 121 



La mémoire tu béniras 

Du bienheureux Jacques Clément ^ 

La bulle humblement recevras 
L'ayant rejetée hautement; 
Les décrets que griffonneras 
Seront sifflé^ publiquement '. 

Les jésuites remplaceras 
Et les passeras mêmement : 
A la fin, comme eux, tu seras 
Chassée très vraisemblablement^. 

pelés Décrets, qui méritaient le dernier supplice. Le plus 
violent est du 17 mars 1590. On y déclare excommunié et 
damné le grand Henri IV, ainsi que tous ses fidèles su- 
jets. (M.) 

1. Le moine Jacques Clément, étudiant en Sorbonne, 
ne voulut entreprendre son saint parricide que lorsque 
soixante-douze docteurs eurent déclaré unanimement le 
trône vacant et les sujets déliés du serment de fidélité. 
le 7 janvier 1589. (M.) 

2. On sait que la Sorbonne appela de la bulle Unigeni- 
tus au futur concile, en 17 18, et la reçut ensuite comme 
règle de foi. (M.) 

3. C'est ce qui vient d'arriver, et ce qui désormais arri- 
vera toujours. (M.) 



122 Clairambault-Maurepa, 



LA 
MISSION DU PRÉSIDENT OGIERi 

Pour les fanges de la Vilaine 
Quitter les trésors de la Seine, 
Cher Ogier, quel aveuglement ! 
Tu veux passer bien saintement 
La rigoureuse quarantaine, 
Reçois mes adieux : Carnaval 
Est trop bien ici pour te suivre 

I. Le duc d'Aiguillon avait résolu de faire enregistrer 
par édit un règlement inique qui devait avoir pour résultat 
de détruire totalement les anciennes constitutions de la 
Bretagne, et d'ériger en loi tous les abus d'autorité et 
toutes les violences qu'il avait commis. Choiseul, inquiet 
de l'ambition du commandant et désireux de mettre un 
terme aux troubles provoqués par lui, décida le Roi à con- 
voquer à Saint-Brieuc une assemblée extraordinaire des 
états qui délibérerait librement sur le règlement projeté. 
« Il proposa de charger de cette commission le président 
Ogier, personnellement agréable à Sa Majesté dont elle 
aimait l'esprit de douceur et de conciliation, en qui elle avait 
une confiance particulière. D'ailleurs homme de loi très 
instruit des formes et qui, dépouillé de tout l'appareil mili- 
taire du commandant, n'aurait que l'air d'un pacificateur. 
Louis XV se rendit, ou plutôt se laissa entraîner et le 
commissaire fut nommé... Les Bretons avaient trop à cœur 
de faire succéder le calme à l'orage, dès que le président 
Ogier paraîtrait. Jamais plus de concert ne régna dans les 
assemblées; jamais plus d'union entre les ordres... Le pré- 
sident fut obligé de faire l'éloge des Bretons à la cour. » 
( Vie privée de Louis XV.) 



Année lyôS. 121 



Dans un pays où tout va mal, 
Où pas un homme ne s'enivre, 
Nulle femme n'y songe au bal. 
Longtemps j'en ai fait mes délices, 
Mais depuis un lustre je vois 
Qu'on ne parle à ces bons Gaulois 
Que de dragons et de supplices ; 
Que, pour les réduire aux abois, 
De par le plus juste des Rois, 
On a fait cent mille injustices 
Et violé quarante lois. 
Malheureux ! la cour les abhorre 
Et les hait : c'est le bon ton. 
Que vas-tu faire en ce canton ? 
Tu brûles d'être utile encore 
A notre bien-aimé Bourbon ; 
Tu veux que son peuple breton 
Plus que jamais l'aime et l'adore 
Et ne tremble plus à son nom. 
Quoi donc ! oserais-tu lui dire 
Qu'en dépit de leurs ennemis 
Les Bretons sont les plus soumis, 
Les plus zélés de son empire ? 
Je te crois un peu trop prudent : 
Dans ce pays, cher président. 
Répands de nouvelles alarmes : 
Prends ce qui lui reste d'argent, 
Laisse-lui ses fers et ses larmes. 



124 Clairamhault-Maurepas. 

O vous que le plus grand et le meilleur des Rois^ 
Pour finir nos malheurs honora de son choix, 
Des faveurs de Louis sage dépositaire, 
Vous, notre illustre appui, notre ange tutélaire, 
O généreux Ogier ! en quittant ces climats 
Quel flatteur souvenir ne nous laissez- vous pas ? 
Ah ! qu'avec juste titre à votre bienfaisance 
Le plus doux sentiment de la reconnaissance 
Conserve pour jamais un temple en tous les cœurs. 
De nos mains, en partant, daignez prendre ces fleurs, 
Nous vous les présentons au nom de Flore même ; 
Et mettant en vous seul sa confiance extrême, 
Flore aux cris des Bretons ose mêler ses cris 
Et vous dit avec eux, en bénissant Louis : 
Achevez, sage Ogier, de calmer nos alarmes; 
Du bonheur sur ces bords assurez le retour : 
Portez aux pieds du Roi nos soupirs et nos larmes, 
Et portez-y surtout nos respects, notre amour. 



i.« Quoique les vers suivants ne soient pas merveilleux, 
on ne peut se refuser de les insérer ici comme historiques 
et ne se trouvant imprimés nulle part. Ils ont été présentés 
à M. le président Ogier par les jeunes jardiniers qui sont 
venus à son passage par Rennes, avec des corbeilles de 
fleurs, vêtus galamment. » {Mém. de Bachaumont.) 



Année ijGS. 125 



LES LANTERNES DE PARIS 



Or écoutez, petits et grands, 
L'histoire d'un événement 
Qui va pour jamais être utile 
A Paris, notre bonne ville; 
Nous, nos neveux en jouirons; 
Les étrangers admireront. 

Jadis vingt verres joints au plomb 

Environnaient un lumignon 

Qui, languissant dans sa lanterne. 

Rendait une lumière terne : 

Cela satisfit nos aïeux, 

C'est qu'ils ne connaissaient pas mieux. 

Parut un monsieur Rabiqueau, 
Lequel, en creusant son cerveau. 
Parvint par l'art du réverbère 
A renvoyer une lumière 



I. « M. de Sartine, conseiller d'État et lieutenant général 
de police, s'est occupé depuis nombre d'années du projet 
de mieux éclairer la ville de Paris pendant la nuit. Le 
problème n'est pas aisé à résoudre quand on ne peut pas 
y mettre l'argent nécessaire. Après bien des essais, ce digne 
magistrat s'est fixé à une espèce de lanternes à réverbère 
qui éclaireraient en effet fort bien, si elles étaient un peu 



26 Ciairambault-AIaurepas. 



Avec laquelle à deux cents pas 
On lisait dans les Colomdais^. 

De police un ministre actif, 
A tout bon avis inventif, 
D'après cela forme en sa tête 
Son projet, et fait force enquête, 
Force essais pour trouver le bon, 
De la moins coûteuse façon. 

Enfin il le trouve à souhait. 

Mais après tout son calcul fait 

De l'argent et de la dépense. 

Calcul qu'exigeait sa prudence, 

Il voit qu'il lui faudra douze ans; 

Pour des Français c'est bien longtemps. 

Sûr que cet établissement 
Aux Parisiens paraît charmant, 
Qu'on sent combien il est utile. 
Il propose un moyen facile 
D'en hâter l'exécution 
Par libre contribution. 



plus rapprochées. Mais la pauvreté de la caisse publique 
exige qu'elles soient placées à une grande distance les 
unes des autres... Plusieurs habitants des principales rues 
se sont cotisés librement pour faire le premier achat de ces 
lanternes nouvelles, et pour en jouir dès à présent. » {Cor- 
resp. de Grinim. 

I. Almanachs très répandus au XVIIF siècle, et imprimés 
en petits caractères. 



Année lyôS. i2j 



Afin de promptement jouir, 
Aussitôt chacun d'accourir : 
Ici ce sont les locataire?, 
Là ce sont les propriétaires 
Oui, pour voir la nuit en marchant, 
Apportent de l'argent comptant. 
t 

Tout ainsi que les opulents, 
S'empressent marchands, artisans ; 
Chacun se dispute la gloire 
De ne plus avoir de rue noire ; 
Ce concours va rendre Paris 
Clair la nuit tout comme à midi. 

Il en est qui disent : Tant pis ! 
Aussi sont-ils de Dieu maudits. 
Les unes pour certaine affaire ', 
Les autres enclins à méfaire^, 
Gagnant tout par l'obscurité, 
Perdront tout par cette clarté. 

Mais, en dépit d'eux, on louera 
En prose, en vers, on chantera 
L'illustre monsieur de Sartine -^ 

1. Les raccrocheuses, (M.) 

2. Les voleurs. (M.) 

3. « Je souscris de tout mon cœur à l'éloge de M. de 
Sartine, homme d'un rare mérite, qui exerce un ministère 
de rigueur et d'inquisition avec autant de douceur que de 
fermeté et de vigilance. Mais je ne souscris pas également 
à l'éloge que l'on fait des nouvelles lanternes. Ces lampes 



128 Clairambault-Maurepas. 

Par qui la ville s'illumine, 

Et le bonheur d'avoir un Roi 

Oui d'hommes sait faire un tel choix. 



LA TRAGEDIE DE BEVERLEY 



Grâce à l'anglomanie, enfin sur notre scène 
Saurin ^ vient de tenter la plus affreuse horreur ; 

sépulcrales à réverbères, suspendues au milieu des rues 
éblouissent encore plus qu'elles n'éclairent. On ne peut y 
porter les yeux sans être aveuglé par ces plaques de fer- 
blanc qui renvoient la lumière. Ces lampes ont encore l'in- 
convénient d'être ballottées par le vent dans les temps 
d'orage, et par conséquent de s'éteindre quand elles seraient 
le plus nécessaires. » [Coi-resp. de Grimm.) 

1. « Le samedi 7 mai, je fus à la première représentation 
de Bevej'ley, tragédie bourgeoise en cinq actes et en vers 
libres; c'est- le Joueur anglais, imité et traduit par 
M. Saurin... Cette pièce a eu un plein succès. Malgré cela, 
je crains fort qu'elle n'ait pas un grand nombre de repré- 
sentations ; elle attache, mais elle n'intéresse nullement. On 
n'y est point attendri, mais oppressé; on n'y pleure pas, 
on étouffe ; on en sort avec le cauchemar... C'est le goût 
anglais : ce peuple mélancolique, cruel_ et souvent atroce, 
veut être remué fortement. Jusqu'ici le Français n'a pas eu 
besoin de ce tragicatos pour être ému et répandre des 
larmes à nos spectacles, et il faut espérer que cette barbarie 
et cette ostrogothie ne s'établiront pas chez nous, malgré 
les efforts de nos philosophes. » {Joiirn. de Collé.) 

2. Bernard-Joseph Saurin, poète dramatique français, 
(1706-1781), après s'être signalé par plusieurs essais infruc- 



Année ijôS. 129 



En Bacchante on veut donc travestir Melpomène. 
Racine m'intéresse et pénètre mon cœur 

Sans le broyer, sans glacer sa chaleur. 
Laissons à nos voisins leurs excès sanguinaires. 
Malheur aux nations que le sang divertit ! 
Ces exemples outrés, ces farces mortuaires 

Ne satisfont ni l'âme ni l'esprit. 
Les Français ne sont point des tigres, des féroces 
Qu'on ne peut émouvoir que par des traits atroces. 

Dérobez-nous l'aspect d'un furieux. 
Ah ! du sage Boileau suivons toujours l'oracle ! 
Il est beaucoup d'objets que l'art judicieux 
Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux. 

Loin en ce jour de crier au miracle, 

Analysons ce chef-d'œuvre vanté : 
Un drame tantôt bas et tantôt exalté, 
Des bourgeois ampoulés, une intrigue fadasse, 
Un joueur larmoyant, une épouse bonasse, 
Action paresseuse, intérêt effacé. 
Des beautés sans succès, le but outrepassé. 
Un fripon révoltant, machine assez fragile. 
Un homme vertueux, personnage inutile. 
Qui toujours doit tout faire et qui n'agit jamais. 
Un vieillard, un enfant, une sœur indécise, 
Pour catastrophe, hélas! une horrible sottise; 

Par ce discours, très peu d'effets. 
Suspension manquée, on sait partout d'avance 



tueux, avait obtenu en 1760 un grand succès avec sa tra- 
gédie de Spartacus, qui lui valut un fauteuil à l'Académie. 



ijo Cl airamh ault-Aîaurepas. 

Ce qui va se passer ; aucune vraisemblance 
Dans cet acte inhumain, ni dans cette prison 
Où Beverley, d'une âme irrésolue, 
Deux heures se promène en prenant son poison, 
Sans remarquer son fils qui lui crève la vue, 

Ce qu'il ne voit qu'afin de l'égorger. 
D'un monstre forcené le spectacle barbare 
Ne saurait attendrir, ne saurait corriger; 
Nul père ayant un cœur ne peut l'envisager. 
Oui, tissu mal construit et de tout point bizarre, 

Tu n'es fait que pour affliger. 
Puisse notre théâtre, ami de la nature, 
Ne plus rien emprunter de cette source impure^ ! 



LE ROI DE DANEMARK 

A PARIS 



Enfin j'I'ons vu, d'nos deux yeux, 
Ce roi qui n'cherche qu'à plaire ^ 
Louis, est dit-on fort joyeux. 
D'avoir un si charmant confrère, 

1. On peut lire une analyse et une critique minutieuse 
de cette tragédie dans la Correspondance littéraire de 
Gritnm (mai 1768). 

2. Christian VI, roi de Danemark (1749-1808), fit un 



Année i-jGS. i^i 



A son air doux, affable et bon, 
Vous Tprendriez pour un Bourbon ^ 

Quoiqu'il soit depuis longtemps 
Accoutumé qu'on le fête, 
L'hommage qu'ici l'on lui rend 
De plaisir lui tourne la tête. 
Dam' c'est qu'il voit bien qu'à Paris 
C'est de bon cœur qu'on reçoit ses amis. 

Ce fut vendredi dernier 

Que chez lui j'allâmes nous-même, 

voyage en Angleterre et en France, deux ans après être 
monté sur le trône. 

« Il a le plus grand succès ici, écrivait M""*^ du Deffand ; 
on lui rend tous les honneurs dus à la majesté. Il arriva 
le lundi 21 (octobre) à Paris; le lundi 24, il fut à Fon- 
tainebleau... Le Roi était à la chasse ; dès qu'il fut de 
retour il lui envoya dire que quand on était vieux il fallait 
faire une toilette avant que de se laisser voir. La toilette 
faite, M. de Duras fut le chercher et le conduisit chez le 
Roi, lequel alla au-devant de lui jusqu'à la porte de son 
cabinet et l'embrassa très cordialement. » — « Ce prince, 
obsers-e Collé, qui n'est âgé que de vingt ans et qui voyage 
pour s'instruire, emporte l'estime des nations chez les- 
quelles il voyage ; on cite de lui mille traits sensés et spi- 
rituels. » 

I. Horace Walpole écrivait à M '"<^ du Deffand, en parlant 
de ce prince : « Ce n'est point le roi de Danemark qui 
vient de débarquer dans notre île, c'est l'empereur des fées. 
Son visage n'est pas mal ; il est assez bien fait, et son air 
dans un microscope est très imposant. Il est poli, sérieux, 
fort attentif et sa curiosité déjà usée. Il est accompagné 
d'une chevalerie entière de cordons blancs, ce qui fait que 
cette coiu- ambulante a tout l'air d'une croisade .» 



152 Clair ambault-Maurepas. 

Ce roi-là fait bien son métier, 
Car il veut que tout Tmonde l'aime. 
En fréquentant souvent Louis, 
Il n'changera pas sitôt d'avis. 

On peut bien dire, sans l'flatter, 
Que pu fin qu'lui n'est pas bête, 
Car partout on n'fait qu'raconter 
Ce qu'à chacun il dit d'honnête; 
S'il a tant d'esprit à présent. 
Jugez ce que s'ra en vieillissant. 



LA BOURBONNAISE^ 



La Bourbonnaise 
Arrivant à Paris 
A gagné des louis, 

La Bourbonnaise 
A gagné des louis 

Chez un marquis. 



I. La Bourbonnaise se répandit dans toute la France 
sous les paroles plates et triviales du vaudeville ci-dessus. 
Les courtisans malins y découvrirent une allégorie relative 
à M™^ du Barry. Elle a donné lieu à une multitude d'au- 
tres. Le huitième couplet qui la caractérise mieux ne se 
trouve pas dans les recueils imprimés ; il a été vraiserabla- 



Année lyôS. 133 



Pour apanage 
Elle avait la beauté, 
Mais ce petit trésor 

Lui vaut de l'or. 

Etant servante 
Chez un riche seigneur, 
Elle fit son bonheur 

Par son humeur. 

Toujours facile 
Aux discours d'un amant, 
Ce seigneur la voyant. 
Prodiguait les présents. 

De bonnes rentes 
Il lui fit un contrat; 
Elle est dans la maison 

Sur le bon ton. 

De paysanne 
Elle est dame à présent. 
Porte les falbalas 

Du haut en bas. 



blement composé après coup. L'approbation de M, de Sar- 
tine est du 16 juin 1768, le temps précisément où cette 
beauté venait d'être produite au Roi à la sourdine. (M.) — 
M'"*^ du Barry fut en secret la maîtresse du Roi, pendant 
la fin de l'année 1768, parce que Louis XV était en grand 
deuil de la mort de la Reine survenue le 24 juin. 



134- Clairambault-Maurepas. 

En équipage 
Elle roule grand train, 
Et préfère Paris 

A son pays. 

Elle est allée 
Se faire voir en cour ; 
On dit qu'elle a ma foi 

Plu même au Roi. 

Filles gentilles, 
Ne désespérez pas, 
Quand on a des appas, 

Filles gentilles, 
On trouve tôt ou tard 

Pareil hasard. 



UNE FILLE DE RIEN^ 



Quelle merveille ! 
Une fille de rien, 
Une fille de rien. 

Quelle men-eille, 

■ I. On fit d'autres chansons qui n'étaient pas équivoques 
et qui, sans courir les rues, furent très répandues : voici 1 
plus naïve et la plus piquante en même temps- (M.) 



Année iy68, 135 



Donne au Roi de l'amour, 
Est à la cour. 

Elle est gentille, 
Elle a les yeux fripons, 
Elle excite avec art 

Un vieux paillard. 

En maison bonne 
Elle a pris des leçons, 
Chez Gourdan, chez Brissot * 

Elle en sait long. 

Que de postures ! 
Elle a lu l'Arétin ; 
Elle sait en tous sens 

Prendre les sens. 



Le Roi s'écrie : 
Lange, le beau talent 



1. Célèbres maq... de Paris. (M.) 

2. La demoiselle Lange, fille publique à Paris, vivait 
par-dessus le marché avec un sieur du Barry, homme des 
plus mauvaises mœurs et fort intrigant. Ce malheureux 
se fit jour à la cour et parvint jusqu'aux oreilles du Roi et 
fit connaître à Sa Majesté ladite demoiselle, dont la figure 
réussit aux yeux du Roi ; petit à petit, l'intrigue se forma, 
soutenue et conduite par le maréchal de Richelieu et le 
duc d'Aiguillon, qui cherchaient à se faire un appui auprès 
du trône pour attaquer plus sûrement le duc de Choiseul. 
Cette passion naissante du souverain fut d'abord com- 
battue par toutes les personnes qui, l'environnant, lui 



36 Clairamb ault- Alaurepas. 



Le Roi s'écrie : 
Lange, le beau talent ! 
Encore aurais-je cru, 

Faire un cocu. 

étaient les plus véritablement attachées ; son médecin 
même osa lui en parler, mais la demoiselle avait pour 
elle qu'étant instruite dans toutes les ressources du liber- 
tinage, elle flattait l'amour-propre et les sens d'un prince 
presque sexagénaire et encore sensible aux charmes de 
l'amour. Pour essayer de lui faire perdre son ancien vernis 
on l'avait mariée à un frère de ces du Barry, qui se pré- 
tendaient issus des fameux lords Barry et prirent leur 
devise Boute en avant. La nouvelle dame du Barry fut 
logée dans le château de Versailles ; cependant aucune 
femme de la cour ne la voyait ; les seigneurs qui allaient 
chez elle étaient notés et les vrais serviteurs du Roi s'y re- 
fusèrent jusqu'aux dernières extrémités. 11 fut longtemps 
incertain si elle serait présentée, le Roi ne pouvait se dis- 
simuler l'effet que cela faisait sur les esprits des grands ; 
aucune femme de la cour ne voulait se charger de la pré- 
sentation ; enfin une madame de Béarn ayant accepté la 
commission, la passion l'emporta et le jour fut pris; on 
assure pourtant que ce jour-même le Roi était encore in- 
certain et que la présentation n'aurait pas eu lieu si le 
maréchal de Richelieu n'eût dit au Roi qu'elle était prête ; 
cela fit la sensation la plus cruelle dans la famille royale 
et dans toute la cour. On commence à s'y accoutumer et 
c'est par ce personnage qu'on a vu, en 1769, remplir la 
place de maîtresse du Roi en titre d'office, vacante depuis 
la mort de la marquise de Pompadour. Elle a toutes les 
grâces extérieures de la figure, on dit qu'elle a les charmes 
secrets du plaisir, on ajoute qu'elle est dépourvue d'es- 
prit, qu'avant de paraître à la cour elle n'avait pour elle 
qu'un ton grivois qui avait dégoûté plusieurs de ses 
amants, que depuis sa fortune elle se règle, pour son ton 
et ses manières, sur les conseils qu'on lui donne, ce qui ne 
l'empêche pas de commettre de fréquentes indiscrétions. (M.) 



Année i-jGS, 137 



EPIGRAMMES DIVERSES 



SUR LE ROI DE DANEMARK^ 

Un roi qu'on aime et qu'on révère 
N'est étranger dans nuls climats : 
Il a beau parcourir la terre, 
Il est toujours dans ses Etats. 



SUR M, DE DURAS - 

Frivole Paris, tu m'assommes 
De soupers, de bals, d'opéras ! 

1. « Dans la fête que M"^^ la duchesse de Mazarin a 
donnée au roi de Danemark, une femme de la compagnie 
lui chanta ces vers pendant le souper. » {Mém. de Bachau- 
mont.) 

2. « Les beaux esprits de ce pays-ci ont été scandalisés 
de n'avoir pas été fêtés, autant qu'ils l'espéraient, du roi 
de Danemark, ainsi qu'on l'a dit. A l'exception de quel- 
ques enc3-clopédistes, qui lui ont été présentés, il paraît 
qu'aucun n'a été admis familièrement auprès de ce 
monarque; et, s'il n'avait été aux Académies peu de jours 
avant son départ, il partait sans connaître cette précieuse 
partie d'hommes choisis de la capitale. Ils attribuent une 
telle négligence à M. le duc de Duras, qui ne s'est pas 
prêté au goût du prince et a laissé couler le temps sans 
le satisfaire à cet égard autant qu'il le désirait. Un des 



138 Clairambault-Maurepas. 

Je suis venu pour voir des hommes, 
Rangez-vous, monsieur de Duras ! 



SUR MADAME DE COASLIX^ 

Je cherche des grâces légères, 
Un cœur honnête, un esprit fin : 
Retirez-vous, beautés grossières. 
Laissez approcher Coaslin ! 



SUR LE PARLEMENT - 

Tandis qu'au temple de Thémis 
On opinait sans rien conclure, 

mécontents a exhalé sa bile dans une épigramme, répandue 
depuis peu seulement. C'est le roi de Danemark qu'on fait 
parler. On attribue cette plaisanterie à M. le chevalier de 
Boufflers, jeune courtisan très aimable, plein de saillies, 
et déjà connu par de très jolies pièces de vers et de prose. 
Sa Majesté danoise, enchantée de l'esprit de ce seigneur, 
lui a proposé de venir voir sa cour, et il est parti avec elle.» 
{Mém. de Bachaiimont.) 

1. « On a parodié l'épigramme contre M. de Duras, et 
l'on a fait un madrigal dans la même tournure en l'hon- 
neur de madame de Coaslin, la femme de la cour pour 
qui le roi de Danemark a paru prendre le plus de goût. 
C'est encore ce monarque qui parle. » [Ibid.) 

2. « Un chat s'étant introduit dernièrement au Parlement, 



Année ij68. 139 



Un chat vient sur les fleurs de lis 
Etaler aussi sa fourrure. 
Oh ! oh ! dit un des magistrats, 
Ce chat prend-il la compagnie 
Pour conseil tenu par les rats ? — 
Non, reprit son voisin tout bas, 
C'est qu'il a flairé la bouillie 
Que l'on fait ici pour les chats. 



SUR L OPERA 



Ici, les dieux du temps jadis 
Renouvellent leurs liturgies : 
Vénus y forme des Laïs, 
Mercure y dresse des Sosies. 



dans l'assemblée des chambres, cet animal a attiré l'atten- 
tion de ces messieurs; M. de Saint-Fargeau, président à 
mortier, grand ami de cette engeance, a pris ce chat, et Ta 
caché sous sa robe, croyant arrêter par là le désordre et le 
scandale; mais cet animal a miaulé, égratigné, fait le 
diable ; et il a fallu le mettre à la porte. Un plaisant de 
l'assemblée, M. Héron, conseiller, a dit là-dessus le bon 
mot, matière de l'épigramme. » (Ibid.) 

I. « Un plaisant s'est égayé au sujet de l'inscription que 
les directeurs ont demandée pour la nouvelle salle de l'O- 
péra. Il a en fait une qui ne sera sûrement pas adoptée; 
mais elle est piquante et mérite d'être transmise au public. » 
{Ibid.) 



^C^~l^^j>^^ =^^iQm) ^^''^2)>c'^T"Z:^ ^ 



ANNÉE 1769 



LE DEPART 
DU ROI DE DANEMARK! 

DÉVORÉ par l'ennui, cette fièvre des rois, 

Le jeune prince des Danois 
De climats en climats va, cherchant un remède 

Au triste mal qui le possède. 

Partout les plaisirs enchanteurs 
Unissent leurs efforts pour charmer ce monarque ; 
Il les trouve parfois aussi vains que trompeurs, 
Et sur le front royal l'ennui mortel se marque. 
Enfin, las de trouver tant de fleurs sous ses pas 
Et tant de jolis vers qu'un Danois n'entend pas. 
Dans les bras du sommeil l'infortuné se plonge. 

I. Vers non présentés au roi de Danemark. (M.) « Si le 
roi a été ennuyé de vers fades pendant son séjour ici, il 
en a paru qui ne sont rien moins que flatteurs pour la 
nation. » {Nouvelles a la main.) Le roi avait quitté Paris 
dans les premiers jours du mois de janvier. 



142 Clair amhault-Maurepas. 

L'auguste Vérité lui dit ces mots en songe : 
Ami, chez les Français mille vers séducteurs 

Font payer cher leur existence : 
Tu répands ton argent et ramasse des cœurs, 
C'est bien fait; mais le Nord gémit de ton absence. 
Un père vertueux quitte-t-il ses enfants? 
Tu cherches le bonheur : va, connais mieux ton être; 
La vertu le promet à des travaux constants. 
Les rois ne sont heureux, ne sont dignes de l'être 

Que quand leurs peuples sont contents. 
A ces mots, Christiern, ennuyé de plus belle, 
S'éveille en appelant tout son monde à grands cris 
Partons, dit-il, partons, mon trône me rappelle; 
Autant vaut m'ennuyer à ma cour qu'à Paris. 



BOUQUET A LISETTE^ 



Lisette ^, ta beauté séduit 
Et charme tout le monde. 



1, « Il court des couplets très délicats et très ingénieux, 
où la satire a pris le ton des Grâces et paraît embellie de 
leur parure ; ils sont recherchés et feront anecdote par le 
point historique qu'ils constatent. » {Mémoires de Bachau- 
mont.) — Les Choiseul firent faire des couplets sanglants ; 
ils étaient d'une tournure ingénieuse et délicate. (M.) 

2. Lisette, c'est Al"'« Du Barry, dont la Gazette de 
France avait officiellement annoncé la présentation à 



Année Ij6g. 143 



En vain la duchesse en rougit 
Et la princesse en gronde; 

Chacun sait que Vénus naquit 
De l'écume de l'onde. 

En vit-elle moins les dieux 
Lui rendre un juste hommage, 
Et Paris, ce berger fameux, 

Lui donner l'avantage 
Même sur la reine des cieux 

Et Minerve, la sage ? 

Dans le sérail du grand seigneur 

Quelle est la favorite? 
C'est la plus belle au gré du cœur 

Du maître qui l'habite; 
C'est le seul titre en sa faveur 

Et c'est le vrai mérite. 



Versailles en ces termes : « Le 22 de ce mois (a^Til), la 
comtesse Du Barry a eu l'honneur d être présentée au Roi 
et à la famille royale par la comtesse de Béarn. •> 



144 Clairambault-Maurepas. 



COMPLAINTE DES FILLES 

AUXQ.UELLES 

ON VIENT d'interdire 

L'ENTRÉE DES TUILERIES A LA BRUNE 



De la plus sensible douleur 

Nous avons l'âme pénétrée: 

Une cabale conjurée 

Pour mortifier notre honneur 

Nous a, contre vent et marée, 

Après deux siècles de bonheur, 

Fait enfin défendre l'entrée 

De ce promenoir enchanteur 

Oià nous avions le privilège 

De convoquer soir et matin 

L'Amour, et le riant cortège 

Des jeux qu'il conduit par la main. 

Ce sont tes tours, cruelle Envie ! 

Tu répands partout Ion venin; 

Tu te montres du genre humain 

La plus implacable ennemie. 

Et sur le sexe féminin 

Tu repais surtout ta furie. 

A la ville comme à la cour 

L'on voit des soupçons, des alarmes, 



Année ly 6g. 145 



Et l'on fait la guerre à l'amour 
En rendant hommage à ses charmes. 
Français, que vous êtes cruels ! 
Si ce dieu dans quelques retraites 
Voit fumer l'encens des mortels, 
Bientôt des langues indiscrètes 
Frondent son trône et ses autels. 
Du favorable et doux mystère 
On lève hardiment le manteau, 
Sans savoir tout voir et se taire, 
L'on veut arracher le bandeau 
Qui couvre l'enfant de Cythère; 
Et pour éteindre son flambeau 
En le prenant dès le berceau, 
L'on blâme avec un ton sévère 
Ce que soi-même on voudrait faire, 
Xon, il n'est plus de charité, 
Tout est l'objet d'une critique, 
Ouoiqu'à l'utilité publique 
On se consacre avec bonté, 
Par goût ou par nécessité; 
Il faut toujours que le cynique 
Prêche et fronde avec âcreté. 
Depuis qu'on fait un édifice 
Dans un palais jadis fameux, 
Par le concours des amoureux, 
Nous n'avions plus qu'un bel hospice, 
Où tous les amours ténébreux 
Avaient encor le bénélice 
De donner l'essor à leurs feux, 
viii. 13 



1^,6 Clairambault-Maurepas. 

Dans un réduit tranquille et sombre,. 
Loin du commerce des humains, 
Le bienfaisant dieu des jardins 
Nous favorisait de son ombre 
Sans scandaliser les voisins. 
Le doux mystère et la verdure 
Dérobaient aux yeux nos attraits,. 
Et nous y dissertions en paix 
Sur les effets de la nature. 
[ Quelquefois,, sur un vert gazon,. 

On se livrait à la saillie, 
Le plaisir dictait la leçon, 
Et quelques instants de folie 
Valaient un siècle de raison,. 
Quand la pratique était polie,. 
Et qu'on riait à frais communs. 
D'autres fois l'on faisait sa pause 
Sur un banc, loin des importuns. 
Et la fleur fraîchement éclose 
Nous embaumait de ses parfums. 
Dans le secret et le silence 
Nous prenions l'air sous les berceaux. 
Où nous n'avions que les oiseaux 
Pour témoins de notre alliance, 
Et bien souvent notre présence 
Y prévenait de plus grands maux. 
Pour goûter nos plaisirs champêtres,. 
Un gros financier, un robin. 
Un écolier, un vieux bouquin, 
Et quelquefois de petits-maîtres,. 



Année Ij6g.. 147 



Venaient encenser nos appas ; 
D'autres, guidés par l'habitude, 
En se cachant, à petits pas, 
Venaient à notre solitude 
Dans une modeste attitude 
Pour nous complimenter tout bas. 
Et nous donner la certitude 
"Qu'Amour ne les tourmentait pas. 
Nous jouissions d'un sort tranquille ; 
Et voilà qu'un esprit malin 
Vient nous chasser de notre asile. 
Et qu'un règlement inhumain, 
Dont retentit toute la ville. 
Nous ôte notre gagne-pain, 
Sans égard pour l'homme fragile 
Qui sent l'aiguillon clandestin 
D'un tempérament indocile, 
Et qui du sexe féminin. 
Pour avoir un sommeil bénin, 
Invoque la ressource utile. 
Faudra-t-il donc sur les rempart-s 
Gagner tristement notre vie? 
Braver les vents ou les brouillards, 
Les odeurs, la crotte et la pluie, 
Pour amadouer des soudards 
Qui ne nous payent qu'en liards, 
Et qui, pour un rien en furie. 
Lancent des coups et des brocards 
Suivis de grosse maladie? 
Nous avons un Roi bienfaisant. 



14-8 Clair ambault- AI au repas. 

Qui veut que tous ses sujets vivent 

Du fruit de leur petit talent, 

Pourvu qu'exactement ils suivent 

Un régime simple et décent. 

Or c'est nous faire trop d'injures 

Que de nous bannir d'un jardin 

Où l'on admet soir et matin 

Les plus abjectes créatures, 

Des polissons et des vauriens. 

Sans compter les chats et les chiens 

Qui vont y faire leurs ordures. 

Nous ne choquons point le coup d'œil 

L'Opéra fini, l'on abonde, 

Et nous n'avons jamais l'orgueil 

De nous fourrer dans le beau monde. 

Que l'on expulse des palais 

Les vendeurs de colifichets 

Ou les marchands de contrebande. 

Le peuple ne criera jamais ; 

L'intérêt public le demande. 

Mais nous, qui faisons un métier 

Favorable aux désirs de l'homme, 

Devrait-on nous sacrifier? 

Il faudrait du moins, comme à Rome, 

Nous assigner quelque quartier, 

Où, pour une modique somme. 

On nous permît de travailler. 

D'étaler et de détailler. 

Faut-il donc avoir équipage 

Et loger au premier étage ? 



Année i J 6g. 149 



Faut-il avoir des diamants, 
De grands laquais, et le visage 
Couvert de rouge jusqu'aux dents, 
Pour jouir du bel avantage 
De dévaliser les galants 
Sans éprouver aucun orage ? 
L'amour aime les pauvres gens, 
A la ville comme au village. 
Il faut donc qu'on trouve à Paris 
De la marchandise à tout prix; 
De tous les temps c'est un usage 
Parmi nous comme en tout pa3-s, 
Et l'étranger doit rendre hommage 
Aux droits que nous avons prescrits 
Contre les lois du mariage, 
Dont nous ne traçons qu'une image. 
Si ceux qui se sentent épris 
D'un fumet de libertinage 
Par nous risquent d'être punis, 
Ce n'est pas un si grand dommage ; 
C'est leur faute, s'ils y sont pris. 
Jadis, dans le jardin d'un prince. 
Les chiens de ville et de province 
Avaient de fréquents rendez-vous ; 
Ils commettaient des indécences; 
Mais de sévères ordonnances 
Les exilèrent bientôt tous. 
Le fouet en main, un grand suisse 
Leur faisait faire l'exercice, 
Criait, les assommait de coups, 
VIII. i3- 



50 Clairamb ault-Maurepas. 

Et leur faisait honte du vice. 
Devons-nous craindre que sur nous 
On exerce ainsi la justice? 
Le gouvernement est trop doux 
Pour nous traiter comme une lice; 
Et quand il veut qu'on nous punisse, 
A l'hôpital, sous les verroux, 
Par ordonnance de police, 
On nous fait porter un cilice 
Pour gagner la gale et les poux : 
C'est bien assez pour nos cinq sous. 
Il faut un peu qu'on nous pardonne ; 
C'est parfois la fragilité, 
Et plus souvent la pauvreté, 
Qui, pour subsister, nous ordonne 
De barbouiller la chasteté. 
L'on cède au besoin qui commande, 
Quand on est pressé par la faim, 
Et quand nous marchons au serein, 
C'est moins pour avoir de la viande 
Que ce n'est pour avoir du pain. 
Notre corps, notre houppelande 
Composent notre saint-crespin ; 
Il faut bien en faire une offrande. 
Dès que d'ailleurs on n'a plus rien, 
Puisqu'aux termes de la légende. 
Se laisser mourir n'est pas bien, 
Pour peu qu'on ait le cœur chrétien. 
A midi l'on mange la soupe, 
Le soir il faut encor souper, 



Année ly 6g. 



Et nous avons beau galoper, 

La disette est toujours en croupe 

Sans autre moyen d'échapper. 

Il faut du bois, de la chandelle, 

L'on veut acquitter son loyer, 

Ou, faute de pouvoir payer. 

On met nos meubles en cannelle ; 

Plus, pour la capitation 

On nous met encore en dépense; 

Mais de cette imposition 

L'on devrait nous donner quittance; 

Tout le monde sait en effet 

-Que c'est par tête qu'on la met, 

Et ce n'est pas cette partie 

Qui nous fait gagner notre vie; 

Mais pour nous on change l'objet. 

Ainsi, malgré notre industrie. 

Il ne nous reste rien de net. 

Le règlement qui nous pourchasse 

Nous chagrine et nous embarrasse 

Nous n'avions plus qu'un seul réduit 

Où nous trouvions quelque profit, 

Et le gouverneur nous en chasse. 

Comment faire? le pain est cher; 

Faudra-t-il donc en pet-en-l'air 

Aller raccrocher dans les rues. 

Ou nous montrer à demi nues. 

Même dans le fort de l'hiver? 

Non, car on y verra trop clair; 

Nous serions bientôt reconnues : 



52 Clairamhault-AIaurepas. 

Le guet est un rude ennemi, 
La police qui nous tourmente 
A rendu la ville éclatante 
Dans la nuit comme en plein midi 
Et les filous en ont gémi. 
Sur nous, dès la première affaire, 
On aura bientôt mis la main, 
Et l'intraitable commissaire 
Nous fera mettre à Saint-Martin, 
Où l'on couche avec le chagrin, 
Le désespoir et la misère. 
Ainsi, plaignez notre destin, 
Citoyens, dont le caractère 
A la bienfaisance est enclin. 
Si l'on doit assister son frère, 
L'on doit aider aussi ses sœurs : 
Procurez-nous quelques douceurs: 
L'on priera pour vous à Cythère, 
Et l'Amour suppliera sa mère 
De vous accorder ses faveurs. 
Mais nos vœux seront inutiles, 
Le public fut toujours ingrat, 
Et par des propos incivils 
Il aggravera notre état; 
Sans pitié, sans reconnaissance, 
Il badine des maux d'autrui ; 
Sa vive humeur, son inconstance, 
Le font plaisanter sur la France 
Comme il ferait sur l'ennemi ; 
Et pour dissiper son ennui, 



Année Ij6g. 153 



Il se raille avec complaisance 
De ceux qui travaillent pour lui, 
Dès qu'il les voit dans l'indigence. 



EPITRE A NICOLET 



Illustre Nicolet, ta perte est assurée : 

De puissants ennemis dès longtemps l'ont jurée. 

Des esprits éclairés, vastes dans leurs desseins, 



I. «La frivolité du jour et le goût du moment se portent 
sur le Théâtre-Italien. Depuis que l'on y a permis les 
opéras-comiques ce spectacle ne désemplit pas, et les 
drames les plus médiocres, soutenus par quelques ariettes, 
sont assurés d'y réussir ; l'énumération en serait trop 
longue ; une comédie qui a pour titre le Tableau parlant y 
attire tout Paris. Un anonyme, indigné du mauvais goût 
du siècle, vient, dans une épître adressée à Nicolet, bateleur 
du Rempart, faire passer en revue tous les ou\Tages mons- 
trueux de ce théâtre et qui y ont été le plus suivis ; il 
assaisonne sa critique du sel de la satire qu'il répand sur 
la plupart des auteurs du jour, dont les écrits sont rappelés 
du côté le plus défavorable. Les portraits qu'il en fait sont 
un peu outrés, mais on ne doit pas se dissimuler qu'en 
général il a raison et qu'on ne peut assez fronder l'esprit 
du jour qui semble dédaigner les chefs-d'œu\Te immortels 
des auteurs du siècle de Louis XIV et ne prendre plaisir 
qu'à un spectacle d'un aussi mauvais genre. » (Nouvelles à 
la main.) 

Grimm nous apprend dans sa Correspondance que l'au- 



154 Clairambault-Maurepas. 

Veulent te supprimer comme les capucins ! 
Pour ranimer le goût languissant et malade, 
A l'hôtel de Bourgogne ^ on unit la parade : 
Clairval d'un beau pierrot étalant tout l'éclat 
A repris la couleur de son premier état. 
Et son théâtre, fier de ce qu'il te dérobe. 
Attire tout Paris avec sa garde-robe. 
D'une tête à perruque on a fait un tableau, 
Le parterre se pâme et crie : ah ! que c'est beau ! 
La France est le pays où règne la sottise, 
Je sais que l'étranger en rit et nous méprise, 
Et moi, qui ne veux pas partager ce mépris, 
Je vais de nos travers gémir loin de Paris. 
Siècle du grand Louis, nous regrettons ta gloire; 
Quelle place le nôtre aura-t-il dans l'histoire ? 
Pour remplacer Quinault, nous n'avons que Laujon, 
Pour remplacer Boileau nous n'avons que Fréron, 
Et, si la faux du temps vient à frapper Voltaire, 
François de Neufchâtel devient son légataire. 
Lemierre et Sauvigny, La Harpe et Chabanon, 
Nous glacent en voulant imiter Crébillon. 
L'agréable Saint-Foix, d'humeur douce et badine. 



leur anonyme était Palissot. «Le succès de la parade du 
Tableau parlant, écrit-il, qui, grâce à la charmante musique 
de M. Grétry, se soutient au théâtre de la Comédie-Ita- 
lienne dans tout son brillant, a excité la bile de M. Palis- 
sot. Il vient d'adresser une sanglante satire contre l'opéra- 
comique, et plus encore contre son siècle et sa nation, à 
son digne ami, M. Nicolet. » 

I. Où se trouve aajourd'hui le théâtre de la Comédie- 
Italienne. (M.) 



Année ijSg. 155 



Est fidèle à la prose en réformant Racine ^. 

Beaumarchais, trop obscur pour être intéressant, 

De son vieux Diderot est le singe impuissant. 

Un Cailhava nous peint Thalie à la Courtille; 

Molière, ton habit se change en souquenille : 

Pour te mieux outrager cent ans après ta mort, 

Le coup de pied de l'âne est donné par Champfort -. 

A ces pauvres Quarante il ne faut pas s'en prendre, 

Ils ont fait de leur mieux pour honorer ta cendre. 

Où sont ces aigles fiers fixant l'astre du jour ? 

Apollon aujourd'hui n'a qu'une basse cour. 

Mais pourquoi regretter notre splendeur antique, 

Puisque nous jouissons d'un Opéra-comique 

Si puissant de nos jours ; son dieu fut savetier, 

Maréchal, bûcheron, serrurier, tonnelier ■\_ 

Le sublime Quêtant fit une poétique 

Pour prouver que ce dieu n'était dieu qu'en boutique. 

Dans Tom Jojies enfin il prit un noble essor 

Et fut jusques aux cieux porté par Philidor. 

L'atroce Bariievelt vint dans notre royaume ; 

La Grèce eut son Homère et Paris son Anseaume. 

Jeunesse, qui suivez cet auteur de si loin, 

Avant de travailler méditez avec soin. 

La gloire que produit cette illustre carrière 



1. Allusion au malheureux essai de M. de Saint-Foix 
de mettre le cinquième acte àUphigénie en action. {Note 
de Gritnm.) 

2. Allusion à l'éloge de Molière par Champfort, 

3. Titres d'opéras -comiques dont trois sont de Quê- 
tant. 



iç6 Clair amb ault-AIaurep as. 

Doit tenter, j'en conviens ; mais pour l'avoir entière 
Parlez : du grand Sedaine avez- vous les talents ? 
Si vous ne pouvez pas attraper ses élans, 
Tâchez au moins d'atteindre au poli de son style, 
Modeste comme lui soyez aussi docile. 
Gardez-vous bien surtout de faire un opéra, 
Il arrive malheur à ces ouvrages-là. 
La Motte est massacré par les mains de Cardonne^ 
Dans les bras de l'amour le Dieu du goût frissonne; 
Quinault, tu dois frémir dans la nuit du tombeau, 
Persée est corrigé par monsieur Joliveau ^. 
Malgré ses vers brillants et sa verve féconde, 
Nous avons vu périr la Reine de Golconde; 
Mais l'auteur, pour se faire un honneur singulier, 
Conçoit du Déserteur l'ouvrage irrégulier. 
Monsigny, digne ami, le soutient de manière 
Que la gloire à Sedaine appartient toute entière. 
Ce poète, qui peut remplacer Poinsinet, 
A force de travail marche après Taconnet ; 
On lui doit des Sabots l'intrigue intéressante, 
Sa délicate main crépit \Ile sonnante^ 



1. Musicien de Versailles qui remit en musique sans 
succès l'opéra à'Omphale. [Note de Griimn.) 

2. Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de musique 
et actuellement l'un des quatre nouveaux directeurs de 
l'Opéra, nommés par la ville. {Id.) 

3. M. Nicolet représente à son digne ami que l'Ile son- 
nante est de M. Collé et non de M. Sedaine et qu'il 
n'envie pas cette pièce au Théâtre-Italien. Au reste, il 
pardonne volontiers cette petite erreur en faveur de tant 
de vers harmonieux et pleins de sel. {Id.) 



Année ij 6g. 157 



Il fit X Anneau perdu, sifflé, puis oublié, 

Et l'Huître, et la Gageure et le Mort marié. 

Son théâtre arlequin, tout rayonnant de gloire, 

Est dans cet âge enfin le temple de Mémoire; 

C'est dans cette piscine où les auteurs perdus 

Se lavent des affronts qui les ont confondus. 

Marmontel, tu rendis CUopâtre hydropique, 

Tu fis à l'Opéra mourir Hercule étique ; 

Tu sentis qu'il fallait, pour te faire un grand nom, 

En vers bien boursoufflés composer le Huron. 

Mais, comme un faible enfant bronchant dans la carrière. 

Tu fis choix de Grétry pour tenir la lisière. 

Travaillez, plats auteurs tant de fois bafoués. 

Et pendant quatre mois vous vous verrez joués. 

D'informes avortons Paris est idolâtre, 

Et tous les écrivains brillent sur ce théâtre : 

Son concours éclatant, ses éternels succès 

Attentent chaque jour au bon goût des Français. 

Esprit universel, prodigieux génie, 

Voltaire, efibrce-toi de changer de manie ; 

Tous les mois contre Dieu tu nous donne un écrit. 

Ne sois plus le Fréron du divin Jésus-Christ. 

Tu te fais dans ton lit porter le viatique, 

Il valait bien mieux faire un opéra-comique : 

Espérant embellir tes vers mâles et forts, 

La Borde t'eût prêté ses sons durs et discords ; 

Et ton pinceau, traçant les amours de Jean-Jacques, 

Nous aurait amusé beaucoup j^us que tes Pâques. 

O mes concitoyens ! qu'est devenu le goût ? 

L'ignorance domine, elle s'étend sur tout. 

VIII. i* 



ic8 Clair amb ault-Alaurepas. 

Armide vous plairait moins que des Zirzabelles, 
Et du Tableau parlant vous êtes les modèles'. 



LES ACTRICES DE L'OPERA^ 



O ! DIVINITÉS protectrices 
De nos plus fameuses actrices. 
Venez conduire mon pinceau ; 



1. « Il résulte de cette épître que le goût est malade en 
France et qu'il n'y a plus dans la nation que M. de Vol- 
taire et M. Palissot, que la faux menace l'un, et que l'autre, 
indigné de voir le règne de la sottise et ne voulant pas 
partager ces mépris, 

Va de tous nos travers gémir loin de Paris, 

en sorte qu'il ne restera plus personne à la France. » [Cor- 
resp. de Grimm.) 

2. Couplets sur les courtisanes et danseuses de TOpéra 
qui se sont trouvées au voyage de Fontainebleau. (M.) Ce 
voyage dura du 4 octobre au 13 novembre et fut princi- 
palement égayé par des représentations dramatiques. Nous 
lisons dans les Nouvelles à la main, à la date du 3 octobre : 
« On est fort occupé aux Menus des fêtes qui doivent se 
donner à Fontainebleau ; il y aura douze jours de spec- 
tacles, composés de différents opéras, comédies, opéras- 
comiques, le tout arrangé au théâtre de la cour. Sur le 
répertoire, on avait d'abord mis la Princesse de Navarre, 
malgré le mauvais succès qu'elle avait eu dans son aurore, 
quoique de deux grands hommes, Voltaire' et Rameau, 
mais des raisons politiques l'ont fait supprimer. » 



Année l'jSg. 159 



C'est votre gloire qui m'excite, 
Qui m'appelle à Fontainebleau 
Pour peindre vos nymphes d'élite. 

Leurs figures, quoique plâtrées, 
Seront par moi si bien tracées 
Qu'on pourra dire : Les voilà. 
Les belles dames, chose sûre, 
Ne m'en voudront pas pour cela, 
Elles aiment trop la nature. 

Allard ^ se montre la première. 

Et l'honneur d'ouvrir la carrière 

Ne lui peut être disputé : 

Oh dieux ! comme elle est pétulante ! 

Chacun croit voir la volupté 

Sous les dehors d'une bacchante. 

La Peslin ' n'est point sa rivale; 
Si quelquefois elle l'égale. 
Ce n'est jamais que sur un lit. 
Le jeu plaît fort à la poulette, 
Et lorsqu'elle caresse un v.., 
Vous diriez un enfant qui tette. 

En vain Arnould ' qui s'époumone 
Pour faire vivre en son automne 

1. M"* Allard, danseuse de l'Opéra. (M.) 

2. :M''« Peslin, danseuse de l'Opéra. (M.) 

3. M"<= Arnould, première actrice de l'Opéra ; elle vit avec 



i6o Clairambaul t-Maurepas. 

Les fleurs dont brilla son printemps, 
Veut encor plaire à la toilette; 
Pour les loisirs de ton amant, 
Arnould, sers plutôt de squelette. 

On convient que la Rosalie ^ 
N'est belle, jeune, ni jolie, 
Mais très peu lui dament le pion ; 
Elle a les reins d'une souplesse 
Qu'on la prendrait à son croupion 
Pour la Vénus aux belles fesses. 

Pour triompher du dieu Morphée 

Qui, descendu de l'empyrée, 

A l'Opéra fait son séjour, 

En vain Duplan mugit et beugle ^ ; 

Qui l'entend voudrait être sourd, 

Qui la voit voudrait être aveugle. 

Toi, la douairière des coulisses, 
Demiret ', fais place aux novices. 
Crois-moi, plus tôt sera le mieux; 
Quitte le monde qui te quitte. 

M. le comte de Lauraguais, qui lui fait disséquer des ca- 
davres. (M.) « M''^ Arnould a eu le plus grand succès à 
la cour dans le rôle de Zélinde. Tous les spectacles repré- 
sentés jusqu'ici à Fontainebleau ont parfaitement réussi, 
excepté le Déserteur. » {Nouvelles a la main?) 

1. M"« Rosalie, actrice de l'Opéra. (M.) 

2. M"^ Duplan, actrice dans les rôles à baguette. ;^M.) 

3. M"* Demiret, danseuse. (M.) 



Année ijôg. 



Lorsque le diable se fit vieux, 
Le diable alors se fit ermite. 

De traits d'esprit Guimard ^ pétille ; 
Il n'est peut-être pas de fille 
Plus séduisante dans Paphos : 
Mais avec cette ombre légère 
On commet le péché des os. 
Et c'est le seul qu'on puisse faire. 

Pour élever un édifice 
Dervieux ^ n'a besoin d'artifice, 
D'architecte, ni de maçon; 
Elle sait où prendre la pierre. 
La belle a dessous son jupon 
Une inépuisable carrière. 

Toi, de l'amour aimable enseigne, 
Charmante et jeune La Chassaigne ', 
J'appréhende de te fâcher; 
Mais je crains que ton air novice 
Ne soit un art pour nous cacher 
Les dangers d'une ch 

Brebis du sérail échappée, 
Rivière *, ta source épurée 

1. M"« Guimard, danseuse. (M.) 

2. M"^ Dervieux, danseuse et chanteuse; elle vient d'a- 
cheter, rue Sainte-Anne, une maison de 80,000 francs. (M.) 

3. M"* La Chassaigne, jeune danseuse. (M.) 

4. M"* Rivière, danseuse dans les chœurs ; elle vit avec 

VIII. 14- 



dz Clairamhault-Maurepas. 

Par un maître d'eaux et forêts 
Est en débâcles moins prodigue; 
Lui seul pouvait faire les frais 
De mettre à ton flux une digue. 

Faire quatre cocus par heure, 
Aller de demeure en demeure, 
Donner des leçons au cachet, 
Vous croyez que c'est Messaline? 
Non, point du tout; à ce portrait 
Chacun reconnaît AdéHne ^. 

Elle a tous les vices ensemble. 
Sans talent elle les rassemble, 
Et ne garde plus aucun frein. 
De Sablé digne camarade, 

Pour de l'argent elle est p , 

Mais par goût c'est une tribade. 

Launay^, des quatre coins du monde, 

De tes amants la foule abonde; 

A faire face constamment 

Ta jeunesse en travaux s'épuise : 



M. du V..., grand maître des eaux et forêts, dont les reve- 
nus sont immenses et suffisant à peine à la faire médica- 
menter. (M.) 

1. M"® Adéline, danseuse des chœurs. (M.) 

2. M"" De Launay, danseuse. Elle se meurt du poumon, 
à un cinquième, avec sa mère qui gagne sa vie à faire des 
ménages. (M.) 



Année lyôg. 163 



La cruche à l'eau va si souvent, 
Que la cruche à la fin se brise. 

Pour vivre un peu plus retirée, 
Bèze ^, à la réforme livrée, 
Quitte Paris, vient à la cour; 
Sa conduite est sage et réglée. 
Elle se fait f..... le jour. 
Et la nuit elle est en 

Pour vaincre tout sujet rebelle, 
Elle conduit Mars^ avec elle; 
Mais ici l'on dit hautement 
Qu'il ne faut pas mordre à la grappe, 
Et qu'elle eût fait plus sagement 
D'amener un fils d'Esculape. 

Pour voir sans danger cette belle. 
Il faut aller chez Bouscarelle ^, 
Qui, moyennant un faible droit, 
Vous donne un surtout assez drôle ; 
S'il ne garantit pas du froid. 
Il préserve de la v 

L'autre jour, j'ai vu chez Briare^ 
Un tableau d'un mérite rare; 

1. M^'^ Bèze, chanteuse. (M.) 

2. M"<= Mars, fille languedocienne. (M.) 

3. M"« Bouscarelle, vieille fille des chœurs, m 

4. M. Briard, peintre de l'Académie, amoureux de 
M"* Saron, danseuse. (M.) 



164 Clairawbault-Maurepas. 

A la Saron le dieu des eaux 
Montrait sa chemise salie 
D'un virus vert que dans Bordeaux 
A répandu cette harpie. 

Marquise ^ antique sans noblesse, 
Dont un chacun fit sa maîtresse, 
Pour qu'elle ne s'augmente plus. 
Mets ta chaussure à la réforme : 
Car chaussure aux premiers venus 
S'expose à pécher |)ar la forme. 

Ton art et ton expérience 
Ont les suffrages de la France, 
Laforêt^, les prix te sont dus 
Parmi la jeunesse d'élite; 
Puisqu'ils sont à qui f... le plus. 
Sois la sultane favorite. 

Si vous aimez une monture 
D'une douce et commode allure, 
Prenez, amis, la Saint-Martin ^ ; 
Mais avant, faites votre compte 
De lui donner le picotin. 
Sans quoi jamais on ne la monte. 



1. M™^ Marquis, dite Marquise, femme d'un savetier de 
Marseille. (M.) 

2. M^*^ Laforêt, ancienne fille de Lyon. ,^M.) 

3. M"* Saint-Martin, danseuse. (M.) 



Année ijGg. 165 



Si la folâtre Donatée^ 

Ne veut pas être visitée, 

Ce n'est pas sans quelque raison. 

F...tez sans crainte la friponne, 

Près du mal est la guérison : 

Esculape la greluchonne. 

De tous les animaux sans nombre 

Qu'autrefois Noé^ mit à l'ombre, 

Un papetier fut oublié; 

Dans le taudis du patriarche, 

Sa fille, encore par pitié, 

Le sauve aujourd'hui dans son arche. 

La Delfèvre ^, un peu boucanière. 
Sans pudeur montre son derrière 
Pour un louis chez la Brissot*. 
C'est le bon marché qui ruine ; 
Je m'y suis fourré comme un sot, 
Loin de la rose était l'épine. 

Dans tes amours, trop roturière. 
Cours une nouvelle carrière, 
Laisse procureur, avocat ; 
Pour toi, sont-ce là des victoires ? 



1. M' ^ Donatée, fille qui vit avec un jeune médecin. Elle 
a épousé depuis le comte de Pouders. (M.) 

2. M"« Noé, jolie fille. Elle vit avec un papetier. (M.) 

3. M"e Delfèvre, coryphée de danse. (M.) 

4. M , rue Française. (M.) 



i66 Clairamhault-Maurepas. 

Beauvernier ^ ? Encore un rabat, 
Tu serais p à grimoires. 

Lorsqu'avec la Granville ' on couche. 
On peut choisir ou de la bouche, 
Ou de l'oreille, ou des tétons ; 
Mais c'est toujours la même chose : 
Vous prenez d'elle des boutons 
Oui ne sont pas boutons de rose. 

Sur son sexe en vain l'imbécile 
Méchamment exhale sa bile; 
Mesdames, ne la craignez pas ; 
Elle ne peut jamais vous mordre ; 
Son dentiste m'a dit tout bas 
Que son davier y mit bon ordre. 

Poirsin ', Toto, Cochonnerie, 
Auquel s'en tenir, je te prie ? 
Sans prêter aux brocards plaisants 
De certains faiseurs d'épigrammes, 



1. M'^^ Beauvernier, danseuse, qui, après avoir vécu avec 
tous les clercs de procureurs, a pris pour amant Convers, 
avocat. (M.) 

2. M"^ Granville, courtisane, pétrie d'art depuis le bout 
des doigts jusqu'au bout des dents : son râtelier factice est 
un chef-d'œuvre. (M.) 

3. M''® Poirsin, qui se nomme aussi Toto et Cochonne- 
rie à cause de son embonpoint, vit actuellement avec 
M""= Duthé ; le point est de savoir qui des deux fait 
l'homme. (M.) 



Année ijOg. 167 



Va, tous les hommes sont méchants ; 
Tiens-t'en, crois-moi, toujours aux femmes. 

De vapeurs, de tons et de mines, 
Desangles *, tu nous assassines ; 
De Lucrèce le rôle usé 
Aujourd'hui ne dupe personne ; 
Si ton jeu te paraît rusé 
Ce n'est qu'un air^ que tu te donnes. 

Vous entretiendrai-je d'Isoire ^, 
Dont l'âme si vile, si noire, 
Fait son dieu de l'impureté ? 
Lorsque l'infâme vous approche, 
Ayez, pour plus de sûreté. 
Ayez la main dans votre poche. 

Pour faire route vers Cythère, 
Emprunte le char de ton père, 
Dauvillier*, suis ce phaéton 
Qui, du numéro de la place 
Jusqu'aux chiffres de Cupidon 
Te veut faire franchir l'espace. 

1. M"^ Desangles, sœur de la précédente. (M.) 

2. Le satirique joue sur le mot air (R dans la pronon- 
ciation, d'où jeu rusé et jeu usé), 

3. M"^ Isoire, danseuse figurante. (M.) 

4. M"^ Dauvillier, danseuse figurante. Elle est, dit-on, 
fille d'un fiacre. (M.) 



^^"i -^^^.^ ^^^^^ ^^'' ' '-^-^^^^^ 



ANNEE 1770 



CONSEILS 
A MADAME DU BARRY^ 

DÉESSE des plaisirs, tendre mère des Grâces, 
Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos 

Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces ? 
Ah ! pourquoi méditer la perte d'un héros ! 



I. Au sujet de sa division avec M. le duc de Choiseul. 
(M.) — « Leduc de Choiseul jouissant de la confiance du 
Roi, de l'autorité, de la considération qu'elle donne, avait 
vu avec inquiétude l'arrivée de M""' du Barry. Le Roi, qui 
lui parlait de tout, ne lui dit pas un mot de cette nouvelle 
maîtresse, qui, dans les commencements, se tenait cachée. 
Par hauteur, ou bien plutôt par timidité, le duc, au lieu 
de représenter à son maître le tort qu'il pouvait faire à sa 
réputation, et peut-être à sa santé, en s'attachant à un tel 
objet, laissa cette passion germer et parut mépriser les 
intrigues qui tendaient à faire présenter IVl^^e Ju Bany, à 
la rendre maîtresse en titre ; démarche qui tendait plus à 
sa ruine personnelle qu'à l'agrandissement de cette femme. 
Il se refusa à toutes les tentatives qu'elle fit pour se rallier 
VIII. 15 



jo Clair amhault- Maure-pas . 



Ulysse est cher à la patrie'; 

Il est l'appui d'Agamemnon. 
Sa politique active et son vaste génie 
Enchaînent la valeur de la fière Ilion. 

Soumets les dieux à ton empire : 
Vénus sur tous les cœurs règne par la beauté; 

Cueille, dans un riant délire, 

Les roses de la volupté; 

Mais à nos vœux daigne sourire 
Et rends le calme à Neptune agité. 
Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable, 

Que tu poursuis dans ton courroux. 

Pour la beauté n'est redoutable 

Qu'en soupirant à ses genoux. 

à lui... Lorsque le Roi mit le comble à sa honte en faisant 
présenter M™^ du Barry, les femmes, qui ont toujours eu 
trop de pouvoir sur M. de Choiseul, prirent le dessus, les 
propos et l'indignation furent poussés à l'excès, et le Roi 
vit braver sa nouvelle maîtresse jusque dans sa cour et 
sous ses yeux, par le parti du ministre. Une telle conduite 
ne pouvait manquer de produire la disgrâce de M. de 
Choiseul. » {Mêrn. du baron de Besenval.) 

I. « On voit qu'on a voulu parler de M. le duc de Choi- 
seul sous le nom d'Ulysse. Il me semble que ces vers n'ont 
déplu à personne ; malgré cela, l'auteur n'a pas jugé à 
propos de se faire connaître. » (6c>;-;'(?j^. i/(? Gi'imm.) Barbier 
dit qu'ils sont de M. de Lantier, mais la plupart des 
témoignages contemporains les attribuent à Boufflers. 



Année ly/O. 171 



LE MEMOIRE 
DU DUC DE CHOISEUL 



Pourquoi donc remettre un mémoire ^ ? 

Ça sent sa fin, 
Chacun glose et fait son histoire 

Soir et matin; 
On dit : Dans cet écrit célèbre, 

Modestement, 
Il fait son oraison funèbre 

Dès son vivant. 



I. M. le duc de Choiseul,' ministre de la guerre, à l'oc- 
casion du retranchement proposé par M. l'abbé Terray, 
contrôleur général, avait présenté au Conseil un mémoire 
suivant lequel il n'y avait nul retranchement à faire sur 
son département, et au contraire il eût fallu y ajouter 
neuf millions. Cela n'empêcha pas qu'il ne fût retranché 
de six millions. (M.) On lit dans le Journal de Hardy , à 
la date du i**" mars : « Il se répand que le conseil qui 
s'était tenu à Versailles, le dimanche précédent, avait été 
si tumultueux qu'on ne se souvenait pas depuis fort long- 
temps d'en avoir vu un semblable. L'abbé Terray avait^ 
suivant ce qu'on assurait, tiré à boulets rouges sur le duc 
de Choiseul, relativement au compte qu'il voulait qu'il 
rendît des sommes immenses qui lui avaient passé par les 
mains depuis qu'il était chargé du département de la 
guerre et de celui des affaires étrangères. On continuait 
de publier qu'il s'était formé un puissant parti pour ruiner 
ce ministre. » 



{ji Clairambault-Maurepas. 

Pourquoi prendre le soin extrême 

De se vanter, 
Surtout dans ce temps de carême 

Fait pour prier? 
Vos faits constatent votre gloire 

Depuis huit ans, 
On en gardera la mémoire 

Bien plus longtemps. 

Tout est, sous votre ministère, 

Bien mieux rangé. 
Au département de la guerre 

Tout a changé; 
Pour qu'il ne reste pas de doute 

Sur votre choix, 
Vous avez pris nouvelle route 

Tous les six mois. 

Dans votre édition dernière 

Que tout est beau ! 
Plus de gens de la vieille guerre; 

Tout est nouveau. 
Ah ! que la France est redoutable 

A ses rivaux. 
Quel fonds de guerriers incroyable 

En généraux ! 

Il n'est point de cour étrangère 

Qui, pour tout l'or, 
Ne voulût dans son ministère 



A-nnée lyjo. 17^ 



Un tel trésor; 
Ah! que n'est-il, dit l'Angleterre, 

Mon chancelier ! 
Ah ! que n'est-il, dit le Saint-Père, 

Mon moutardier ! 

De l'argent, du sang, de la peine. 

Des ennemis, 
Sont, dit-on, de Corse et Cayenne 

Tous les produits. 
Quels dangers sur la terre et l'onde ! 

Que de millions ! 
Mais les plus beaux singes du monde. 

Et quels marrons ! 

Malgré l'éclat de votre vie, 

C'est à Jubé 
Qu'a de vous voir la fantaisie 

Un chien d'abbé ; 
Opposez de Grammont la tête 

A l'insolent, 
Il baissera bientôt la crête 

En la voyant. 

Pour endormir la vigilance 

Des fiers taureaux, 
Jason versait avec prudence 

Jus de pavots; 
Mais tous plus grecs que le Colchique, 
VIII. 15. 



74- Clair amb aul t-AIaurepas, 

En cas pareil, 
Usent d'un plus sûr narcotique 
Dans le Conseil. 



LE MARIAGE DU DAUPHIN 



Ux bon Français, sans argent, 

Doit pourtant 
Faire éclater, dans son chant, 
Les vifs transports de son âme 
Sur le Dauphin et sa femme. 

Ce sont de jeunes époux 

Dont les goûts 
Seront fructueux pour nous, 
En procurant l'abondance 
Et des Bourbons chers en France. 

L'un et l'autre est, grâce à Dieu, 
De bon lieu, 



I. Chanson par Joachim Ducreux, magister de Troisse- 
reux, près Beauvais. (M.) — C'est le i6 juin que le Dauphin 
épousa, dans la chapelle du château de Versailles, l'archi- 
duchesse Marie-Antoinette. Ce mariage, habilement pré- 
paré par le duc de Choiseul, resserrait l'alliance de la 
France avec la maison d'Autriche. 



Année lyyo. 175 



Et d'un âge où l'on prend feu. 
Il est aimable, elle est belle, 
L'on mettra tout par écuelîe. 

L'Allemand et le François, 

Autrefois, 
S'entre-tuaient pour leurs rois 
Se battre est chose exécrable ; 
Se baiser est plus aimable. 

Le Français et l'Allemand, 

Bien content, 
Boiront ensemble souvent; 
Ils vont s'imposer la règle 
D'accoupler les lis et l'aigle. 

Sur cet h3"men précieux 

Tous les dieux 
Et les mortels ont les yeux; 
Le Parnasse entier apprête 
De bons couplets pour la fête. 

Le prévôt, les quartiniers, 

Les premiers, 
Abreuveront leurs quartiers; 
Et chacun fera sa charge 
En beau rabat long et large. 

Les échevins de Paris, 
Bien nourris. 



176 Clair amb ault-Maurepas. 

Seront noblement garnis 
D'habits de cérémonies 
Et de robes mi-parties. 

Des feux variés et clairs^ 

Dans les airs, 
Feront comme des éclairs ; 
Nous aurons un temps propice 
Pour les soleils d'artifice. 

Pour animer le grand jour 

Où l'amour 
Doit triompher à la cour, 
Nous ferons dans des boutiques 
Bals et festins magnifiques. 

Tout le long des boulevards, 

Les pétards 
S'entendront de toutes parts ; 
L'on verra clair dans les nues, 
Et des foules plein les rues. 

L'on y verra des mamans, 

Des enfants, 
Des moines et des marchands, 
Des confiseurs, des gimblettes. 
Et des troupeaux de fillettes. 

Des minois aussi jolis 
Que polis 



Année ijjo. 177 



Nous agaceront gratis ; 
L'on sentira l'avantage 
D'une police bien sage. 

Les filles et les garçons, 

Bons lurons, 
Diront de bonnes chansons, 
Si les mères de famille 
Ont des poulettes gentilles. 

Les objets les plus charmants 

Sur des bancs 
Amuseront les passants; 
Et d'autres seront à l'ombre 
Dans des carrosses sans nombre. 

Les arbres, en guéridons, 

Les balcons. 
Seront chargés de lampions; 
Partout le bon goût décide : 
C'est un Bignon qui préside^. 

A la ville l'on fera 
Grand gala. 
Le bon vin y coulera ; 
L'on y verra l'abondance 
Et des gueuletons d'importance-. 

1. On verra ci-après ce qu'il advint des réjouissances 
organisées par le prévôt des marchands. 

2. Les espérances du chansonnier furent déçues ; la Vie 



78 Clair amb ault-M aurepas. 

L'on verra des feux nouveaux 

Sur les eaux, 
L'on ira dans des bateaux; 
La Seine sera ravie 
Qu'on la mette au bain-marie. 

L'on fera des échafauds 
Grands et hauts, 
Pour empêcher que les flots 
Ne lavent avec licence 
Bien des curieux de France. 

Les dorures, les lambris. 

Les vernis 
Peindront à nos yeux surpris 
La ville de Paris même, 
Et des vaisseaux pour emblème. 

L'on pourra tout aller voir. 

Sur le soir, 
Sans craindre le pot au noir; " 



privée de Louis XV constate, en effet, que le jour du 
mariage « la ville de Versailles ne parut participer en rien 
à ce grand événement, et Paris reçut le reproche d'avoir 
fait les choses avec la plus gi-ande mesquinerie. On vit 
avec indignation les pauvres qui demandaient l'aumône ce 
jour-là comme les autres ; ni cervelas, ni pain, ni vin pour 
eux. Les grands seigneurs ne se distinguèrent pas davan- 
tage et le magnifique palais du ministre de Paris, du 
comte de Saint-Florentin, n'était éclairé que par deux ifs 
de lampions peu élevés de terre ». 



Année ijjo. 179 



Xous aurons dans la mêlée 
Quelque perruque brûlée. 

L'on verra les habitants, 

Tous fringants, 
S'ébaudissant en pleins vents, 
Danser, quelque temps qu'il fasse, 
Dans les bouts de chaque place. 

A la Grève, avec grands frais. 

Sur les quais, 
Sur les remparts bien refaits, 
A grand'force l'on s'apprête ; 
Que d'annonces pour la fête ! 

L'on mettra sur des tréteaux 

Des tonneaux. 
Des cervelas, des gigots ; 
L'on aura du vin de Beaune 
Et des boudins longs d'une aune. 

Les cris, les transports divers, 

Les concerts, 
Feront retentir les airs ; 
D'argent nous ferons recette 
Si le gouverneur en jette. 

Les spectacles laids ou beaux 
Font aux sots 



i8o Clairambault-AIaurepas. 

Tenir de mauvais propos. 

Le citoyen laisse dire 

Les plats bouffons sans en rire. 



LES EXPLOITS 



PREVOT DES MARCHANDS^ 



Le prévôt des marchands Bignon 
N'est, ma foi, qu'un porte-guignon ; 
Il n'est sorte de bien qui vienne 
De ce magot municipal : 
Quelque chose qu'il entreprenne, 
On tombe de fièvre en chaud mal. 

Il unit pourtant deux emplois 
Qui demandent le meilleur choix : 
Sur les livres il a l'empire, 
Du corps de ville il est chef, 

I. Armand-Jérôme Bignon (1711-1772), membre de l'Aca- 
démie française et de l'Académie des Inscriptions, avait été 
maître des requêtes et intendant de Soissons, lorsqu'il 
succéda à son oncle Jean-Paul dans la charge de biblio- 
thécaire du Roi. Il devint conseiller d'Etat en 1762 et fut 
élu prévôt des marchands en 1764. 



Année ijjo. 



Mais il ne sait pas trop bien lire, 
Et vers l'écueil conduit sa nef. 

Il annonce par un placard 
Une foire sur le rempart ^ ; 
Le peuple, avec des yeux avides, 
Cherche le but de l'inventeur; 
Mais les boutiques étaient vides. 
Comme la tête de l'auteur. 

En vain à cette invention 

Il joint l'illumination; 

Lueur douteuse sur la route 

Aveugla chevaux et piétons, 

Et les passants, n'y voyant goutte, 

Ne pouvaient marcher qu'à tâtons. 

Il ordonne enfin les apprêts 

D'un feu qu'on prépare à grands frais; 

I. « La fête par laquelle la ville de Paris a voulu célé- 
brer le mariage de Monseigneur le Dauphin a été avant 
son exécution un objet de raillerie publique et est devenue 
ensuite un objet de deuil pour les citoyens... Tout ce que 
les puissants génies des prévôts des marchands et deséche- 
vins réunis ont pu inventer de plus récréatif pour célébrer 
un événement aussi auguste, c'était de placer des bouti- 
ques entre les arbres du boulevard du nord de cette 
capitale et d'y faire tenir la foire la plus triste, la plus 
insipide du monde. A cette occasion ils firent éclairer le 
boulevard par de petites lanternes placées de distance en 
distance sous les arbres et qui donnèrent à cette foire 
l'air le plus misérable et le plus pauvre. » {Corrésp. de 
Grimm.) 

viii. 16 



82 Clairambault-AIdurepas. 

Mais, par ses soins, un jour de fête 
Devient un triste jour de deuil. 
La place oij le plaisir s'apprête 
N'est bientôt qu'un vaste cercueil^. 

Si l'on n'y fait attention. 

Il détruira la nation. 

A sa bêtise meurtrière 

Gardons d'être trop indulgents. 

Pût-il gîter au cimetière, 

Où le sot a mis tant de gens-. 



i.Leso mai fut tiré le feu d'artifice de la place Louis XV, 
qui devait clore les fêtes du mariage du Dauphin. « On 
n'est pas fort content de l'exécution du feu qui manqua 
en partie, remarque Hardy, la portion la plus intéressante 
ayant été consumée par les flammes ; on est encore dans 
le cas de gémir des accidents de toute espèce qui arrivent 
à cette fête ; il s'y était rendu une si prodigieuse quantité 
d'équipages, que la multitude en est extrêmement mal- 
traitée, on ramasse des corps morts de quoi en remplir 
onze voitures ; indépendamment des morts, un très grand 
nombre de personnes sont aussi dangereusement blessées.» 

2. « Ce qui indigna, ce fut de voir, trois jours -après ce 
désastre, M. Bignon, le prévôt des marchands qu'on en 
regardait comme le principal auteur, se montrant en public 
dans sa loge à l'Opéra. » [Vie privée de Louis XV.) 



Année 1770. 



REMONTRANCES 



SAINT LOUIS AU PARLEMENT 



De par tous les amis du trône, 
Aux gens tenant le Parlement 
Et respectant peu la couronne, 
Saint Louis remontre humblement 
Que ce n'est point l'usage, en France, 
Que des sujets contre le Roi 
Fassent, en réclamant la loi. 
Acte de désobéissance^. 

Qu'il est honteux que la balance 
Du sceptre usurpant le pouvoir, 

I. Pour mettre un terme aux accusations dont il était 
l'objet de la part des Bretons, le duc d'Aiguillon avait 
demandé à être jugé par la cour des pairs. Le Roi en per- 
sonne alla présider les débats, qui furent inaugurés avec 
solennité. Mais au bout de quelques mois, cédant aux in- 
stigations de M™^ du Barry et du chancelier Maupeou, il 
annula la procédure ; comme le Parlement avait déclaré 
tout aussitôt le duc privé des privilèges de la pairie jus- 
qu'à ce qu'il se fût purgé des soupçons qui entachaient 
son honneur, le Roi cassa cet arrêt, le 3 septembre, et fît 
enlever des registres du Parlement toutes les pièces du 
procès. Les magistrats, qui étaient sur le point d'entrer en 
vacations, décidèrent que l'affaire serait continuée à la ren- 



184 Clairambault-Maurepas. 

Ose, au mépris de son devoir, 
Fomenter avec insolence 
Des troubles dont la violence 
A compromis la vérité; 
Qu'il est honteux que le silence, 
Imposé par l'autorité, 
Soit taxé par l'indépendance 
De faveur et d'iniquité. 

Que c'est un dangereux système 
D'oser, chez un peuple soumis. 
Se jouer du pouvoir suprême 
Et lever sur le diadème 
Le glaive effronté de Thémis. 

Que ce système abominable 
Ferait horreur à des Anglais; 
Qu'il paraît à tout bon Français 
Une extravagance exécrable, 

Digne de ces temps abhorrés 



trée, « considérant que la multiplicité des actes d'un pou- 
voir absolu exercés de toutes parts contre V esprit et la lettre 
des lois constitutives de la tnonarchie française , et certaine- 
ment contre le vœu intime du seigneur Roi est une preuve 
non équivoque d'un projet prétnédité de changer la forme 
du gouvernement, et de substituer a la force toujours légale 
des lois, les secousses irrégulières d'tin pouvoir arbitraire ; 
que, dans iin moment de crise aussi violent, il est de l'in- 
térêt le plus pressant que les lois fondamentales restent sans 
atteintes nouvelles pour conserver toîit l'effet que leur récla- 
mation ne peut manquer d' avoir da?is des circonstances 
plus favorables à la vérité.... » 



Année IJ'JO. 185 



Où l'on vit un moine coupable 
Séduit et poussé par degrés 
Au forfait le plus détestable. 

Que, pour obvier à ces maux, 
A Bicêtre il faudrait conduire 
Tous ceux qui s'efforcent d'induire 
La France en des troubles nouveaux, 
Et par quelques faibles cerveaux 
Se laissent mener et séduire. 

Telles sont, gens du Parlement, 

Les vérités qu'en conscience 

A cru, sur votre extravagance, 

Devoir vous offrir humblement 

Le plus, grand Roi qu'ait eu la France. 



MADEMOISELLE DERVIEUXi 

J'suis un milord, 
. Tout cousu d'or. 
Arrivant d'Angleterre; 
J'veux connaître l'plus fameux b , 



I. Cette pièce peut être considérée comme la contre- 
partie de l'épître adressée par Dorât à M"« Derv'ieux. 
Grimm écrit à ce sujet, dans sa Correspoyidançe : « M. Dorât, 
qui est en possession d'adresser ses hommages à toutes 



i86 Clairambault-Maurepas. 

Hélas! dites-moi dans lequel....? — 
Chez la Dervieux, 
Aux beaux yeux bleus, 
Chez sa p de mère. 

Comment entrer, 
Se présenter? 
Comment faire pour lui plaire? 
Encore, mon ami, si j'étais, 
Recommandé par quelque Anglais ! — 
Non; simplement. 
Beaucoup d'argent 
A la fille, à la mère. 

Sachez, monsieur, 
J'suis d'un' grosseur 

les beautés célèbres sans les connaître, vient de chanter 
les charmes d'une nouvelle Hébé. Cette Hébé-Dervieux 
est une petite danseuse de l'Opéra affligée de quinze ou 
seize ans; c'est un de ces enfants qui dansaient à l'âge de 
neuf à dix ans dans les Champs Élysées de l'opéra de 
Castor, et qui sont devenus, la plupart, de très jolis sujets 
pour la danse. Si je ne craignais de me brouiller avec 
M. Dorât, je dirais que je trouve à Hébé-Dervieux l'air un 
peu commun, avec l'éclat et la fraîcheur de la première 
jeunesse, ce qui ne l'a pas empêchée de gagner déjà des 
diamants. Elle vient d'acheter une maison, rue Sainte- 
Anne, qu'elle a payée soixante mille livres ; elle en dépen- 
sera autant en embellissements, et j'aurai l'avantage ines- 
timable d'être son voisin quand elle donnera à souper à 
IVI. Dorât. Elle joua et chanta, il y a quelques années, le 
rôle de Colette dans le Devin du village, avec beaucoup 
de gentillesse, et personne ne dansa mieux à sa noce 
qu'elle-même. C'est là l'époque de sa célébrité. » 



Année ijjo. 



Qu'est très extraordinaire, 

Pour n'pas souffrir dans le plaisir, 

Où donc faut-il aller m' blottir ? — 

•Dans la Derv'ieux, 

Mais encor mieux, 

Dans sa p de mère. 

Pour me guérir 
Du goût d' mourir, 

On m'ordonn' la v ; 

Pour l'attraper en peu de temps, 
J'crois qu'il faut courir les boucans. 
Oh ! la Dervieux 
Vaut cent fois mieux, 
Croyez-moi sur parole. 

Dans quel quartier 
Peut-on trouver 
Ce remèd' salutaire, 
Dis-moi, l'plus cher de mes amis : 
Où faut-il chercher son logis? — 
A Xoël prochain, 
A Saint-Martin, 
Avec sa f..... mère. 



:88 Clair ambault-AIaurepas. 



REMONTRANCES 



MADAME LA DAUPHINE* 



A LA cour il n'est rien de stable, 
Tout y brille un moment, tout y passe en un jour, 

Et la faveur la plus durable 

A des ailes comme l'amour. 
Étourdis, enivrés d'une vapeur légère, 
Ministres, favoris, ânes, chiens et chevaux. 

Sur ce point-là sont tous égaux. 

Jouet d'un caprice éphémère, 
L'homme est changeant, et les enfants des rois 

Sont plus hommes cent fois 

Que le plus inconstant vulgaire. 

Maîtresse que nous regrettons, 

Vous dont la voix enchanteresse 

Nous prodiguait les plus doux noms, 
Et dont la belle main nous fit mainte caresse. 

Jeune Dauphine, adorable princesse, 
Permettez-vous à de pauvres grisons, 

I, Présentées par les ânes ci-devant à son service. (M.) 
Un plaisant, dont le nom est resté inconnu, s'amusa à com- 
poser cette facétie dans un temps où il était sans cesse 
question de remontrances du Parlement, 



Année lyjo, 189 



Qui sortant de votre écurie 

Sont renvoyés à leurs chardons, 
D'apporter à vos pieds une triste élégie 

Sur le plus sanglant des affronts 

Qu'ils aient essuyé de leur vie ? 
Plus fiers que les coursiers qui portèrent jadis 

Les Renaud et les Amadis, 
Angélique en corset et Roland sous les armes^ 

On nous a vus porter vos charmes 

Sur l'émail des gazons fleuris. 
Notre pas ferme et votre marche altière 
Semblaient de notre charge annoncer tout le prix; 

Si l'on nous eût permis de braire. 
Notre patois eût dit aux peuples attendris : 
Eh bien ! voilà pourtant la fille de Louis^ 

Vous savez tous qu'elle eut pour mère 

Des Césars l'auguste héritière ; 

Mais convenez, nos bons amis, 

Qu'elle aurait en simple bergère, 
En dépit de Vénus, la pomme de Paris. 
Nous ne le disions pas, mais sur notre passage 

Tous les gens tenaient ce langage ; 

Si ce baudet que l'on nous peint 

Chargé des reliques d'un saint, 
Des respects des passants prenait pour lui l'hommage, 

Moins sots que lui, mais plus contents, 

Nous ne respirions pas l'encens 

D'une populace hypocrite; 

Celle qu'on vit à notre suite 
Nous fit de bien bon cœur tous ses remerciements 



ipo Clairanibault-Maurepas. 

Et près d'elle du moins nous avions un mérite, 
Celui de marcher à pas lents 
Et de prolonger le voyage, 
Pour laisser admirer aux gens 
De plus près et de plus longtemps 
Les grâces de votre visage. 
Quel avantage ont donc sur nous 
Ces fameux coursiers d'Ibérie? 
Fiers souverains d'une écurie, 
Et qu'on verrait à nos genoux 
Sous le manège et sous l'envie. 
Leurs larges fers ont trente clous 
Meurtriers pour l'herbe fleurie; 
Leur regard a l'air du courroux, 
Leur ardeur peut coûter la vie. 
Sur ces animaux menaçants 
Vit-on jamais ou Pallas ou Pomone ? 

Et la blonde Cérès, aux premiers jours d'automne. 
Et la jeune Flore, au printemps. 
Viennent-elles courir les champs 
Sur la monture de Bellone ? 
Que quelque jour, dans les combats, 

Votre époux sur leur dos coure après la victoire, 

Et vous fasse trembler en bravant le trépas. 

Princesse, cet honneur nous ne l'envions pas. 

D'un œil moins sec alors vous fixerez la gloire, 
Et vous direz, voyant partir 
Tous ces quadrupèdes terribles : 

Hélas! ils vont au feu; mes ânes plus paisibles 
Ne partaient que pour le plaisir. 



Année IJJO. 



De nos rivaux altiers la superbe encolure 

En vain flatte la vanité, 
Quand ils auraient pour eux la tête et la figure, 

Nous avons pour nous la bonté ; 
Nous avons la constance et la sobriété. 

Cédons leur encor la parure; 

Que l'or, la soie et les clinquants 

Garnissent leur dos et leurs flancs. 

Ce n'est point l'art, c'est la nature 

Qui sert de lustre à la beauté ; 

Elle brille sur la verdure, 

Et dans une riche voiture 

Son éclat paraît emprunté. 
Sur notre dos que vous étiez gentille ! 
Quand Vénus en naissant sur l'onde se montra, 
Son char était une simple coquille 

Et tout l'univers l'admira. 

Laissez donc, princesse chérie. 

Laissez reposer quelquefois 

La bruyante cavalerie 

Qui fait peur aux nymphes des bois. 
Venez sur vos grisons vous montrer aux bergères. 

Venez sourire aux laboureurs. 

Venez contempler les chaumières 

Où dorment le soir ces pasteurs. 
Xous n'irons pas chercher le séjour des grandeurs, 
Nous nous arrêterons à la porte des sages ; 

Et vous connaîtrez les villages. 

C'est là le séjour des bons cœurs. 
Pour ce service au moins, gardez-nous de l'envie. 



192 Clair ambault- Maurepas. 

Sauvez-nous de l'intrigue et de la calomnie, 
Et si jamais les courtisans, 
Tout en riant venaient vous dire 
Que vos ânes sont trop savants 

(Car ce mot à la cour est un trait de satire 
Pour écarter les bonnes gens), 
Sachez que, sans s'en faire accroire, 
Un âne toujours s'instruisit 
Avec tels maîtres qu'il servit; 
Et la preuve en est dans l'histoire : 

L'ânesse d'un prophète imposteur et maudit 

Ne parla-t-elle pas et raison et sagesse 
A ce brutal qui la battit? 
L'âne que vous montez, princesse, 
Doit avoir cent fois plus d'esprit. 



NOËLS POUR L'ANNEE 1770 



D'une mère pucelle, 
Parmi nos beaux esprits, 
L'étonnante nouvelle 



I. Les noëls n'étaient guère consacrés jusqu'ici qu'aux 
personnages politiques et aux courtisans ; maintenant le 
rôle prépondérant joué par les encyclopédistes et les gens 
de lettrés les désigne à leur tour aux traits de la satire. 



Année ijjo. 193 



Fit grand bruit à Paris : 
Consultant sa raison, 
L'un y croit, l'autre en glose. 
Messieurs, dit Daubenton, 

Don, don, 
Pour juger ce fait-là, 

La, la. 
Touchons du doigt la chose. 

De cette énigme obscure 
Perçant la profondeur, 
Buffon, de la nature 
Soudain connut l'auteur. 
Le céleste poupon 
Alors dit à sa mère : 
Quoi ! pour ce Bourguignon, 
Au ciel, comme ici-bas, 
Il n'est point de mystère ! 

La France à ce miracle 
Bieritôt ne croira plus, 
Disait d'un ton d'oracle 
Monsieur Dortidius ^ : 
La révolution 
Est due à mon génie ; 
J'ai pour moi la raison 
Et son nec plus ulirà, 
Notre Encyclopédie. 



I. Il s'agit ici de Diderot. 

VIII. 



04. Clairamhault-Aîaurepas. 

Avec son Bèlisaire 
Marmontel s'approcha ; 
Dans les bras de sa mère 
Le Sauveur se cacha. 
De ma religion 
Quel ennemi profane ! 
Dit tout bas le poupon. 
Ah ! ma foi, c'est bien là 
Le coup de pied de l'âne. 

Tenant un exemplaire 
De Warwich à la main, 
En reniant Voltaire, 
La Harpe entra soudain. 
De sa présomption 
La dose est un peu forte ; 
Mais son Timolèon, 
Son Gustave un peu plat, 
Lui fit fermer la porte. 

Sifflant en petit-maître, 
On vit entrer Dorât ; 
Il tâchait de paraître 
Et bel esprit et fat ; 
Il amusa, dit-on, 
Et l'enfant et la mère. 
Qui riaient de son ton; 
Mais sitôt qu'il parla 
L'âne se mit à braire. 



Année IJJO. 195 



Vers l'auguste chaumière, 
Aux cris de l'animal, 
On voit courir Lemierre, 
Joyeux d'un tel signal ; 
Sa voix, à l'unisson, 
Etourdit l'assistance : 
Infortuné poupon, 
Quoi ! faut-il que déjà 
Ta passion commence ? 

Voyant cette affluence, 

Le chantre de Manon 

Accourt en diligence, 

Malgré son poil grison ; 

Mais au divin poupon, 

Bien loin de rendre hommage. 

Il parut mécontent, dit-on, 

De n'être arrivé là 

Que pour voir un visage. 

D'une mine un peu niaise, 
Mais d'un air renchéri, 
S'appuyant sur Thérèse, 
Entra Rubiconi^, 
Se plaignant qu'à son nom 
Un écrivain profane 
Avait fait un affront, 

I. On veut parler de J.-J. Rousseau, qui était venu se 
fixer à Paris au milieu de l'année, avec sa gouvernante 
Thérèse Levasseur dont il avait fait sa femme. 



[o6 Clairambault'Alaurepas. 

Et feignant pour cela 
De ne point lorgner l'âne. 

Courant à perdre haleine 
Au céleste hameau, 
On vit le grand Sedaine 
S'approcher du berceau. 
Il parut si bouffon, 
Quoiqu'il se crût un sage, 
Qu'il fallut du poupon, 
Dès qu'il se présenta, 
Changer tout l'équipage. 

Tout au sortir de table, 
Fréron, d'un air jo3^eux. 
Accourut à l'étable ; 
Il connaissait les lieux. 
L'âne, en voyant Fréron, 
Fit d'abord la grimace, 
Cr03'ant qu'Aliboron 
N'était arrivé là 
Que pour prendre sa place. 

Dieu ! quelle fourmilière 
Accourt de toute part ! 
Bret, Mathon, la Morlière, 
Sautreau, Légier, Suard, 
Quoi ! de ce peuple oison 
La France est donc la mère ? 
Que d'amis pour l'ânon ; 



Année lyjo. 197 



Le bœuf qui les vit là 
Trembla pour sa litière. 

A grands coups d'étrivière 
Poursuivant ce troupeau, 
On vit dans la chaumière 
Un vengeur de Boileau. 
Quel vacarme fit-on 
Au seul nom de Satire ! 
Quel bruit ! quel carillon ! 
Combien on clabauda ! 
Jésus se prit à rire. 

Par un choix politique, 
Pour son représentant 
La troupe académique 
Nomma Simon le Franc. 
Il composait, dit-on. 
Sa propre apothéose. 
Quoi ! notre ami Simon, 
Dit Jésus un peu bas, 
Croit être quelque chose ? 

La bonne compagnie 
Souvent a ses défauts : 
L'enfant, disait Marie, 
A besoin de repos. 
O prodige soudain ! 
O merveille ineffable ! 
On vit entrer Saurin et Blin ; 
VIII. 17. 



[98 Clair amb ault-Maurepa. 

Aussitôt tout bâilla, 

La, la, 
Tout dormit dans l'étable. 



EPIGRAMMES DIVERSES 

SUR MADAME DU BARRY ^ 

Pour qui ce brillant vis-à-vis ? 
Est-ce le char d'une déesse, 
Ou de quelque jeune princesse, 
S'écriait un badaud surpris? — 
Non, de la foule curieuse 
Lui répond un caustique^ non : 
C'est le char de la blanchisseuse 
De cet infâme d'Aiguillon. 



SUR MAUPEOU ET TERRAY 

Maupegu, que le ciel en colère 
Nomma pour organe des lois. 



1. Épigramme à propos d'un superbe vis-à-vis que le 
duc d'Aiguillon avait donné à M'"« du Barr}^; elle retombe 
et sur l'auteur du don et sur celle qui le reçoit. (M.) 

2. L'abbé Joseph-Marie Terray (1715-1778), conseiller 




F. RivoalerL. se. 



A Ouantin, Imp.Edit 



Année ijjo. 199 



Maupeou^ plus fourbe que son père, 
Et plus scélérat mille fois, 
Pour cimenter notre misère, 
De Terrai vient de faire choix. 
Le traître voulait un complice', 
Mais il trouvera son supplice 
Dans le cœur de l'abbé sournois. 



SUR LE DUC D AIGUILLON 



Oublions jusqu'à la trace 
De mon procès suspendu 
Avec des lettres de grâce 
On ne peut être pendu. 
Je triomphe de l'envie, 
Je jouis de la faveur : 



clerc au Parlement, fut choisi comme contrôleur général 
des finances, à la place de M, Maynon d'Invault au mois 
de décembre 176g. 

1. René de Maupeou (1714-1792) était premier prési- 
dent au Parlement de Paris, lorsqu'il fut appelé en 176& 
au poste de chancelier. 

2. « Les politiques au fait du caractère de l'un et l'autre 
personnage n'eurent pas beaucoup de foi à cette amitié 
intéressée ; ils prédirent même qu'elle ne durerait pas et 
que tôt ou tard l'abbé, plus sournois, plus tenace, plus 
flegmatique, plus impénétrable, supplanterait l'autre. » 
{Mémoires sur l'abbé- Terray.) 

3. Au sujet de son procès que M'"'^ du Bariy avait ter- 
miné si heureusement pour lui. (AL) 



200 Clair amhault-Maurepas. 

Grâces aux soins d'une amie, 
J'en suis quitte pour l'honneur. 



SUR VOLTAIRE 

Un jeune homme bouillant invectivait Voltaire! 

Quoi, disait-il, emporté par son feu, 
Quoi, cet esprit immonde a l'encens de la terre? 
Cet infâme Archiloque est l'ouvrage d'un dieu ? 
De vice et de talent quel monstreux mélange ! 
Son âme est un rayon qui s'éteint dans la fange : 
Il est tout à la fois et tyran et bourreau ; 
Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire 
Il inonde de fiel les bords de son tombeau, 
Et sa chaleur n'est plus qu'un féroce délire. — 
Un vieillard l'écoutait, sans paraître étonné : 
Tout est bien, lui dit-il. Ce mortel qui te blesse. 
Jeune homme, du ciel même atteste la sagesse : 
S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné ^. 



J'ai vu chez Pigalle aujourd'hui 
Le modèle vanté de certaine statue ; 

I. « On a répandu ces jours derniers cette épigramme, 
mais on n'a pu savoir le nom de l'enragé qui l'a composée. 
Elle a eu le sort de toutes les atrocités ; l'horreur en est 
retombée sur l'auteur qui n'a pas osé se faire connaître. » 
{Corresp. de Grimm, août.) 



Année IJ/O. 201 



A cet œil qui foudroie, à 'ce souris qui tue, 
A cet air si chagrin de la gloire d'autrui, 
Je me suis écrié : ce n'est point là Voltaire; 
C'est un monstre... Oh ! m'a dit certain folliculaire, 
Si c'est un monstre, c'est bien lui ! 



SUR L AVOCAT LINGUET^ 

LiNGUET loua jadis et Tibère et Néron, 
Calomnia Trajan, Titus et Marc-Aurèle : 
Cet infâme, aujourd'hui, dans un affreux libelle, 
Noircit la Chalotais et blanchit d'Aiguillon. 



I. « Le sieur Linguet, auteur de mémoires en faveur du 
duc d'Aiguillon, a été frappé de sarcasmes à cette occa- 
sion. On a rapproché les éloges qu'il a insérés dans ses 
ouvrages des empereurs romains les plus en horreur, et la 
critique de ceux que l'histoire a toujours loués, et il en 
résulte cette épigramme très sanglante. » {Mém. de Ba- 
chaiimont.) 



ANNEE 1771 



TABLEAU DE LA COUR 



Curieux qui voulez savoir 

Où peut aller la licence, 

Le plus sûr moyen de le voir 

C'est de venir en France. 
En aucun endroit plus que là 

Rien n'est en décadence : 
La, la, la, la, la, la, la, la. 

Et toujours va qui danse. 

Voyez sur le trône des lis 
Un vieux enfant débonnaire; 
Une élève * de la Paris - 

Tient son nez pour lisière; 
Et, d'un air très respectueux. 

Maints animaux sinistres 



1. La comtesse du Barry. (AL) 

2. Fameuse m (M.) 



204 Clair ambault-Maur ep as. 

Endorment l'enfant de leur mieux 
Sous le nom de ministres. 

L'un, pour exterminer les lois, 
Offre une glose au bon prince ^, 
Pendant qu'un second ^ aux abois 

Met toute une province; 
Et, pour lui servir de hochet, 

Un messager funeste ^ 
Porte cent lettres de cachet 

Dans la main qui lui reste. 



1. Le chancelier de Maupeou. (M.) « Le Maupeou fils, 
actuellement chancelier de France et l'horreur de la 
nation, a entrepris de rendre nos rois despotes de droit ; 
il n'a pas jugé suffisant qu'ils le fussent de fait, ou pour 
mieux dire il veut se rendre despote sous le nom de son 
maître et satisfaire en même temps sa haine contre le Par- 
lement de Paris, dont il fut toujours méprisé et détesté 
aussitôt qu'il en devint le premier président... L'on peut 
appliquer au chancelier, à ce forcené qui renverse toutes 
les lois fondamentales du royaume, pour être premier 
ministre et despote sous le nom du Roi, deux vers de Vir- 
gile que voici : 

Vendidlt hic auro patriam, dominumque patentent 
Imposuit, fixit leges pretio algue rejixit. 

Mettez à la place deaitro ç.t pretio l'intérêt personnel de 
Maupeou et l'application de ce passage lui va comme de 
cire ; car Virgile, dans cet endroit, parle d'un méchant 
puni dans les enfers pour avoir assujetti et trahi sa pa- 
trie. » {Journ. hist. de Collé?) 

2. M. le duc d'Aiguillon, commandant de la Bretagne. (M.) 

3. M. le duc de la Vrillière, ministre de Paris, qui est 
manchot. (M.) C'est lui qui fit expédier, le 22*janvier, les 
lettres de cachet exilant les membres du Parlement. 



Ann 



ee IJJI. 205 



En abbé voudriez-vous voir 
Comme un vautour se déguise? 
Regardez bien ce grand houssoir ' 

En casaque d'église. 
Chaque jour, par mille moyens 

Cette espèce de moine, 
Du bien de ses concitoyens 

Grossit son patrimoine. 

Dans tous les ordres vous verrez 
Commis et maîtresse en titre, 
Payez- les cher et vous aurez 

Bientôt voix au chapitre : 
En votre faveur on mettra 

Quelqu'un à la besace, 
De tout on le dépouillera 

Pour vous donner sa place. 

Regardez le doyen des Rois 
Aux genoux d'une drôlesse, 
Dont jadis un écu tournois 

Eût fait votre maîtresse, 
Faire auprès d'elle cent efforts 

D'une façon lubrique, 



I. L'abbé Terray, contrôleur général des finances, 
nommé, à cause de sa taille longue et mince, \& grand hous- 
soir. (M.) « On l'appelait à la cour Venfant gâté, parce 
qu'il touchait à tout ; le grand houssoir, parce qu'il attei- 
gnait partout : il riait de tous ces sobriquets. » ( Vie privée 
de Louis XV. ) 

VIII. 18 



2o6 Clairamhault-Maurepas. 



Pour faire mouvoir les ressorts 
De sa machine antique. 

Mais c'est en vain qu'il a recours 

A cette grande prêtresse. 

Au beau milieu de son discours 

Il retombe en faiblesse; 
De cette lacune, dit-on, 

En son âme- elle enrage, 
Mais un petit coup d'aiguillon ^ 

Bientôt la dédommage. 

Au premier bobo qu'il aura, 
Notre bon sire, en prière, 
Pieusement la logera , 

A la Salpêtrière : 
En serons-nous mieux pour cela ? 

Ma foi, c'est un peut-être; 
C'est choir de Charybde en Scylla, 

De la catin au prêtre. 

I. M. le duc d'Aiguillon passait pour l'amant de la com- 
tesse. 



Année IJJI- 20; 



LES AFFAIRES DU TEMPS 



Que le ministre que l'on chasse ^ 
Ne reprenne jamais sa place, 

Je le crois bien. 
Mais que celui qui l'a chassé 
Ne soit pas fort embarrassé, 
Je n'en crois rien-. 



1. Louis XV, vivement pressé par le chancelier Mau- 
peou, et craignant de se voir exposé à une guerre avec 
l'Espagne parla politique extérieure deChoiseul, disgracia 
brusquement ce ministre. Le duc de la Vrillière lui notifia^ 
le 24 décembre 1770, l'ordre du Roi qui lui enjoignait de 
se démettre de ses charges de secrétaire d'État et de surin- 
tendant des postes, et de se retirer à Chanteloup. « Cette 
révolution dans le ministère étant arrivée au moment où 
les Parlements étaient menacés de leur destruction, le 
public imagina des rapports de sentiments et d'opinions 
entre le duc et ces corps. Il se figura que c'était par vertu 
et par des principes de décence qu'il était opposé à 
M™^ du Barry; et, d'après cette opinion dénuée de fonde- 
ment, le duc de Choiseul devint l'idole des magistrats, de 
leurs nombreux partisans, des gens vertueux, enfin du 
public entier. Au moment de sa disgrâce, les rues furent 
pendant vingt-quatre heures obstruées par la multitude 
des carrosses qui se rendaient à sa porte. Enfin, arrivé à 
Chanteloup, il vit se rendre en foule auprès de lui des- 
courtisans que des charges éminentes auraient dû retenir 
à Versailles, et qui ne se firent point scrupule de braver 
le mécontentement du Roi. » (Sexac DE Meilhan.) 

2. « Il n'y a point d'exemple depuis qu'on renvoie des 
ministres que le public ait marqué autant de regrets et 



2o8 Clairamhault-Maurepas, 

Qu'on trouve pour le ministère 
Un homme aimé du militaire, 

Je le crois bien. 
Mais qu'on lui trouve des talents 
Pour le pouvoir garder longtemps, 

Je n'en crois rien. 

Que le corps de notre finance 
Ait encore quelque substance, 

Je le crois bien. 
Mais que son régime insensé 
Ne l'ait pas bientôt épuisé. 

Je n'en crois rien. 

Que le peuple dans l'indigence 
Demande du pain et vengeance, 

Je le crois bien. 
Mais qu'au lieu de le voir périr 
On s'empresse à le secourir. 

Je n'en crois rien. 

Que le clergé dans l'opulence 

Se moque des maux de la France, 

Je le crois bien. 
Mais qu'il doive longtemps jouir 



même d'indignation. La cabale ennemie est en horreur. 
On n'a encore remplacé que le département de la guerre 
par un homme (M. de Monteynard), dont on dit peu de 
bien ; c'est le prince de Condé qui l'a placé. » {Correspon- 
dance de J/™e ^^ Deffand.) 



Année l'/Jl. 209 



De biens qui peuvent mieux servir, 
Je n'en crois rien. 

Que le Parlement qu'on exile 
Ait été quelquefois utile, 

Je le crois bien. 
Mais qu'un freluquet à rabat 
Fasse le soutien de l'État, 

Je n'en crois rien. 

Que messieurs les Parlementaires 
Soutiennent messieurs leurs confrères, 

Je le crois bien. 
Mais que de leurs cris impuissants 
Nous soyons étourdis longtemps, 

Je n'en crois rien. 

Que ce soit un bien pour la France 
De changer la jurisprudence, 

Je le crois bien. 
Mais que le code qu'on attend 
Prouve un heureux changement, 

Je n'en crois rien. 

Que ce fût très grande injustice 
De payer pour rendre justice^, 

I. Le chansonnier est ici d'accord avec Voltaire, l'un 
des rares contemporains qui aient su apprécier la réforme 
VIII, 18. 



2IO Clairambault-AIaurepas. 

Je le crois bien. 
Mais qu'on ne doive jamais rendre 
L'argent qu'on eut grand tort de prendre. 

Je n'en crois rien. 

Que l'auteur d'un bien qu'on ignore 
Forme d'autres projets encore, 

Je le crois bien. 
Mais qu'il soit temps de dévoiler 
Les projets dont je veux parler, 

Je n'en crois rien. 

Que le chancelier qu'on déteste 
Puisse un jour vous dire le reste, 
Je le crois bien. 



judiciaire opérée par Maupeou. « Le Roi, dit Voltaire, se 
rendit aux vœux des peuples qui se plaignaient depuis des 
siècles de deux griefs, dont l'un était ruineux, l'autre hon- 
teux et dispendieux à la fois. Le premier était le ressort 
trop étendu du Parlement de Paris, qui obligeait les 
citoyens de venir de cent cinquante lieues se consumer 
devant lui en frais qui souvent excédaient le capital. Le 
second était la vénalité des charges de judicature, vénalité 
qui avait introduit la forte taxation des épices. Pour 
réformer ces deux abus, six Parlements nouveaux furent 
institués, le 23 février, sous le titre de conseils supérieurs, 
avec injonction de rendre gratis la justice... L'opprobre 
de la vénalité dont François P"" et le chancelier Duprat 
avaient malheureusement souillé la France fut lavé par 
Louis XV et par les soins du chancelier Maupeou, second 
du nom. On finit par la réforme de tous les Parlements, 
et on espéra, mais en vain, de voir réformer la jurispru- 
dence. » [Histoire du Parlement de Paris.) 



Année ijji, 21 r 



Mais qu'on pense toujours de lui 
Tout ce qu'on en dit aujourd'hui, 
Je n'en crois rien. 



INVECTIVES 



SEGUIER ET JOLY DE FLEURY 



Quel est le rhéteur pantomime ^ 
Qui, Feignant un front abattu, 
Veut jouir des profits du crime 
Et des honneurs de la vertu ? 



I. M. Séguier. Il présenta les lettres patentes qui com- 
mettent le Conseil pour tenir le Parlement les larmes aux 
yeux. (M.) — C'était dans la séance du 24 janvier qu'il fut 
donné lecture des lettres patentes en vertu desquelles des 
membres du grand Conseil étaient chargés de remplacer 
les magistrats destitués. « M. Séguier, premier avocat 
général, fit un discours des plus concis, portant en sub- 
stance que son cœur était pénétré de la douleur que l'on 
voyait peinte sur son visage, et que ce n'était que les 
larmes aux yeux qu'il donnait ses conclusions ; en même 
temps ce papier parut lui tomber des mains et lui-même 
se laissa tomber sur son siège, de manière à faire croire 
à sa sensibilité véritable, si l'on n'avait eu les raisons les 
plus légitimes d'en douter. » [Mém. de Hardy) Il conser- 
vait en effet ses fonctions de premier avocat général. 



212 Clair ambault-Maurepas. 

Il s'attendrit sur nos disgrâces. 
Tartuffe, laisse tes grimaces, 
Tu ne peux plus nous décevoir; 
Personne ne t'en tiendra compte, 
Tu n'en tireras que la honte 
D'avoir mal joué ton devoir. 

Il est une âme encor plus basse*, 
C'est toi, l'opprobre des Fleurys, 
Dont l'ignorance oisive et crasse 
A réuni tous les mépris. 
Dans la plus infâme crapule 
On t'a vu rouler sans scrupule 
Quand l'honneur réclamait ta voix. 
Aujourd'hui le vice t'appelle, 
Va donc lui prodiguer ton zèle. 
Il eût déshonoré les lois. 

Sur les promesses de ton maître 

Tu fondes ta félicité; 

Ne vois-tu pas comme le traître' 

Se rit de ta crédulité ? 

Tant que tes manœuvres reptiles 

A ses projets seront utiles. 

Tu n'essuieras aucun refus. 

Mais ne trouve jamais étrange 



I. Jolyde Fleury, qui prit la place de procureur général 
du nouveau Parlement. Il a été exilé peu de temps avant 
le retour de l'ancien à Maubeuge. (M.) 



Année IJJI. 



S'il te repousse dans la fange 
Quand tu ne lui serviras plus. 

Tâche d'éterniser l'injure 
Dont tu viens de couvrir les lois ; 
Où te cacheras- tu, parjure, 
Quand Thémis reprendra ses droits ? 
Par ton hypocrite assurance, 
Détruis la publique espérance 
Qui te pénètre de terreur, 
Comme on voit le tremblant athée 
Nier, d'une bouche effrontée, 
L'enfer qui mugit dans son cœur. 



L'ENTERREiMENT 
DU PARLEMENT 



On fait dire à toute personne 
Que demain, vingt-six du courant, 
Dans l'église de la Sorbonne, 
On enterre le Parlement, 
Suivi des plaideurs, des plaideuses. 
Du grand Conseil, des gens du Roi 
Les jésuites en pleureuses, 



214 C lairambaul t-Maurepas. 

Accompagneront le convoi ; 
Beaumont ^ fera les funérailles, 
Malgré sa profonde douleur; 
Et la musique de Versailles 
Chantera la messe en grand choeur. 
Le dévot Poncet^, si célèbre 
Par son zèle pour le Sénat, 
Publiera l'éloge funèbre 
Avec l'humblesse du prélat-. 
Calonne ^ sonnera la cloche, 
Maupeou sera le fossoyeur, 
Lui qui, plus ferme qu'une roche,. 
Pour mériter le doux honneur 
D'établir l'heureux despotisme. 
Enterrerait de tout son cœur 
Les lois et le patriotisme. 
Le pacifique d'Aiguillon, 
Dont l'âme est un peu rassurée. 
Présentera le goupillon 
A la vénérable assemblée; 
Et le clergé, couvert de deuil, 
Jettera des flots d'eau bénite 
Sur le trop funeste cercueil. 
Après quoi, sortant de leur gîte 
Avec un minois compassé, 



1. L'archevêque de Paris. (M.) 

2. Ancien évêque de Troyes, faiseur de plates oraisons 
funèbres. (M.) 

3. Ancien procureur général du Parlement de Metz, si 
connu dans l'affaire de M. de la Chalotais. (M.) 



Année l'J'J i . 



Billard et Grisel * A^iendront dire 

Le Requiescant in pace : 

Et puis le duc ^ qui ferait rire 

S'il n'était toujours escorté 

D'ordres émanés du tonnerre, 

Signifiera dans le parquet 

Au Sénat, quoique mis en terre. 

Nouvelle lettre de cachet, 

Par laquelle on lui fait défense 

D'apparaître chez les vivants, 

Maupeou craignant à toute outrance 

Le retour des honnêtes. gens. 

En outre, on fera les partages 

Des effets de ces magistrats 

Aux J.-f. ^ leurs emplois et leurs gages, 

Aux jésuites leurs rabats, 

Aux sorbonnistes leur science, 

Aux traitants leur intégrité. 

Aux évêques leur éloquence, 

Aux ministres leur équité. 

Ainsi le Parlement de France, 

Qu'on vient, hélas ! d'ensevelir, 

N'a, de son ancienne existence, 

Que l'honneur qui ne peut périr. 

1. Billard, ancien caissier des postes, condamné au carcan 
pour banqueroute. L'abbé Grisel, directeur de conscience, 
impliqué dans la même affaire. (M.) 

2. Le ci-devant comte de Saint-Florentin, devenu duc 
de la Vrillière. (^L) 

3. Ce mot vient de Bretagne. On appelait J.-f. ceux 
qui tenaient pour la cour. (M.) 



2i6 Clairambault- Maurepas, 

Mais, chrétiens^ ce qui nous console, 
C'est que la résurrection 
Est, selon la loi du symbole. 
Un dogme de religion. 



LE 

CONSEIL SUPÉRIEUR DE BLOIS» 

Or écoutez, petits et grands, 
Le plus grand des événements : 
On en parlera dans l'histoire; 
A peine pourra-t-on le croire, 
Car si je ne l'avais pas vu, 
Jamais je n'en aurais rien cru. 

Le samedi, deux de ce mois. 
Nous sommes tous venus à Blois, 
* Pour y contempler la merveille 
De notre souverain Conseil; 
Et nous avons, en vérité, 
Tous été bien émerveillés. 



I. Relation de la première séance du Conseil supérieur 
de Blois, tenue le 2 mars. — Par le maître d'école de Chouzi, 
près Blois. (M.) 



Année lyji. 217 



Nous avons vu des magistrats 
En robes rouges et rabats, 
Parés comme les jours de fête; 
Saint Michel était à leur tête; 
Après marchaient deux présidents, 
Suivis d'onze honnêtes gens. 

Preuve de leur honnêteté 

Et qu'ils étaient bien élevés. 

Ils faisaient force révérence, 

Comme à la noce, quand on danse. 

Enfin, par leurs provisions, 

On voit qu'ils étaient bons garçons. 

Pour attirer le Saint-Esprit 
Sur des gens aussi bien appris, 
La messe en pompe fut chantée. 
Par la musique bien notée; 
Mais l'Esprit-Saint n'est pas venu, 
Du moins nous ne l'avons pas vu. 

C'était un grand jour de marché, 
Que nos conseillers bien frisés 
Défilaient le long de la place; 
Mais plus d'un faisait la grimace 
De ce qu'ils n'étaient pas assez 
Pour former le nombre annoncé. 

Nous souffrions de l'embarras 
De ce vénérable Sénat : 
VIII. 19 



2i8 Clairainbault-AIaurepas. 



Mais, par une heureuse aventure, 
Nous avions plus d'une monture, 
Et chacune certainement 
Était bâtée superbement. 

Dès que le souverain conseil 
Sortit avec son appareil, 
Nos ânes, voyant leurs confrères, 
Se mirent aussitôt à braire, 
Et demandèrent à grands cris 
Qu'en la troupe ils fussent admis. 

Indépendamment de la voix, 
Il était bon de faire un choix, 
Pour éviter la bigarrure 
Parmi cette magistrature; 
Les plus rouges furent choisis 
Comme étant les mieux assortis. 

Les ânes, ayant pris leur rang, 
Fermèrent la marche à l'instant. 
Je passe les cérémonies 
Que firent les deux compagnies. 
La ville, en cette occasion, 
Marqua sa satisfaction ^ 

Or donc, de nos vingt conseillers 
On vit d'abord les six derniers 

i. Voy. la Gazette de France du 8 mars I77i.(]\l.) 



Année I j j 1 . 2i< 



S'en retourner à leur village, 
Criant, dans leur noble langage, 
Que, vu le poids de leurs fonctions, 
Ils donnaient leurs démissions. 

Vous voyez qu'il ne restait plus 
Que quatorze ânes tout au plus : 
Mais surtout où le bât les blesse, 
Prodige de délicatesse ! 
Huit autres encore ont quitté 
Et six seulement sont restés. 

Tout ceci, retenez-le bien. 
Fait leçon pour les gens de bien. 
Dans une pareille occurrence. 
Monsieur le chancelier de France 
Mérite bien tous nos respects 
D'avoir pris d'aussi bons sujets. 



L'ABBÉ HOCQUART^ 

Lorsqu'ex France on battait la caisse 
Pour y trouver des magistrats, 

I. Chanson à l'occasion de la commission de conseiller 
au conseil supérieur de Châlons, sollicitée et obtenue par 
l'abbé Hocquart, chanoine de Châlons. (M.) 



220 Clairambault-Alaurepas. 

Certain abbé, fendant la presse, 
Fut un des premiers candidats. 

C'était suppôt de cathédrale, 
Plus fait pour la table et le jeu 
Que pour occuper un froid stalle, 
Bon seulement à prier Dieu. 

Il faut bien faire un sacrifice 
Pour croître de deux mille francs 
Le revenu du bénéfice 
Et du piquet et des brelans. 

Plein d'une si belle espérance, 
Au son de l'or, notre abbé part. 
Arrive au chancelier de France : 
On annonce l'abbé Hocquart. 

Ton nom, dit Maupeou, m'extasie 
C'est celui du fameux Hocquart^ ! 
A sa place, malgré l'envie, 
Tu seras, fusses-tu bâtard. 

Des dispenses recommandées 
On t'expédiera dans ce jour, 
Bien et dûment enregistrées 
Par gens de ma nouvelle cour. 



I. L'un des présidents de la deuxième chambre des 
requêtes du Parlement de Paris, exilé le 24 janvier. 



Année l'J'Jl. 221 



Un préambule est nécessaire : 
As-tu bien été baptisé? 
Oui, monseigneur, la chose est claire; 
Claude est le nom qu'on m'a donné. 

Notre cher, féal, et bien Claude ^ 
Puisqu'il appert à tout voyant 
Que tu l'es vraiment et sans fraude, 
Reçois-en notre compliment. 

Pour de notre gent moutonnière 
Juger procès mus, à mouvoi 
Te dispensant de la prière, 
Et par-dessus, de tout savoir. 



ir. 



Savoir faisons aux bêtes champenoises 
Que par dessein et non pas par mégard, 
Nous nommons, pour juger toutes leurs noises. 
Notre féal Claude et bien Claude Hocquart. 

I. Les provisions de chancellerie portent toujours : Notre 
féal et bien-amé. 

Par dessein, et non par mégarde, on a mis dans celles de 
l'abbé Hocquart, au lieu de bien-amé Claude, simplement 
bien Claude. Elles sont ainsi enregistrées. On peut le voir 
au greffe. (M.) 



ip. 



222 Clair amh ault-Maure^i. 



LE LIT DE JUSTICE^ 

Dans un lit de justice, 
Le Roi, d'un Parlement, 
De sa bonté propice 
Nous fait un beau présent. 
Eh ! mais vraiment, 
Nous avions un très grand besoin de ça. 

Le Roi s'impatiente; 
Je n'en suis pas surpris. 
Les princes le tourmentent-; 

1. Dans le lit de justice du 13 avril, les gens du Conseil 
commis pour tenir la place des magistrats furent relevés 
de leurs fonctions, et un nouveau Parlement de Paris fut 
institué. 

2. « Le 12 avril, les princes du sang ayant appris 
que l'on devait tenir un lit de justice à Versailles pour 
établir un nouveau Parlement, mandèrent le sieur Sollet, 
huissier en la chambre des comptes, et lui donnèrent man- 
dement et pouvoir d'aller signifier dans le jour leur pro- 
testation à M. de Monval, greffier civil du Parlement, en 
l'interpellant de la déposer dans son greffe et d'en donner 
connaissance à MM. du Conseil siégeant au Palais ou 
autre. Ce qui a été exécuté à la lettre. 

« Le lendemain, au lit de justice, plusieurs ducs et pairs 
des plus distingués protestèrent verbalement, parlant à 
M. le chancelier, et il est constant qu'au moins douze 
d'entre eux ont fait une protestation relativement à celle 
des princes. A la tête des opposants était le duc d'Uzès, 
premier pair de France. » {J\Iém. de Hardy) 



Année ijjl 



Ils sont des mal appris. 
Eh ! mais vraiment, 
Ils pourront bien se repentir de ça. 

Plusieurs des pairs de France, 
Pour montrer leurs talents, 
Opinent en conséquence 
Au rebours du bon sens. 
Eh ! mais vraiment, 
Ils pourront bien se repentir de ça. 

Un d'entre eux ^ ne put lire 
Ce qu'il avait écrit, 
Et son voisin de rire 
Malgré tout son dépit. 
Eh ! mais vraiment, 
Il n'y a rien de si naturel que ça. 

Mesdames de la ville, 
Mesdames de la cour, 
Pour chasser votre bile 
Faites plutôt l'amour. 
Eh ! mais vraiment, 
Il n'y aurait pas tant de mal à ça. 



I. M. le duc de Rohan-Chabot. (M. 



224 Clairamh ault-AIaurepas. 



Princes du sang, la paresse ^, 
La crapule, la bassesse. 
L'indolence et la faiblesse, 
Voilà votre vrai ballot; 
Mais espérer que la France 
Mette en vous sa confiance, 
Il faut la croire en démence. 
Le Français n'est pas si sot, si sot, si sot, si sot. 

Un seul d'entre vous mérite 
Qu'on l'approuve et qu'on l'imite, 
C'est La Marche que je cite, 
Du Roi, l'ami, le cousin; 
Pour les autres cinq altesses 
L'on peut, sans tant de finesses, 
Dire : je m'en bats les fesses. 
Que peuvent tous ces vauriens? rien, rien, rien. 

I, Sur la protestation des princes du sang. — Le comte de 
La Marche, fils du prince de Conti, fut le seul qui suivit un 
parti contraire et qui assista au lit de justice du 13 avril... 
ce qui lui attira le mépris public. (M.j 



Année lyjl. 225 



PANEGYRIQUE 



CHANCELIER MAUPEOU 

Auguste magistrat, dont la haute prudence 
S'applique à réparer des maux que la licence, 
Sous le voile des lois et de l'autorité, 
Semblait perpétuer avec impunité; 
Intrépide Maupeou, quand ton âme sublime 
Prend en faveur du peuple un essor magnanime, 
Souffre qu'un bon Français félicite son Roi 
D'avoir cru ne trouver un sûr appui qu'en toi. 
Assez d'autres, bravant l'innocence opprimée, 
Ont pu voir d'un œil sec l'erreur envenimée, 
L'avarice insensible et l'orgueil fastueux, 
Appauvrir, écraser des sujets vertueux, 
Qui, maudissant en vain la sombre politique 
Dont se couvre un pouvoir usurpé, despotique, 
Sous un prince chéri, dans leurs maux les plus grands 
N'aperçoivent partout que de lâches tyrans. 
Toi seul, vraiment touché des cris que la patrie 
Fait souvent retentir dans ton âme attendrie. 
Tu veux à ses malheurs donner un prompt secours, 
Du crime et du désordre interrompre le cours, 
Dans l'État chancelant rétablir l'équilibre, 
Rendre un peuple à la fois obéissant et libre ; 



220 Clairambault-Alaui 



epa. 



Affermir la couronne, oser par tes décrets 

D'un pouvoir subalterne arrêter les progrès; 

A la religion, que des sectes obscures 

Souillent malignement de leurs couleurs impures. 

Restituer l'éclat dont nos sages aïeux 

La virent couronnée en des temps plus heureux; 

Enfin de la vertu, de la faible innocence, 

Sous le sceptre des rois assurer l'existence. 

Déjà nous te voyons, hardi réformateur. 

Le front calme et pareil à l'être créateur, 

Sur un chaos informe, une masse grossière, 

D'un ton majestueux appeler la lumière. 

La lumière paraît; quel chef-d'œuvre nouveau! 

Est-il pour les Français un spectacle plus beau ? 

On s'irrite pourtant, et des complots funèbres 

Semblent vouloir encor rappeler les ténèbres. 

Par un dépit jaloux, on ne peut supporter 

Que ton vaste génie ait su déconcerter 

Un projet dangereux, une folle entreprise 

Qui devait renverser et l'État et l'Église. 

N'oppose à ces vains cris qu'une mâle fierté; 

Souviens-toi que toujours vers l'immortalité, 

Tranquille et sans effroi, dans un noble silence, 

A travers les clameurs le grand homme s'avance. 

Un temps viendra sans doute où, plus reconnaissants. 

Les peuples, soulagés dans leurs besoins pressants, 

Par des tributs flatteurs payés à ta mémoire. 

Tâcheront à l'envi d'éterniser ta gloire, 

Et charmés d'observer par quels heureux accords 

De tout l'État en paix on fait mouvoir le corps, 



Année IJ-JI. 22J 

Tous se diront : il fut un chancelier en France 
Qui, sachant réprimer l'altière indépendance, 
Écarta le péril qui menaçait nos lois, 
Fut le sauveur du peuple et le vengeur des rois. 



L'ABOLITION 



PARLEMENT DE ROUEN 



Approchez tous, et qu'un chacun écoute 
Le fait piteux que je vais raconter. 
Les exilés en riront peu sans doute, 
Car tous les cœurs ont lieu de s'attrister. 
Chère patrie. 
Chère Neustrie, 
Dis-nous comment 
Est mort ton Parlement. 

Ce Parlement, qui se traitait de classe, 
Car il était composé d'écoliers, 
Voulait du maître, hélas ! prendre la place. 
Et s'est enfin mis mal dans ses papiers. 

C'est grand dommage, 

Il eût, je gage. 



228 Clairamhault-Maurepas, 

Vécu longtemps 
Étant rempli d'enfants. 

Que de beaux traits illustrent sa mémoire. 
Que de beaux traits le faisaient respecter ! 
Oui, ses droits forment une histoire 
Propre à le faire regretter. 
Que de victimes 
Franches de crimes 
Ont, par ses soins, 
Péri devant témoins. 

Vasse et Follen*, vous méritiez sans doute 
Que vos parents vous fissent fouetter. 
Notre Sénat a pris une autre route : 
Il vous a fait tous deux décapiter. 

Sans quoi peut-être 

Vous pourriez être 

En faction 
Morts sans confession. 

Pauvre Fourcy ^, ce Sénat vénérable, 
Cet attentif et clain^oyant Sénat, 
Quoique innocent, vous a jugé coupable 

1. Deux officiers de Royal-Lorraine, exécutés en 1762. 
(M.) 

2. Roué en 1764, au rapport de M. de Ranville, qui ne 
voulut pas différer de le faire, quoiqu'on lui dît que les 
^Tais coupables étaient arrêtés en province ; le fait était 
\Tai, La mémoire a été réhabilitée, le procès revu au Con- 
seil et cassé. (M.) 



Année lyji' 22^ 



Et fait rouer comme un franc scélérat. 
Sa prévoyance 
Vous a d'avance 
Su garantir 
De tous maux à venir. 

Chose au-dessus de toute vraisemblance, 
Ce bénin corps a remontré là-haut, 
Non en faveur de la triste innocence, 
Mais au profit du planteur d'échafaud. 

Fait incroyable, 

Mais équitable, 

De son métier 
Doit vivre l'ouvrier. 

Saffray, Duval, Yon, Viard *, et tant d'autres 
Qui rimeraient ici malaisément, 
De par le Roi vous êtes tous des nôtres, 
Quoique proscrits de par le Parlement. 

Si, dans sa rage. 

L'aréopage 

Vous eût pendus, 
Vous n'existeriez plus. 

Nos grands jugeurs, pour augmenter leurs rentes 
Ont fait accroire au Roi le plus humain 



I. Accusés dans différents procès, condamnés à mort, 
les arrêts cassés en revision, malgré les sollicitations con- 
traires du Parlement. (M.) 



230 Clairambault-Maurepas, 



Qu'il rendrait tôt la province opulente 
S'il permettait que l'on touchât au pain. 
Mais Dieu sait comme 
Tout homme est homme 
Quand notre bien 
Peut devenir le sien. 

Ils étaient tous avides de science, 
Ils en meublaient largement leur cerveau, 
On les voyait jusque dans l'audience 
Lire projets, gazette, écrits nouveaux. 
Puis, sans entendre. 
Sans rien comprendre, 
Ils vous jugeaient 
Tout comme ils le voulaient. 

La charité, constamment délaissée : 
Nous n'étions pas dignes d'en profiter. 
Quand des jugeurs la morgue est offensée. 
On les entend aussitôt la citer. 

Mais c'est la mode. 

C'est la méthode, 

Nul aujourd'hui 

Ne pense pour autrui. 

Ci-gît, hélas ! qui fut jadis en vie; 
Ci-gît un mort qui jamais ne vivra, 
Qui se disait père de la patrie. 
Et de son sang fréquemment s'abreuva. 
Future race, 



Année IJJI. 231 

Faites-lui grâce; 
Il ne savait 
Souvent ce qu'il voulait ^ 



NOELS POUR L'ANNEE 1771 



Voici l'Avent, chantons Noël, 
Le fils de Dieu descend du ciel 
Par les flancs d'une vierge mère. 

Lère, la, 1ère Ion 1ère, 

Lère, la, lère Ion la. 

Des souverains de chrétienté 
Un bon grand tiers s'est ajusté 
Pour l'aller voir dans sa chaumière. 

Suivi d'une brillante cour, 
Louis ^ paraît au point du jour, 
Encor bien vert pour un grand-père. 

1. Comme on peut le voir par cette pièce et les trois 
précédentes, les mesures prises par Maupeou ne furent pas 
accueillies avec les mêmes sentiments dans toutes les pro- 
vinces. 

2. Le roi de France. (M.) 



232 Clairamhault-Maurepas. 

Le roi d'Espagne^ gravement 
D'une montre amuse l'enfant, 
Et rend grâce au ciel du mystère. 

Le Portugais ^ saisi d'effroi, 
Fait valoir ses actes de foi 
Aux Loyolistes si contraires. 

L'Hollandais ^, triste^ avare, actif, 

Veut un privilège exclusif 

Pour rendre au Japon les mystères. 



1. Le roi d'Espagne a le goût le plus particulier pour 
l'horlogerie, dont il a un cabinet précieux auquel il donne 
chaque jour beaucoup de temps. (M.) 

2. Le roi de Portugal. Çsl.) 

3. Le Hollandais est le seul peuple chrétien qui com- 
merce au Japon. Il s'est acquis cette prérogative en se 
soumettant tout à la fois, lorsqu'il débarque, à fouler aux 
pieds le crucifix et à se rendre incontinent en prison poiu 
y rester jusqu'à l'instant même du départ. Des agents du 
gouvernement sont chargés de négocier et de conclure 
tous les marchés des Hollandais, qui en déposent la valeur 
en arrivant. On peut convenir, sans être scrupuleux, que 
des hommes qui, pour de l'argent, consentent des conven- 
tions de cette nature, sont des infâmes dignes de l'exé- 
cration universelle. Le Hollandais, bien connu, passera 
en général pour tel à tous les 3-eux. Chez lui, tout est 
commerce j les vertus et les \nces y sont, comme le tabac, 
un objet de spéculation et de trafic, et rien autre chose. 
En 1762 , sortant entre midi et une heure de la Bourse 
d'Amsterdam avec le chevalier de Ménésez, Portugais, qui 
s'y était entretenu en italien avec un banquier, un honnête 
Hollandais nous proposa un jeune garçon du même ton 
que si c'eût été une lettre de change ; d'où l'on peut con- 
clure, d'après les principes de Montesquieu, qu'un peuple 



Année ijji. 233 

Monsieur de Poniatowski ^, 

Roi d'amour, vient montrer aussi 

Sa couronne quoique légère. 

La czarine veut, à son tour, 
Au nouveau-né faire la cour ; 
Mais à Joseph ça ne peut plaire. 

Voyant près d'elle les Orlous-, 

Il tremble, hélas !... car, comme époux, 

Il craint leur ardeur meurtrière. 



entièrement commerçant, n'admettant par cela même 
aucune vertu morale, est par conséquent le peuple le plus 
corrompu, comme aussi le plus infâme. (M.) 

1. M. de Poniatowski, palatin de Pologne, élu roi de 
cette république par les efforts de Catherine II, souve- 
raine des Russies, dont il avait été l'amant. Cette impé- 
ratrice profita depuis de la bonhomie et de la faiblesse de 
ce prince pour, d'accord avec l'empereur d'Allemagne et 
le roi de Prusse, démembrer son royaume et se partager 
entre eux un tiers environ de l'Etat polonais. (M.) 

2. Orloffs dit Orlous. On tient de bon lieu qu'à Florence, 
dans l'hiver de 1771, l'un des comtes Orloff étant ivre eut 
le malheur, pour ne rien dire de plus, de convenir qu'il 
avait fait mourir de sa propre main le dernier empereur 
de Russie, Pierre III, dans sa prison. Ce prince, dans un 
moment où il croyait n'avoir que des amis auprès de sa 
personne, s'abandonna à sa passion pour le vin et à la 
débauche, en quoi il fut bien secondé par les traîtres qui 
paraissaient se livrer avec lui à cette orgie. Privé de sa 
raison et de ses facultés, il s'endormit. Orloff, trouvant 
belle l'occasion de faire sa fortune par un parricide aussi 
lâche qu'aisé, en profita. Il se jette sur son maître et son 
ami qu'il étrangle avec une serviette. La czarine, débar- 
rassée d'un mari qui, le premier, avait voulu se défaire 

VIII. 20. 



:34 Clairambault-AIaurepas. 

Le Danois'^, par innovation, 
Veut réformer jusqu'au bouillon 
Qu'on apporte à la bonne mère. 

Les Suisses ont grossi le train 
Du prince, qui, dans le chemin, 
A payé leur dépense entière. 

Ayant grand'peur des revenants, 
Le Sarde ^, agité de tourments, 
Croit à la crèche voir son père. 



d'elle, servie de bonheur et de vitesse, ne dut pas même 
faire de recherches sur la prétendue maladie et le genre 
de mort de l'empereur. Il fallait qu'elle s'en rapportât, 
même sans examen, à tout ce qu'on lui disait à cet égard, 
sans quoi cette tragédie eût été suivie d'une révolution 
générale dans l'empire et d'une boucherie universelle dans 
Pétersbourg. La conduite de l'impératrice peut être jus- 
tifiée aisément et fort simplement par la loi du talion et 
par le droit de récrimination ; mais rien ne peut rendre 
moins odieuse la conduite d'Orloff. Il est même surprenant 
qu'il n'en ait pas reçu, comme l'assassin du prince Ivan, 
la juste récompense ; et plus surprenant encore que son 
indiscrète ivrognerie ne lui ait pas été aussi funeste qu'à 
son malheureux maître. (M.) 

1. Les gazettes, depuis deux ans, en parlant chaque jour 
des continuels changements dans le gouvernement du Da- 
nemark, expliquent assez le sens de ce couplet. (M.) 

2. Placé sur le trône par l'abdication de Victor-Amédée, 
le roi de Sardaigne lui refusa non seulement la couronne 
qu'il redemandait par des motifs de conscience, mais encore 
et précisément à ce sujet, il le priva de la liberté jusqu'à 
sa mort. Débarrassé, par le système actuel et politique de 
l'Europe, des agitations inutiles de l'ambition et de celles, 
plus inutiles encore, que lui donnaient son amour et ses ta- 



Année l'J'/l. 235 



Clément quatorze est sur les bras 
De ses bons amis les castrats^ 
Qui le portent avec sa chaire. 

Admirant son humanité, 
Les reines, d'un air enchanté, 
Embrassent toutes le Saint-Père. 

Jésus tremble, il lui faut du feu; 
Thérèse ^ le réchauffe un peu. 
Et veut être sa ménagère. 

Le Prussien ^, assez librement 
Voulant faire son compliment. 
Pousse et fait choir la chambrière. 

L'enfant lui dit bien doucement : 
Mon frère, il me paraît vraiment 
Que le sexe ne vous plaît guère. 

lents pour la guerre, rendu ainsi à lui-même, ce prince 
est, à ce qu'on assure, tellement tourmenté par le souvenir 
de sa conduite avec son père, que réellement il croit sans 
cesse le voir prêt à l'accabler de reproches et de malédic- 
tions. (M.) 

1. Par une belle ordonnance, qui eût été très plaisante 
sous le pontificat de la papesse Jeanne, Clément XIV a 
interdit pour jamais, dans ses Etats, la barbarie de priver 
les hommes de la virilité, pour flatter, par des sons incom- 
plets et plats, le mauvais goût et les oreilles épuisées de 
quelque vieux luxurieux. (M.) 

2. Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne. (M.) 

3. Ce vers et le suivant font allusion au goût ultra- 
montain dont on a taxé faussement le roi de Prusse d'être 



236 Clairambault-Maurepas. 

Je ne suis point de ces messieurs, 
Répond-il ; contre elle, d'ailleurs, 
J'ai droit assez d'être en colère. 

Car, sans doute, il me tient au cœur 
De voir, même ici, son ardeur 
A me tailler quelque croupière. 

Au reste, apaisez-vous. Seigneur, 
Et pour elle n'ayez frayeur ; 
Elle n'a tombé qu'en arrière. 

Aux femmes il faut d'autres coups 
Pour les faire crier aux loups ; 
La plus sage est dure au derrière. 

Et puis, pour vous chauffer les doigts, 
A mon neveu le Suédois ^ 
Je ferai quitter la tanière. 

Il présente à l'enfant bénin 

George trois ^ monsieur son cousin, 

Qui fournit au feu la matière. 



entiché. Personne plus que ce prince ne porta des hom- 
mages plus vifs au beau sexe. Sa passion à cet égard, ses 
excès même, et un accident peu connu dont les suites 
devinrent funestes, le rendirent absolument inhabilej dès 
avant qu'il montât sur le trône, car à cette époque il se 
nomma un héritier, assuré qu'il était de ne pouvoir en 
procréer. (M.) 

1. Le roi de Suède. (M.) 

2, Grâce aux soins politiques et moraux de milord Buth, 



Année IJ/I. zyj 



A la silhouette, traits pour traits i, 
L'Anglais dessine les portraits 
De la sainte famille entière. 

Le Prétendant, d'un ton fort doux, 
Dit à Jésus : Méfiez-vous 
De ces joueurs de gibecière. 

L'enfant répond : Va, ne crains pas 
Ces deux Germains^ en mes États 
Ne feront jamais de poussière. 

Brandebourg, entendant cela, 
Lui dit : Mon beau Jésus, oui da ! 
Et vous le prend par la lisière. 

Il se rend maître de l'enfant, 
Il le mène tambour battant 
Et le traite à la militaire. 



son gouverneur, le roi dAngleterre dessine bien et même 
très supérieurement à ce qu'on peut attendre, non pas 
seulement d'un souverain, mais même d'un particulier qui 
n'en fait pas son état. Son goût et ses talents à cet égard 
qu'il exerce chaque jour fort régulièrement, lui ont inspiré 
l'idée de faire ériger à Londres une académie de dessin 
et une autre à Rome, à l'instar de celle de France. (M.) 

1. Chacun sait assez ce que c'est qu'un portrait à la sil- 
houette. A ce sujet, on a cru qu'il pouvait être plaisant de 
faire suivre à un roi d'Angleterre une mode qui a pris 
naissance à la cour de France et qui'a eu son règne avec la 
même fureur qu'autrefois les bilboquets et les pantins. (M.) 

2. Ce n'est pas de cousin germain mais d'Allemand 
dont il est ici question. (M.) 



238 Clairambault-Alaurepas, 

Voyant que ce n'est point un jeu, 
Tous les princes font flamme et feu, 
Et le citent au ban-arrière ^. 

Mais Fédéric, ce fier mutin-, 
Avec Jésus va son chemin. 
Et leur répond à sa manière : 

Lère, la, 1ère, Ion 1ère, 

Lère, la, lère, Ion la. 



EPIGRAMMES DIVERSES 



SUR LE ROI 

Le bien-aimé de l'almanach 
N'est pas le bien-aimé de France: 
Il fait tout ab hoc et ab hac. 
Le bien-aimé de l'almanach. 
Il met tout dans le même sac, 



1. Ban-arrière pour arrière-ban. Le roi de Prusse, sans 
s'en inquiéter davantage ni qu'il en soit rien résulté, fut 
cité et mis à celui de l'Empire pendant tout le cours de la 
dernière guerre. (M.) 

2. Le même prince ne prononce et ne signe jamais 
Frédéric, mais Fédéric seulement, qu'il trouve moins dur 
à l'oreille ; cela est plus bref aussi et c'est quelque chose 
pour ceux qui calculent tout. (M.) 



Année lyjl. 239 



Et la justice et la finance : 
Le bien-aimé de l'almanach 
N'est pas le bien-aimé de France. 



SUR LE DUC DE CHOISEUL 

Ta grandeur est à toi, nul ne peut la ravir. 
Le jour de ton exil, le plus beau de ta vie. 
Met le comble à ta gloire, et c'est pour nous punir 
Que l'aveugle destin fait triompher l'envie. 
Entre Mars et Minerve, on placera Choiseul ; 
Et Clio, de nos cœurs interprète chérie, 
Prenant tout à la fois le burin et le deuil, 
Gravera sur l'airain les pleurs de la patrie. 



SUR LE CHANCELIER MAUPEOU 

Ce noir vizir, despote en France, 
Qui, pour régner, met tout en feu. 
Méritait un cordon, je pense, 
Mais ce n'est pas le cordon bleu\ 



I. « Ne pouvant se venger autrement de M. le chance- 
lier, on assure qu'un membre du Parlement a fait contre 
le chef de la magistrature 1 epigramme suivante, qui fait 



240 Clairambault-AIaurepas. 



SUR L AVOCAT GENERAL SEGUIER 

Encelade nouveau, tu joins à ses cent mains 
Le ventre de Silène et le front de Thersite. 

Le vin, l'argent, Brochot^ et les p 

Dictent les plaidoyers que ta voix nous débite. 

Que fais-tu, vil Séguier, au temple de Thémis? 

Gendre de Turca^'et ^, que n'es-tu son commis ? 

Vil délateur d'Ulysse et de l'Aréopage, 

Va broyer la ciguë, empoisonner le sage ; 

A Montblin ^ exilé va porter le cordeau. 

De Maupeou sois victime, ou deviens son bourreau. 



SUR LE NOUVEAU PARLEMENT 

Enfin Maupeou me donne un Parlement tout fait, 
Disait à certain duc un monarque imbécile. — 



allusion à ce qui vient de se passer et à l'honneur^du cor- 
don bleu qu'a obtenu depuis peu le chef de la magistra- 
ture. » {Mém. de Bachaumont.) 

1. Procureur général des requêtes de l'Hôtel, homme 
de beaucoup d'esprit et compagnon de débauche^ de 
M. Séguier. (M.) 

2. lia épousé la fille de M. Vassal, homme de finance. 
(M.) 

3. De Montbelin, jeune conseiller des enquêtes, qui s'est 
singulièrement distingué dans l'affaire présente, et qui est 
exilé à nie-Dieu, où il manque du nécessaire. (M.) 



Année l/Jl. 

Rien ne lui sera plus facile^ 
Répondit le plaisant, car son père en vendait. 



Pourquoi te donner la torture, 
Maupeou, pour raccoler les magistrats nouveaux ? 

Manquerais-tu, par aventure, 
De gens perdus d'honneur, fripons ou m ? 

A tes odieux mercenaires 
Joins Palissot, et La Harpe et Linguet, 

Tous trois marqués pour le gibet. 
Alors, en attendant de meilleures affaires^ 

Messieurs les premiers commettants 
Pourront passer utilement leur temps 

A faire rompre leurs confrères. 



De ces deux Parlements l'extrême différence 
Doit pour les rapprocher former des embarras : 
Thémis les a pesés dans sa juste balance; 
L'ancien était trop haut et le nouveau trop bas. 



Lorsque je vois cette vermine 
Que l'on érige en Parlement, 
Je les pendrais tous sur la mine, 
Disait le bourreau gravement. 

VIII. *i 



242 Clairamhault-Maurepas. 

Mais sur le vu d'une sentence 
De ce tripot irrégulier, 
Je ne pourrais, en conscience, 
Pendre même le chancelier. 



La cour royale est accouchée 
De six petits parlementaux, 

Tous composés de m 

Le diable emporte la nichée ! 



Les sénateurs intrus dans le sacré manoir, 
Après maints plaidoyers dans leur cause première, 
Sur le plus mince objet ont si peu de lumière 
Qu'ils n'ont pu décider si Leblanc était noir ^ 



SUR LA COUR DES AIDES' 

Nos époux, ô Louis, sont en captivité. 
Nous gémissons loin d'eux dans la viduité. 



1. A propos de la cause d'un sieur Leblanc, remise 
après plusieurs audiences pour s'en mieux instruire. (M.) 

2. A l'occasion du bruit qui avait couru de l'exil de la 
cour des Aides, au mois de mars, on avait fait ce placet 
facétieux, au nom des femmes des conseillers du Parle- 
ment. 



Année l J J 1 . 243. 



Jusqu'à ce jour pourtant une erreur secourable 
A nos cœurs désolés apportait quelque espoir : 
Mais enfin, de Maupeou la vengeance implacable 
Nous condamne, dit-on, à ne les jamais voir. 
A leur comble montés nos maux sont sans remèdes; 
Laissez-nous pour soutien au moins la cour des Aides. 



SUR LE GRAND CONSEIL 

Qu'a jamais des tyrans l'engeance soit proscrite ! 
De quatre en voilà trois dont on est soulagé. 
Le jésuite nous a délivrés du clergé ; 
Le Parlement nous a délivrés du jésuite; 
Le Conseil nous délivre enfin du Parlement. 

O mon Dieu ! délivrez-nous vite 
De ce Conseil des rois devenu leur tyran I 



SUR VOLTAIRE 

La larme à l'œil, la nièce d'Arouet 

Se complaignait au surveillant Malesherbe 

Que ï'écrivain neveu du grand Malherbe ^ 

I. Fréron avait fait dans ses feuilles un portrait sati- 
rique de Voltaire, sans le nommer. Celui-ci aima mieux 
s'y reconnaître que de dissimuler son ressentiment. Il fit 
faire des plaintes à M. de Malesherbes par sa nièce, qui était 
alors à Paris. C'est ce qui occasionna cette épigramme. (M.) 



244 Clair ambault-Maurepas. 

Sur notre épique osât lever le fouet. 

Souffrirez- vous, disait-elle à l'édile, 

Que chaque mois ce critique enragé 

Sur mon pauvre oncle à tout propos distille 

Le fiel piquant dont son cœur est gorgé ? — 

Mais, dit le chef de notre librairie, 

Notre Aristarque a peint de fantaisie 

Ce monstre en l'air, que vous réalisez. — 

Ce monstre en l'air! votre erreur est extrême, 

Reprend la nièce : eh ! monseigneur, lisez. 

Ce monstre-là, c'est mon oncle lui-même. 



SUR LA HARPE ^ 

Dans l'absence de mon valet, 

Un colporteur, borgne et bancroche. 

Entre jusqu'en mon cabinet 

Avec force ennui dans sa poche. 

Les douze Césars pour six francs, 

Me dit-il : exquis, je vous jure; 

L'auteur, qui connaît ses talents. 

L'a dit lui-même en son Mercure. 

C'est Suétone tout craché. 

Et traduit... traduit. Dieu sait comme ! 



I, A propos de la traduction de Suétone que La Harpe 
venait de publier. Les trois premières épigrainmes sont de 
Piron. 



Année l'J'Ji. 245 



Ce sont tous les monstres de Rome 
Qu'on se procure à bon marché. 
De ce recueil pesez chaque homme : 
Des empereurs se vendent bien; 
Caligula seul vaut la somme, 
Et vous aurez Néron pour rien. — 
Que cent fois Belzébuth t'emporte, • 
Lui dis-je, bouillant de fureur. 
Fuis avec ton auguste escorte... 
Et puis de mettre avec humeur, 
Ainsi que leur introducteur. 
Les douze Césars à la porte. 



Le voilà donc ce petit virtuose. 
Toujours s'aimant sans avoir de rivaux ! 
Écrivaillant, soit en vers, soit en prose, 
Et sous Lacombe ^ alignant ses journaux ! 
Comme aux sifflets chaque jour il s'expose 
Pour deux écus, aux badauds de Paris 
Il vend en vain des Césars travestis. 
C'est pour tomber qu'il joute avec La Pause"'. 
Ce grand auteur, si j'en crois ses écrits, 
De ses héros fait mal l'apothéose : 
Timolèon ^ meurt le jour qu'il est né; 



1. Libraire chargé de plusieurs journaux. (^L) 

2. Autre traducteur du même- ou^Tage. (M.) 

3. Tragédie de M. de La Harpe. (M.) 



246 Clairambault-AIaurepas. 

Pour Mèlanie^ on bâille à bouche close 
En admirant ce drame infortuné; 
Et Suèto7ie, à périr condamné, 
Va dans la tombe où Gustave ^ repose. 



Monsieur La Harpe habille en jaune ^ 
Les plats Césars qu'il publie aujourd'hui : 
Savez-vous bien pourquoi ? C'est que son Suètonc 
Est bilieux et méchant comme lui. 



J'ai sous un même nom trois attributs divers : 
Je suis un instrument, un poète, une rue; 
Rue étroite, je suis des pédants parcourue; 
Instrument, par mes sons je charme l'univers; 
Rimeur, je l'endors par mes vers. 

1. Drame du même auteur. (M.) 

2. Autre tragédie du même. (M.) 

3. Cette traduction était brochée sur papier jaune. (M.) 



ANNÉE 1772 



CELA REVIENDRAI 



Chantons dans un vaudeville 
Le retour des vertus qu'on aura; 
L'honneur gothique à la cour, à la ville, 
Le sentiment, qu'on trouve de vieux style, 
Cela reviendra. 

Français, ne perdez pas l'espérance, 
Tout va bien, tout encor mieux ira; 
La liberté, le crédit, l'abondance, 
La candeur, les jésuites, l'innocence. 
Cela reviendra. 

I. On a toujours dit que les Français se consolaient de 
tout par une chanson. On commençait à craindre que la 
nation n'eût perdu son caractère ; mais un plaisant nous 
prouve que cette terreur est vaine, et que l'on sait encore 
rire à Paris, 

Voici un vaudeville qui court, et contre l'auteur duquel 
on dit que le ministère fait des recherches sévères. {Mém. 
de Bachaumont.) 



248 Clairamhault-Alaurepas, 

Tout revient, la pudeur, le courage, 
La gaîté, les mœurs, et caetera : 
Je sais même une demoiselle sage. 
Qui disait, en perdant son pucelage : 
Cela reviendra. 



LE FERAIIER ET LES CHIENS ^ 



Un gros fermier qu'on appelait Martin, 
Riche en troupeaux, de commerce facile. 
Près de Paris avait son domicile. 
Plus que de droit le sexe féminin 
Le gouvernait et quelquefois le vin; 
A cela près, c'était un honnête homme, 
Tel qu'à Paris, à Vienne ou dedans Rome 
On n'en eût pu rencontrer de meilleur. 
Douze grands chiens, des méchants la terreur. 
De la maison gardaient les avenues : 
Pour s'y glisser il n'était point d'issues 
Dont les détours ne leur fussent connus; 
A chaque instant ils y faisaient la ronde. 
Un guet bien sûr et des cris assidus. 
Cela déplut, non au propriétaire, 



I. Fable politique relative à la suppression des Parle- 
ments par le chancelier Maupeou. 



Année l'JJ2. 249 



Mais aux valets, mais à la basse-cour : 

Tous ces gens-là n'aiment pas le grand jour 

Ni l'œil du chef, ni rien qui les éclaire. 

Le premier plan fut de forcer les chiens 

A tout souffrir, à tout voir sans rien dire ; 

Pour cet effet ils prirent les moyens 

Que l'industrie en pareil cas inspire : 

On les flatta d'abord pour réussir; 

Mais, ne tirant de là nul avantage. 

On crut devoir au bâton recourir, 

Et tous les jours on en faisait usage. 

Un vieux valet, d'une inflexible humeur. 

Les assommait dès que sa fantaisie 

Ne contenait à son gré leur furie; 

Il redoublait, quand, mordant le voleur 

Qu'il honorait de toute sa faveur, 

Ils caressaient l'honnête homme et le sage 

Qui du fermier consen'ait l'héritage. 

Comme l'on vit qu'on ne pouvait gagner 

Des surveillants d'un pareil caractère. 

Auprès du maître, afin de s'en défaire, 

On résolut de les calomnier. 

Ce n'était pas une besogne aisée : 

Dans la maison était un intendant 

D'une vertu rigide et consommée^ 

Qui parlait d'eux avantageusement : 

Non, disait-il, on ne peut pas connaître 

De meilleurs chiens. Heureux cent fois le maître 

I . L'auteur veut parler ici du duc de Choiseul. 



230 Clairamhault-Maurepas. 

Qui réunit pour garder la maison 

Des surveillants d'une étoffe pareille ; 

Ils sont braillards, mais toujours la raison 

Conduit leurs dents et dirige leur veille; 

L'homme intrigant, le larron, l'assassin 

Tentent en vain d'échapper à leur vue : 

Si vous vivez, respectable Martin, 

C'est à leurs cris que la gloire en est due. — 

On peut juger qu'avec un protecteur 

Si généreux, et si bon connaisseur, 

On n'avait pas à craindre pour la vie 

De ces bons chiens. Aussi, pour l'écarter, 

On fit un jour ce que la calomnie 

A de plus noir, ce que peut inventer 

L'âme aux forfaits la plus déterminée. 

Ce n'est pas tout : une prostituée. 

Dont le fermier adorait les appas. 

Qui l'endormait tous les soirs dans ses bras,. 

Pour l'écraser se mit de la partie^. 

Pendant un temps le fermier chancela. 

Mais la manœuvre était trop bien ourdie : 

De la maison un soir on le chassa 

Avec éclat, avec ignominie. 

Certain maraud, esprit vil et rampant ^ 



1. Allusion à M™« du Barry. 

2. Allusion au duc d'Aiguillon, nommé ministre des- 
affaires étrangères le 6 juin 1771. « C'était une excellente 
acquisiti(#i pour le parti antiparlementaire, et il n'y avait 
aucun retour à craindre d'un ennemi aussi implacable. » 
{Vie privée de Louis XV,) 



Année I'J'J2, 251 



Un orgueilleux sans honneur, sans naissance, 

Laid de figure et que les chiens souvent 

Avaient jadis houspillé d'importance, 

Fut indiqué par le sot comité 

Et sur-le-champ par Martin accepté 

Pour occuper auprès de lui la place 

Que le premier avait dans la maison. 

Ne faut jamais augurer rien de bon, 

D'avantageux, quand un fripon remplace 

Une âme honnête : on va dans un instant 

En présenter un exemple frappant. 

Notre coquin met d'abord en usage. 

Pour s'affermir plus efficacement, 

L'art dangereux du faux patelinage 

Qu'il possédait supérieurement; 

Puis, quand il eut gagné la confiance 

Et qu'il se vit dans son poste assuré, 

Dans un clin d'œil tout fut dénaturé; 

Il immola les chiens à sa vengeance : 

Il en plaça d'autres, que dès l'enfance 

Le scélérat lui-même avait formés. 

Ces nouveaux chiens, toujours accoutumés 

A ne flatter que gens de son espèce, 

Près du fripon dépouillaient leur rudesse : 

Pour le seul sage ils résen^aient leurs dents. 

Ainsi dans peu tous les honnêtes gens 

Furent bannis : chose presque incroyable 

Et vraie encor, quoique peu vraisemblable, 

Hormis un seul, on chassa les parents. 

Depuis ce temps, cette maison remplie 



252 Clairambault-Maurepas, 

Jusques alors de sujets vertueux, 
Ne reçut plus que de vils malheureux 
Et qu'une horde aux crimes enhardie. 
Mal en advint au bonhomme Martin ; 
On fit entrer un soir un assassin, 
Qui^ ne trouvant ni chien ni sentinelle, 
Le poignarda dans les bras de sa belle. 

« 
Ceux qui voudront le prendre pour modèle 
Auront un jour un sort pareil au sien. 
Ne fréquentons que des hommes de bien; 
Avec le fourbe aussitôt qu'on se lie 
On compromet son honneur et sa vie. 



LA CLIQUE 

DE 

MADAME DU BARRY* 

Eut-on pensé qu'une clique, 
Se moquant de la critique, 
Sût d'une fille publique 

I. On passe ici en revue les partisans de M"'^ du Barry, 
11 est fâcheux que cette satire, aussi plate que méchante, 
ne se ressente en rien des vaudevilles piquants delà vieille 
cour. (M.) , 



Année i'J'/2, 253 



Faire un nouveau potentat? 
Eût-on cru que, sans vergogne, 
Louis à cette carogne 
Abandonnant la besogne, 
Laisserait perdre l'Etat ? 

Par elle on devient ministre : 
C'est sur son ordre sinistre 
Que d'Aiguillon tient registre 
Des élus et des proscrits. 
Le public indigné crie, 
Mais du Roi l'âme avilie. 
Sûre de son infamie. 
Est insensible au mépris. 

Tous nos laquais l'avaient eue 
Lorsque, trottant dans la rue, 
Vingt sous offerts à sa vue 
La déterminaient d'abord : 
Quoi que Louis ait su faire, 
La cour, à ses vœux contraire. 
Moins lâche qu'à l'ordinaire. 
Pour la fuir est bien d'accord. 

J'en excepte les espèces 
Qui pensent que leurs bassesses 
Leur vaudront quelques caresses 
Des commis et des valets. 
Objet de notre risée, 
Que cette troupe effrontée 
VIII. 22 



2C4, C lair ainbaul t- AI a ur ep a s. 



Pour le moins soit régalée 
Ici de quelques couplets. 

Commençons par le plus digne. 
Le public nous le désigne : 
Bissy, cet honneur insigne 
Ne peut regarder que toi ; 
Ton esprit faux et maussade, 
Toujours triste, toujours fade^ 
T'eût valu quelque ambassade, 
S'il ennuyait moins le Roi. 

Vil athlète de la brigue, 
Vil sectateur de l'intrigue, 
De la cour que tu fatigues 
Retire-toi donc enfin ! 
Ne vois-tu pas qu'on te moque. 
Et que ton aspect baroque 
N'offre plus rien qui ne choque 
Richelieu, fais une fin. 

Peu délicat sur l'honnête. 
Plat courtisan, flatteur bête, 
Sans caractère et sans tête, 
D'Aumont, voilà ton portrait : 
De ta petite existence 
Content jusqu'à l'insolence. 
Tu crois que sans indulgence 
On doit te trouver parfait: 



Année i'/'/2. 255 



Qu'as-tu fait de ta prudence, 
Condé, dans cette occurrence? 
De ton nom, cher à la France, 
Tu viens de ternir l'éclat ; 
Abandonne la partie, 
Efface l'ignominie. 
Viens défendre la patrie, 
Rends un héros à l'Etat. 

Maillebois sut être infâme. 
Et dans le fond de son âme 
Avait ourdi mainte trame 
Pour perdre son ennemi : 
Du même crime coupable, 
Voir que de Broglie l'accable 
Et le déclare incapable. 
Cela paraît inouï. 

Des Cars, Laval et tant d'autres, 
Qui vous croyez des apôtres, 
A d'autres 3^eux que les vôtres 
Vous ne semblez que des fous; 
Allez, que rien ne vous gêne; 
N'appréhendez point la haine : 
Vous ne valez pas la peine 
Que l'on s'occupe de vous. 

Pourvu que Choiseul détale, 

La jésuitique cabale 

Dit que le Roi sans scandale 



256 Clairamhault-AIaurepas. 

Peut vivre avec du Barry ; 
Que le ciel choisit l'impure 
Pour montrer à la nature 
Qu'il n'est vile créature 
Dont il ne tire parti. 

Croit-on qu'épargnant les femmes, 
Je laisse ces bonnes dames 
S'applaudissant dans leurs âmes 
D'imaginer qu'on les craint : 
Tant qu'elles furent jolies, 
On toléra leurs folies ; 
Depuis, elles sont momies 
Et personne ne les plaint. 

Des restes de la v , 

Valentinois resta folle ^, 
Et cette insipide idole 
A du Barry se donna. 
Près d'une jeune princesse, 
Pour élever sa jeunesse, 
Le Roi mit cette comtesse... 
Le beau choix qu'il a fait là ! 

La maîtresse de Soubise -, 
Comme une femme de mise, 

1. La duchesse de Valentinois. M'"'' du Deffand disait 
d'elle, à la fin de l'année 1769 : « La dame Valentinois est 
•comme hors de combat ; on dit qu'elle redevient folle. » 

2. M'"'' la comtesse de l'Hôpital, maîtresse du prince de 
Soubise. (M.) 



Année 7772 



/ / 



25: 



Dans les cabinets admise, 
Croit faire des envieux. 
Aujourd'hui, même en province, 
On trouve cet honneur mince, 
Du Barry fait voir au prince 
Les borgnes et les boiteux. 

Talmont * croit jouer un rôle, 
Et, si quelqu'un la contrôle. 
D'avance elle se console 
Par l'espoir d'un grand crédit. 
Le Roi s'en rit sans scrupule, 
La pauvre vieille crédule 
Xe voit pas qu'au ridicule 
Se bornera son profit. 

Mirepoix-, plus avisée. 
Laissant aux sots la fumée 
Et du solide occupée. 
Se fait donner de l'argent. 
Depuis longtemps la commode 
De la maîtresse à la mode, 
Elle vend de sa pagode 
Les bontés bien chèrement. 

1. La princesse de Talmont. 

2. La. maréchale de Mirepoix avait été l'une des pre- 
mières femmes de distinction qui, par intérêt, avaient con- 
senti à paraître en public à Versailles avec M'"* du Barry-. 
« Elle joue un rôle indigne, écrivait M™^ du Deffand à 
Walpole ; elle cherche à faire des recrues pour diminuer 
sa honte, mais jusqu'à présent sans grand succès. » 

v]ii. 22. 



258 Clairamhdult-Maurep 



LES 



LIQUIDATIONS DU PARLEMENT^ 



Vexez, messieurs du Parlement, 
Liquider chacun votre office; 
L'État veut vous rendre service. 
Tout est prêt pour le payement. 
Reconnaissez légalement. 
Par quittance devant notaire. 
Avoir reçu la somme entière, 
La finance et le supplément. 
Mais, où l'argent, le numéraire ? 
Vous écriez-vous vivement. 
Pour gens consommés en affaire, 
Vous raisonnez bien gauchement. 



I. « Il y avait longtemps qu'on n'avait ri sur le compte de 
l'abbé Terray. On le fit à l'occasion du remboursement des 
offices supprimés. Rien de plus singulier que la manière 
dont l'opération se consommait au trésor royal. Après 
avoir liquidé votre office, on vous faisait donner une quit- 
tance comme si vous aviez reçu le prix en espèces son- 
nantes, puis on vous retirait cette quittance sans vous en 
donner un ^ol, et l'on vous fournissait un contrat sur le Roi, 
comme si de votre plein gré vous aviez prêté à Sa Majesté le 
montant de ladite somme. C'est pour plaisanter sur cette 
comédie qu'on répandit cette épigramme politique, peu 
digne d'être recueillie comme pièce littéraire, mais pré- 
cieuse et importante comme pièce historique. » {Mémoires 
sur l'abbé Terray) 



Année l'/'J2. 259 

L'argent est un métal solide, 

Il s'agit ici de liquide : 

Eh ! pourquoi vous tant intriguer ? 

On veut à tous vous déléguer 

Une rente liquide et claire 

Sur les brouillards de la rivière. 



LA 

DISGRACE DU CHANCELIER 



Par ma foi, René de Maupeou, 
Vous devriez bien être soûl, 

Lon lan la dérirette, 
De tous les pamphlets d'aujourd'hui; 

Lon lan la dériri. 

Votre crédit baisse, dit-on. 
Chacun vous tire au court bâton; 
N'en êtes-vous pas étourdi ? 

L'abbé Terray, le d'Aiguillon 
Méditent quelque trahison ; 
Le petit saint ^ s'en mêle aussi; 

Saint-Florentin, aujourd'hui duc de la Vrillière. (M.) 



260 Cl air amb au It- AI au repas. 

Mais votre plus affreux malheur 
C'est de n'être plus en faveur 
Avec madame du Barry. 

Jusqu'à ce monsieur de Beaumont 1 
Qui vous a fait certain affront, 
Sans vous en avoir averti. 

Ce qui redouble encor vos maux, 
Le maître vous tourne le dos, 
Et bien plus, la future en rit. 

Voulez-vous que je parle net? 
Il faut faire votre paquet ; 
Monseigneur^ décampez d'ici. 

Car à la Grève un beau Salvû 
Pour vous bientôt est réservé, 

Lon lan la dérirette, 
Et par-dessus De profimdis, 

Lon lan la dériri^. 

î. On prétend que l'archevêque s'était opposé à la publi- 
cation des monitoires. (M.) 

2. « Du jeudi 23 avril. — Ce jour, au milieu des bruits 
qui se renouvellent encore de la disgrâce prochaine et 
tant désirée de M. le chancelier, on débitait que M. le 
prince de Bauveau, l'un des quatre capitaines des gardes 
du corps, de quartier près la personne du Roi, et du nombre 
des seigneurs de la cour les plus opposés aux opérations 
actuelles dont il avait été lui-même la victime, avait eu 
sur l'affaire des Parlements une conversation assez longue 
avec Sa Majesté, qui lui en avait elle-même fourni l'occa- 



Année ij'j2. 261 



LE SIECLE PRESENT 

J'ai souvent remarqué qu'à force de mystère 

On était importun; j'ai dit : il faut me taire : 

Tout ce que j'ai pensé je l'ai mis par écrit ; 

Mais sans réflexion et souvent sans esprit. 

Nous vivons autrement que ne vivaient nos pères ; 

Nous jouons fort gros jeu, mais nous ne mangeons guères. 

Eux faisaient grande chère et jouaient petit jeu ; 

Ils ne s'amusaient pas, mais ils s'ennuyaient peu. 

Nous avons plus de peine à supporter la vie, 

Et ce qui les charmait à présent nous ennuie. 

Il me semble, en un mot, qu'au siècle où nous vivons, 

Les plaisirs sont plus courts et les ennuis plus longs; 

Les corps plus délicats, les âmes plus fragiles ; 

Les hommes plus cruels, les femmes plus faciles ; 

Les petits sont plus bas, mais les grands sont moins hauts; 

Les hivers sont plus froids et les étés moins chauds ; 

Les courtisans plus plats, les rois plus imbéciles; 

Les chanceliers plus faux, les maîtresses plus viles : 

Ainsi je me plaisais à parcourir les rangs. 

J'ai trouvé peu d'amis, encor moins de parents ; 

Des maîtres toujours durs, des valets indociles, 

sion... On racontait encore que le docteur Lorri, médecin 
célèbre de la Faculté de Paris, répandu dans les meilleures 
maisons, avait dit en très bonne compagnie que sous 
quinze jours le chancelier serait déplacé. » {Jo:irnal de 
Hardy.) 



202 Clairamhault-Maurepas. 

Des Parlements détruits et des lois inutiles. 

Tout va de mal en pis, et, par un sort fatal, 

Ceux qui parlent le mieux agissent le plus mal. 

Les fripons font les lois et les sots obéissent ; 

Les amants n'aiment point, les maîtresses trahissent; 

L'estomac est trop faible et l'appétit trop fort. 

Personne n'a raison et la nature a tort. 

A force de souplesse on parvient à la gloire. 

Un savant a trouvé, si j'ai bonne mémoire^ 

Plus de mal dans le mal que de bien dans le bien. 

La douleur est réelle et la santé n'est rien. 

A nos vœux les plus doux le destin est contraire, 

Et l'on déplaît souvent parce qu'on voudrait plaire. 

Les plus petits succès demandent quelque soin; 

Les désirs sont trop près et les objets trop loin; 

Les sentiments sont froids, les paroles de même; 

On ignore qu'on hait, on ne sait pas qu'on aime. 

L'homme le plus heureux se plaint encor du sort ; 

On ne vit pas longtemps et l'on est longtemps mort. 



NOÈLS POUR L'ANNEE 1772* 

Que chacun se dépêche, 
Avant le jour des Rois, 



I. « On fait assez volontiers, à la fin de l'année, des noëls 
sur la cour, qui roulent sur les anecdotes galantes ou poli- 



Année IJJ2, 261 



De se rendre à la crèche 
Comme on fit autrefois. 
Profitons du moment de l'absence des princes. 
Ceux qui restent ne feront pas 
Dans rétable un trop grand fracas, 
Leurs ressources sont minces. 

Condé, Bourbon^, La Marche, 
Avancez les premiers, 
Car en fait de démarches 
Il faut que vous brilliez ; 
Jésus sera flatté de voir votre cohorte ; 
Monteynard^ vous introduira : 
Monsieur Cromot ^ vous y suivra 
Au moins jusqu'à la porte. 

Condé, voyant l'étable, 
Dit que le bâtiment 
Est d'un goût détestable; 



tiques. Un plaisant vient d'en mettre au jour de cette 
espèce qui, s'ils ne sont pas bien piquants par leur tour- 
nure, serviront de pièces historiques pour constater quelques 
faits auxquels ils ont rapport. » [Mémoires de Bachmi- 
mont.) 

1. Au mois de décembre, les princes de Condé et de 
Bourbon, qui avaient protesté contre la suppression du Par- 
lement et vivaient en quelque sorte exilés de la cour, écri- 
virent une lettre de soumission au Roi. Leur exemple ne 
tarda pas à être suivi par les ducs d'Orléans et de Chartres. 

2. Ministre de la guerre. (M.) 

3. Premier commis des finances. (M). — « A peine l'abbé 
Terray fut-il installé, qu'il rappela le sieur Cromot, ce pre- 



264 Cîairamhault-AIaurepas, 

Il propose à l'enfant 
De venir voir du sien les fastes, l'opulence ; 
Il doit presque tout, il est vrai, 
Mais c'est grâce à l'abbé Terray 
Qui règle sa finance. 

Mon cousin, dit La Marche, 

Cet abbé s'en rira; 

Je combine une marche • 

Qui nous enrichira. 
Quand de surintendant j'exercerai la place, 
L'ami Cromot nous fournira 
Autant d'argent qu'il nous plaira, 

Car rien ne l'embarrasse. 

Le chancelier s'avance 

Avec son Parlement ; 

D'un petit air d'aisance 

Il veut baiser l'enfant; 
Joseph lui dit : Monsieur, vous êtes fort aimable. 
Souple, caressant, intrigant. 
Fin, faux, fourbe, traître, méchant ; 

Mais sortez de l'étable. 

Le Parlement de France 
Voulait, ce nonobstant, 



mier commis des finances remercié par M. d'Invau et de- 
venu l'objet de l'indignation générale, par son luxe inso- 
lent et les déprédations effroyables dont on l'accusait. » 
[Mémoires sur l'abbé Terray.) 



Année IJJ2. 265 



Faire sa révérence 
Et même un compliment. 
Maupeou, lui dit : Amis, venez- vous mettre à table, 

Il faut rire de tout ceci; 

Le Brun ^ viendra tantôt ici 
Rendre Joseph traitable. 

Dans ce réduit rustique 

Où Jésus était né, 

D'un air sombre et cynique 

Parut le grand abbé; 
L'abbé, le contrôleur de toutes nos finances, 
Dit : Je n'ai rien à prendre là ; 
Sortons, peut-être qu'il faudra 

Donner quelque ordonnance. 

Joseph lui dit : Grand prêtre, 
Soyez le bienvenu. 
Vous voyez notre maître. 
Il est presque tout nu. 
Que me demandez-vous, répondit le Lévite, 
J'ai besoin de tout mon argent ; 
Il m'en faut pour le comte Jean- 
Et pour toute sa suite. 

J'ai pour me mettre au large 
Mon centième denier, 

1. Confident et secrétaire du chancelier, dont il a été le 
précepteur. (M.) 

2. Beau-frère de la comtesse du Barry. (M.) 

yiii. 23 



266 Clairamhault-Maurepas. 

Et j'aurai de la marge 

Si l'on veut le payer; 
Mais comme, en attendant, il vous faut de quoi vivre 
Entre d'Amerv^al et Normand ^, 
Vous jouirez incessamment 

D'un nouveau sol pour livre. 

Je vois un autre cuistre. 
Oh ! c'est monsieur Bourgeois - ! 
Mais qu'a donc ce ministre ? 
Il paraît aux abois; 
Qu'il conserve toujours cet esprit qui l'anime. 
Et, sans avoir vu de vaisseau. 
Il saura bien mettre à vau-l'eau 
Toute notre marine. 



1. Le premier de ces financiers avait épousé la fille de la 
maîtresse de l'abbé Terray. Le second était le mari d'une 
certaine dame Morphise, autrefois maîtresse du Roi, et 
depuis celle de notre contrôleur. (M.) 

2. M. Bourgeois de Boynes, ministre de la marine. (AL) 
— Il avait été nommé au ministère de la marine le 
g axxW 1771. « C'était une récompense que M. de Maupeou 
lui faisait donner des services qu'il lui avait rendus dans 
son opération : c'était surtout un détracteur violent des 
Parlements, très propre à pérorer dans le Conseil et à ren- 
verser les raisonnements de quiconque oserait parler en 
leur faveur. « ( Vie privée de Louis XV.) 



ANNEE 1773 



LES PRINCES A LA COUR^ 



Pourquoi faire les méchants, 

Princes très débonnaires, 

Vous n'êtes que deux enfants 

Dont on tient les lisières ; 

Allons donc, Messeigneurs d'Orléans-, 

Redites vos affaires. 

1. « On a fait de nouveaux noëls sur le retour des 
princes à la cour. Ils ne sont pas meilleurs que les pre- 
miers; mais ils paraissent avoir pour objet politique d'en- 
tretenir la division entre les deux branches, à l'occasion 
des deux manières dont la réconciliation s'est faite. Bien 
des gens présument qu'ils émanent de chez le chancelier, 
et que c'est un des petits moyens qu'il sait employer avec 
adresse pour parvenir à ses fins. » (Mémoires de Bachaii- 
mont.) 

2. On lisait dans la Gazette de France du 30 décembre, 
à l'article Versailles, « que M. le duc d'Orléans et M. le 
duc de Chartres ayant écrit une lettre au Roi pour as- 
surer Sa Majesté que leur intention a été et sera tou- 
jours de soumettre leurs démarches à ses volontés, elle leur 



268 Clairambault-Aîaurepas. 

Vous irez au Parlement, 
Soit dit sans vous déplaire. 
Vous irez en opinant, 
Comme vous devez faire, 
En sujets soumis, obéissants. 
N'en faites plus mystère. 

Vous avez fort noblement 
Combiné la démarche : 
En refusant constamment 
Le prince de La Marche S 
D'Aiguillon a bien forcément 
Ouvert une autre marche. 

Pourquoi rougir à présent 

D'avoir vu la comtesse ? 

Un juste remerciement 

Se fait avec noblesse ; 

A votre air on croirait aisément 

Que c'est une bassesse. 

La Marche a le cœur loyal, 
Condé sut le connaître; :. 

Et, servi par son égal, 

avait accordé la permission de se présenter devant elle, et 
qu'ils avaient eu l'honneur de lui faire leur révérence, ainsi 
qu'à la famille royale ». 

I. M. le duc d'Orléans et M. le duc de Chartres ont été 
menés à Versailles par M. d'Aiguillon, et n'ont pas voulu 
)• aller avec le comte de La Marche qui y avait mené le 
prince de Condé. (M.) 



Année iJ'jS. 26^ 



Il va^droit à son maître. 
Ce moyen paraît en général 
Le plus digne peut-être. 

Mais au fond l'honneur n'est rien, 
Il n'en faut tenir compte ; 
Et que vous fait le mo3'en 
Si vous bravez la honte? 
Allez, d'Aiguillon vous dira bien 
Comment on la surmonte. 



LA REDUCTION DES RENTES^ 



Monseigneur, vous dont le génie 
S'étend sur la postérité, 
Vous, par qui la France enrichie 
Chantera sa prospérité, 
Daignez écouter, je vous prie, 

I. « Le marquis de Caraccioli voulut lutter avec M. de 
La Condamine et avec M. de Voltaire, qui avait commencé 
à qui badinerait le mieux l'abbé Terray. On ne l'eût pas 
cru bien propre à ce combat de gaieté. Il n'était encore 
connu que par une multitude d'ouvrages de morale et de 
politique tristes et ennuyeux. Il changea de ton cette fois ; 
il répandit sur la réduction des rentes une épître assez plai- 
sante qui courut à Tours, où il était réfugié, et vint jusqu'à 
Paris. » [Mémoires sur l'abbé Terray.) 

VIII. 23. 



Clairambault-Maurepa. 



Le cri de la nécessité. 
Toujours soumis aux lois du prince, 
Mon cœur avec docilité 
Reçoit un arrêt qu'en province 
La renommée a débité : 
C'est l'arrêt qui rogne nos rentes 
Et qui supprime mon souper. 
Mais que peuvent des lois urgentes 
Sur la faim qu'on ne peut tromper? 
Mon estomac déraisonnable 
Ne veut nullement obéir, 
Et me contraint d'aller à table 
Quand la nuit commence à venir. 
Que ferai-je en ces circonstances? 
Ne point manger... votre dessein 
N'est pas, pour grossir les finances, 
Que les auteurs meurent de faim. 
D'ailleurs, si l'Église elle-même 
Ne veut qu'un jeûne limité, 
Nous prescrirez-vous un carême 
Qui dure à perpétuité ? 
Rendez-moi donc, je vous supplie, 
Par votre générosité, 
Ce qu'on retranche sur ma vie ; 
Ou, pour que la loi s'accomplisse, 
Faites, par un trait inconnu. 
Que l'estomac se rétrécisse 
Conformément au revenu. 



Année Ijj3. 271 



DROLESSE ET PRINCESSE 



Drôlesse ! 
Où prends-tu donc ta fierté? 

Princesse ! 
D'où te vient ta dignité? 
Si jamais ton teint se fane ou se pèle 

Au train 
De catin, 
Le cri du public te rappelle, 

Drôlesse ! 
Lorsque tu vivais de la messe 
Du moine, ton père Guimard, 



I. « On prétend qu'il s'est élevé une querelle entre la 
comtesse du Barry et le comte Jean (le beau-frère) ; qu'elle 
a été si vive que ce dernier, dans un de ces accès d'hu- 
meur violente dont on se repent toujours, a exhalé sa 
bile et a fait une chanson où il se permet de rappeler, de 
la façon la plus piquante, des choses qu'il aurait dû 
oublier. Peut-être aussi un plaisant a-t-il été bien aise de 
trouver cette occasion de décharger la sienne, en impu- 
tant au comte Jean une production licencieuse d'une 
plume très satirique. » {^Mémoires de Bachaumont.') Le comte 
Jean, qui avait été l'amant de M'"^ du Barry avant de de- 
venir son beau-frère, avait particulièrement contribué à 
l'élévation de la favorite. Il spéculait avec impudeur sur 
son crédit et disait cyniquement, lorsqu'il avait à se 
plaindre de quelque ministre : « que c'était lui qui avait 
eu l'honneur de donner une maîtresse au Roi, et qu'on prît 
garde de ne pas lui donner de l'humeur ». 



2'J2 Clai rambault-Alaurepas. 

Que le Ramson volait la graisse 
Pour joindre à ton morceau de lard, 
Tu n'étais pas si fière 
Et n'en valais que m^eux : 
Baisse ta tête altière 
Du moins devant mes yeux. 
Écoute-moi, rentre en toi-même, 
Pour éviter de plus grands maux : 

Permets à qui t'aime 
De t'offrir encor des sabcts ! 
Drôlesse ! 
Mon esprit est-il baissé ! 

Princesse ! 
Te souvient-il du passé ' ? 



L'ACCOUCHEMENT 

D E 

LA DUCHESSE DE CHARTRES^ 

Aimable princesse, 
La jeunesse, la vieillesse 
A ton bonheur s'intéresse, 

1. La querelle ne dura pas; ces deux personnages avaient 
trop besoin l'un de l'autre pour ne pas se réconcilier. (M.) 

2. « Du mardi 5 octobre. — Dans la nuit de ce jour, 



Année iJ'jS. 2ji 



Notre joie est une ivresse ; 

Dans son allégresse, 
De ta maison la tendresse 
Pour un second fils adresse 
Jusqu'aux cieux 
Ses vœux. 

La gaîté du père, 
Les doux transports de la mère, 
Font que le grand-père espère. 
Au plus tard dans vingt mois. 

Voir naître un frère 

Du duc de Valois. 

S'il en venait un troisième, 
Un quatrième, un cinquième, 

M""^ la duchesse de Chartres (Louise-Marie-Adélaïde de 
Bourbon , fille du duc de Penthièvre, prince du sang) 
accouche très heureusement d'un prince auquel le Roi 
donne le nom de duc de Valois et non celui de duc de 
Montpensier, que M. le duc de Chartres avait porté dans 
son enfance, parce que la maison d'Orléans s'éloignait de 
plus en plus de la couronne, et que M. le duc de Chartres 
ne devait probablement pas espérer de succéder aux 
mêmes titres, honneurs et prérogatives de M. le duc d'Or- 
léans, premier prince du sang, son père, attendu l'exis- 
tence du comte de Provence et du comte d'Artois, frères 
de M. le Dauphin. La joie était des plus grandes dans toute 
cotte maison, et l'on disait que lorsqu'on avait annoncé à 
M. le duc de Chartres qu'il lui était né un fils, il n'en avait 
voulu rien croire, qu'il n'eût par lui-même V7( et touché, 
tant il désirait la réalité d'une nouvelle aussi intéressante. » 
{Journal de Hardy:) — Le prince dont on fêtait ainsi la 
naissance était le futur roi des Français, Louis-Philippe. 



274- Clairambault-AIaurepas. 

Reçu de même, 
Te plaindrais-tu ? 
Que Dieu te les donne; 
L'on ne trouvera personne 
Qui s'étonne 
Qu'il couronne 
Ta vertu. 

Aimable princesse, 
La jeunesse, la vieillesse 
A ton bonheur s'intéresse, 
Notre joie est une ivresse; 

Dans son allégresse, 
De ta maison la tendresse 
Pour un second fils adresse 
Jusqu'aux cieux 
Ses vœux. 



LE RETOUR DES JESUITES 



Or écoutez, petits et grands, 

Le plus beau des événements; 

Il a pour moi de si grands charmes 



I. Cette chanson est de l'abbé Morellet, qui explique ainsi 
dans ses Mémoires à quelle occasion elle fut composée : 



Année iJ-jS. zy^^ 

Que j'en suis touché jusqu'aux larmes : 
Des jésuites en ce jour 
On annonce le retour. 

Dieu, qui va toujours à ses fins, 
Et qui sait tromper les plus fins. 
Suscite madame Louise * 
Pour faire ce bien à l'Église; 
C'est pour cela qu'auparavant 
Elle s'était mise au couvent. 



« En 1773, un parti dans le clergé s'était formé pour mé- 
nager le retour des jésuites. Les circonstances leur étaient 
favorables. On s'apercevait du grand vide qu'ils avaient 
laissé dans l'instruction publique. Le Parlement qui les 
avait fait bannir était dissous, et le Parlement Maupeou 
l'avait remplacé. L'archevêque de Paris, Beaumont, et plu- 
sieurs prélats encouragés par de hautes protections travail- 
laient imprudemment au triomphe de cette compagnie, 
plus puissante qu'eux. L'archevêque de Toulouse lui- 
même me disait quelquefois : « Eh bien ! vous autres phi- 
« losophes, vous avez tant fait des pieds et des mains qu'on 
« a chassé les Jésuites ; trouvez donc maintenant le moyen 
« de suppléer à leurs collèges, à une éducation qui ne coû- 
« tait rien à l'État. » Je défendais de mon mieux les philo- 
sophes et je combattais assez bien les apologistes des Jé- 
suites ; mais comme il m'arrivait souvent d'exprimer ces 
sentiments dans nos sociétés, chez le baron d'Holbach et 
chez Helvétius, il me vint à l'idée de faire une chanson 
qui, en éventant le projet de rétablir les Jésuites, pourrait 
renverser ce projet malheureux. » 

I. Il s'agit ici de la fille de Louis XV, Madame Louise, 
religieuse du Carmel, dont le nom n'est désigné que par 
l'initiale L dans les Mémoires de Morellet. Les deux der- 
niers vers du couplet, ainsi que la rime, ne laissent aucun 
doute sur les intentions de l'auteur. 



276 Clairamhault-M'aurepas, 

Ce bon monseigneur de Paris, 

Qui les a toujours tant chéris, 

Et d'intrigues et de prières 

A servi les révérends pères; 

Il ne pouvait faire sans eux 

Ses beaux mandements sur les œufs. 

Nous ne devons pas oublier 
Que monseigneur le chancelier 
A travaillé de grand courage 
Pour avancer ce bel ouvrage, 
Et joindre ce nouveau bienfait 
A maint autre qu'il nous a fait. 

Est-il vrai que huit ou dix rois, 
Tant d'aujourd'hui que d'autrefois. 
Par leurs mains..., mais c'est calomnie, 
Dont on noircit la compagnie; 
Car jamais, depuis les Valois, 
On n'en a pu trouver que trois. 

On prétend qu'aux jeunes garçons 
Ils donnent d'étranges leçons; 
Mais ils ont le respect dans l'âme 
Pour toute fille et toute femme : 
De leurs restes je suis content. 
De tout moine on n'en dit pas tant. 

Tous ceux qui les ont fait bannir, 
Ma foi, n'ont qu'à se bien tenir; 



Année iJ'jS. 277 



Car aux auteurs de leur disgrâce 
Ils ne feront aucune grâce, 
Et leur zèle ardent, mais sans fiel, 
Vengera la cause du ciel. 

Ce brillant monsieur de Choiseul, 
Qui les voyait d'un mauvais œil, 
Pour avoir bravé leur puissance, 
En fait aujourd'hui pénitence, 
En vivant comme un loup-garou 
Dans son château de Chanteloup. 

Le roi d'Espagne en les chassant 
S'est mis en un pas bien glissant; 
Si le général ne lui donne 
Un sauf-conduit pour sa personne, 
Quoique son poste soit fort beau, 
Dieu me garde d'être en sa peau ! 

Pour son ministre d'Ar^nda, 
Qui si mal les accommoda, 
De ce jour à six mois de terme, 
S'il jouit d'une santé ferme. 
Au monde je veux publier 
La vertu de son cuisinier. 

On sait que l'ancien Parlement 
Contre eux eut toujours une dent; 
Le Roi, connaissant sa malice, 
Enfin leur en a fait justice ; 

VIII. 24 



278 Clairambault-Maurepas. 

Et le nouveau les soutiendra, 
Tant que lui-même il durera. 

Goëzman^ sera leur rapporteur, 
Marin ^, leur administrateur; 
Et l'on verra les fonds de l'ordre 
Bientôt mis dans le plus bel ordre. 
Malheur à toute nation 
Qui n'a pas leur direction ! 

L'Anglais ne nous traitait pas bien. 
Le Nord ne nous comptait pour rien: 



1. Beaumarchais a immortalisé, dans ses célèbres Mé- 
moiresj le souvenir de son différend avec le conseiller 
Goëzman, qu'il couvrit d'une honte ineffaçable. Voici le 
sujet de cette mémorable affaire, brièvement expliqué par 
Grimm dans sa Correspondance : « M. Goëzman avait été 
nommé rapporteur dans le procès du sieur de Beaumar- 
chais avec le comte de La Blache. M. de Beaumarchais 
n'ayant pu obtenir, à ce qu'il dit, aucune audience, fut en- 
gagé par ses amis à faire présenter à son épouse un rou- 
leau de cent louis et une montre à répétition, avec quinze 
louis pour son secrétaire, afin d'obtenir à ce prix la faveur 
qu'il sollicitait. M™^ Goëzman dit qu'elle les rejeta 
d'abord avec dédain, mais enfin elle les reçut, et le procès 
jugé en faveur de M. de La Blache, elle renvoya à M. de 
Beaumarchais les cent louis et la montre en se réservant 
seulement les quinze louis. M. de Beaumarchais insista 
sur ces quinze louis, et, dans ces entrefaites, M. Goëzman 
le dénonce au Parlement comme ayant cherché à corrompre 
la vertu du magistrat le plus incoiTuptible. » 

2. François Marin, censeur royal et directeur de la 
Gazette de France, s'était avisé d'intervenir dans l'affaire 
Goëzman ; il y gagna d être pris à partie par Beaumar- 
chais, et vertement tourné en ridicule. 



Année 17 y 3. 279 



Témoin cette pauvre Pologne, 
Que de tous les côtés l'on rogne, 
Et dont chacun a pris son lot, 
Sans nous en dire un traître mot. 

Le retour des pères enfin 
Nous assure un meilleur destin ; 
Nous reverrons bientôt la France 
Recouvrer toute sa puissance, 
Et notre peuple, heureux et gai, 
Comme on l'était au Paragua3\ 

Sitôt qu'ils seront revenus, 
On verra tous les revenus 
Croître de deux ou trois vingtièmes, 
Pour le Roi, sinon pour nous-mêmes 
Et les prières de leurs saints 
Nous feront amender les grains. 

Que l'espoir de tant de bonheur 
Réjouisse aujourd'hui nos cœurs : 
Allons présenter aux bons pères 
Nos hommages les plus sincères; 
Que leur retour nous sera doux ! 
Seigneur, ayez pitié de nous !... 



28o Clairamhault-Maurepas. 



LA MORT 



MARQUIS DE CHAUVELIN 



Loix de moi le froid délire 
Qu'enfante le dieu des vers ! 
Venez accorder ma lyre, 
Noirs soucis, regrets amers ! 
Sur les cordes gémissantes, 
Mes mains s'égarent tremblantes : 
Coulez librement, mes pleurs. 
La désolation de ces rimes, 
Mieux que des accents sublimes. 
Saura peindre mes douleurs. 

Oh ! quelle scène cruelle 
Pour les regards de ton Roi, 
Quand le Temps, ouvrant son aile, 
Est venu fondre sur toi ! 



I. M""^ du Deffand écrivait à Walpole, le 22 novemlxe : 
« J'apprends la mort de M. de Chauvelin ; c'est une perte 
pour la société... Il est mort d'une apoplexie de sang; on 
en a trouvé sa tête remplie, et tous les vaisseaux de son 
estomac dilatés et variqueux; il mangeait énormément. 
Tout le monde le regrette ; il était positivement l'homme 
qu'il fallait montrer pour prouver ce que nous entendons 



Année l'j'jS. 28 



Tu disparais sans attendre 
Que l'épouse la plus tendre 
Ferme tes yeux de sa main. 
Ainsi tomberait en poudre 
Le convive que la foudre 
Eût frappé dans un festin. 

Il meurt, ce héros aimable ! 
Ma joie expire avec lui : 
De ma muse inconsolable 
Il fut la gloire et l'appui. 
Il meurt!... et l'homme inutile 
A vu vieillir son argile ; 
Sur lui s'entassent les ans, 
Et la terre, qui l'oublie, 
A trois fois, pendant sa vie, 
Reproduit ses habitants. 

Non, tu vivras : ton image 
Respire au fond de nos cœurs. 
Elle y peint les traits d'un sage 
Dont l'esprit ornait les mœurs. 
Tu fus chéri de ton maître. 
Il avait su te connaître : 



par un Français aimable ... C'est une perte pour tout le 
monde ; nos philosophes diraient pour X humanité. » Le mar- 
quis, qui avait été ambassadeur de France à Turin et 
avait commandé l'armée envo3-ée en Corse sous M. de 
Choiseul, était l'un des favoris de Louis XV; sa mort su- 
bite frappa vivement le Roi. 

VIII 2^. 



282 Cldirambaul t-Alaurepas. 

Son choix fut justifié. 
Conti t'aimait sur ta cendre; 
On voit ce prince répandre 
Les pleurs dus à l'amitié. 

Ah ! si ton ombre célèbre 

Est sensible à mes accords, 

Si cet éloge funèbre 

Peut te flatter chez les morts, 

Plein du bienfaiteur que j'aime. 

Je viens, sur sa tombe même, 

Chanter ses mâles vertus ; 

Et, sûr de tous les suffrages, 

J'offre en pleurant mes hommages 

Au grand homme qui n'est plus ! 



NOELS POUR L'ANNEE 1773 



Le bruit de la naissance 
De notre rédempteur 
Excita dans la France 
La plus grande rumeur. 
De l'auguste Opéra, la troupe académique 
Voulut, en cette occasion, 

I. Sur l'Académie royale de musique. (AL) 



Année i J/J. 283 



Donner de sa dévotion 

Une preuve authentique. 

Pour joindre, avec adresse, 
L'éclat et la splendeur 
A toute la sagesse 
D'un administrateur, 
Rebel^ n'oublia rien dans cette circonstance, 
Et sa perruque et son cordon 
Sentirent même, ce dit-on, 
L'effet de sa prudence. 

Suivant l'antique usage, 
A tout avènement 
Il vint un homme sage 
Faire son compliment. 
Mais il s'y prit, hélas ! de façon si maussade, 
Son discours fut si long, si plat. 
Que Jésus, faible et délicat, 
En fut presque malade. 

Ne se sentant pas d'aise, 
Soudain Legros' parut; 
Sa mine un peu niaise 
Au bon Joseph déplut. 
Mais l'entendant chanter, il usa d'indulgence, 
Son air gauche il lui pardonna, 



1. M, Rebel, directeur. (M.) 

2. M. Legros, acteur, (M.) 



284. Clairambaul t-AIaurepas. 

Même, dit-on, il lui passa 
Son peu d'intelligence. 

Madame Larrivée ^ 

Y vint fondant en pleurs ; 

A toute l'assemblée 

Elle dit ses malheurs. 
En vain pour mon mari j'ai l'amour le plus tendre ; 
Bien loin de s'en inquiéter, 
L'ingrat court plutôt en conter 

A qui veut bien l'entendre. 

Du fond de la chaumière. 

Cet époux ^ au Sauveur 

Dit : De cette mégère 

Délivrez-moi, Seigneur; 
Comblé d'un tel bienfait. Roi des cieux, je vous jure. 
Jamais je ne nasillerai. 
Et, si je peux, j'en oublierai 

Ma voix et ma figure. 

Sans aucune rivale, 
Je tiens le premier rang; 
Personne ne m'égale, 
S'écria la Duplan ^ ; 
J'ai de rares talents, que tout le monde admire, 

1. M'"^ Larrivée, auparavant M"* Lemierre, chanteuse. 
(M.) 

2. M. Larrivée, acteur. (M.) 

3. M™e Duplan, actrice. (M.) 



Année l'j'jS. 285 



Du feu, de l'âme et ceetera... 
Joseph allait croire cela, 
Mais il vit Télaïre. 

Ainsi que sur la scène, 
Et plus touchante encor. 
Parut en souveraine 
L'amante de Castor ^ ; 
D'un ton noble et décent, elle dit à Marie : 
En cette heureuse occasion, 
Donnez votre protection 
A notre Académie. 

Pour se faire connaître, 

Monsieur Gélin - chanta, 

Mais l'ennui qu'il fit naître 

Eût suffi sans cela ; 
Il croyait cependant opérer des merveilles. 
Mais il ralentit de son ton 
Voyant qu'à sa voix le grison 

Redressait ses oreilles. 

Conduite par les Grâces, 
Heinel^ vint à son tour; 
Mais, hélas ! sur ses traces 
On ne voit plus l'Amour. 

1. M'^^ Arnould, qui a joué supérieurement le rôle de 
Télaïre dans Castor et Polhix. (M.) 

2. M. Géhn, acteur. (Al.) 

3. M"^ Heinel, première danseuse. (M ) 



286 Clair ambault-M aurepas. 

Ce dieu, si l'on en croit la méchante chronique, 
Loin par elle d'être encensé, 
Chaque jour s'en voit offensé 
Par un culte hérétique. 

Faisant laide grimace, 
Merc}' ^, tout en courroux, 
S'écriait : Faites place, 
Promptement rangez-vous. 
Joseph, en le voyant, crut, avec bonhomie, 
Que ce tapage et cet éclat 
Annonçaient quelque potentat, 
Et c'était Rosalie^. 

La plus grande parure, 

Du rouge et des diamants. 

Prêtaient à sa figure 

De nouveaux agréments; 
Malgré cela, Jésus, dont le goût est novice, 

Lui trouva l'air d'une catin ; ' 

Son écuyer, triste et bénin, 

Lui parut un Jocrisse. 

De sa voix glapissante 
Adoucissant le ton, 
Beaumesnil ^ se présente 

1. M. le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empire. (M.) 

2. M"'-" Rosalie La Vasseur, actrice, maîtresse du comte 
de Mercy. (M.) 

3. M"*^ Beaumesnil, actrice. (M.) 



Année ijjS. 2%-j 



Au céleste poupon; 
Elle regrette en vain le jour où, dans Sylvie, 
Le parterre trop indulgent 
Crut en elle voir un talent 

Qu'elle n'eut de sa vie. 

Aussitôt dans la salle 

On vit paraître Allard, 

Et Peslin sa rivale. 

Et l'adroite Guimard ^ ; 
Dauben-al - conduisait cette troupe folâtre : 
Approchez-vous, leur dit Jésus, 
Vous serez toujours bien venus 

Ici comme au théâtre. 

La gorge et le visage 

Peints de rouge et de blanc, 

Belle comme une image. 

Surtout l'air impudent, 
Cléophile ^ parut dans cette conjoncture. 
Quoi ! dit-elle, pour ces gens-là, 
On me fait quitter l'Opéra ! 

Eh ! vite ma voiture. 

Un jeune militaire 

A Joseph dit tout bas : 

1. M"*' Allard, Peslin et Guimard, premières danseu^-cs. 
aM.) 

2. Dauberval, danseur. (M.) 

3. M"« Cléophile, figurante. Çsl.) 



C lairamhault-Maur epas. 



Si cette fille est fière 
Sa maman ^ ne l'est pas. 
Moyennant de l'argent, vous la rendrez facile 
Vos bas elle ravaudera 
Et même vous procurera 
Une nuit de sa fille 

Plus laide que les ombres 
Qu'elle évoque à grands cris^ 
Et telle qu'aux bords sombres 
On nous peint Erinnys, 
Durancy ^, l'œil hagard et tordant bien la bouche, 
Vint se présenter au Sauveur, 
Oui recula saisi d'horreur 
A son aspect farouche. 

Au masque de Thalie 
Réduite à renoncer, 
Et de l'Académie 
Prête à se voir chasser, 
Sifffée avec grand soin sur la scène tragique. 
Elle n'a plus rien à tenter, 
Sinon d'aller bientôt montrer 
La lanterne magique. 

Moi ni monsieur mon frère, 
Dit Vestris ' au Sauveur, 

1. La mère de Cléophile. (M.) 

2. M"^ Durancy, actrice. (M.) 

3. Le sieur Vestris, premier danseur. (M.) 



Année ijj3. 289 



N'avons pu rendre mère 

Madame notre sœur. 
Que sans secours humain une jeune pucelle 
Ait fait un si joli poupon, 
Cela n'entrera tout de bon 

Jamais dans ma cervelle. 

Quel est ce personnage ? 

Dit Jésus irrité; 

On voit sur son visage 

Toute sa vanité. 
Ainsi que vous, Seigneur, je possède un empire, 
Répliqua Vestris furieux; 
De la danse je suis le dieu... 

Gardel se prit à rire. 

Se croyant à la piste 

De quelque trépassé, 

La mine froide et triste, 

L'air décontenancé, 
Beauvalet ^ se montra. Joseph, qui le remarque, 
En le plaignant tout bas disait : 
A merveille ! il figurerait 

Dedans un catafalque. 

La gorge toute nue 
Martin ^ se présenta ; 



1. M. Beauvalet, acteur. Çsl.) 

2. M"® iMartin, danseuse. (M.) 

VIII. 2$ 



200 Clair ambault'Maurepas. 



Cependant cette vue 

Personne ne tenta : 
L'enfant qui, sur ce point, n'entendait pas malicC; 
Voyant ces énormes tétons, 
Crut qu'elle venait tout de bon 

Pour être sa nourrice. 

Au fond de la cabane. 

Par la foule pressé. 

Entre le bœuf et l'âne 

Durand ^ se vit placé : 
Il s'en plaignit tout haut à notre divin Maître, 
Qui, malgré sa grande bonté, 
Lui dit : Je crois qu'en vérité 

Vous ne pouviez mieux être. 

D'un grand air de princesse 
Élargissant les rangs, 
Fontenay^, la duchesse. 
Vint montrer ses enfants. 
Il faut les protéger, dit Jésus à sa mère, 

Ils soutiendront fort bien leur rang; 
. Même ils auront l'esprit brillant 
Comme monsieur leur père. 

Mais dans cette aventure 
Jaloux de figurer, 

1, M. Durand, acteur. (M.) 

2. M"^ Fontenay, danseuse, maîtresse du duc de Gram- 
mont. (M.) 



Année I//3. 291 



Messieurs de la Doublure ^ 
Se pressent d'arriver. 
La Suze, l'insolent ! y faisait grand tapage, 
Et soutenait que Cavalier 
A l'ânon devait le premier 
Présenter son hommage. 



Je crains peu qu'on me raille, 

Dit Dauvergne à Granier - ; 

Ici, comme à Versailles, 

On n'osera huer. 
Donnons mon opéra pour Jésus et sa mère ; 
Mais à peine eut-on entonné 
Un air de sa Callirhoë ; 

L'âne se mit à braire. 

Aussitôt que La Salle ^ 

Sut que c'était Noël, 

Il vint en linge sale 

Adorer l'Éternel. 
Ah! que vois-je ? dit-il, en jurant comme un diable, 
Hérode est un franc animal ; 
Qu'on mène l'enfant au Wauxhall^ 

Otez Dieu de l'étable. 



1. Les Doubles. (M.) 

2. M. Dauvergne a refait avec M. Granier l'opéra de 
Callirhoë. (M.) 

3. M. La Salle, secrétaire de l'Opéra et entrepreneur du 
WauxhalL (M.) 



2^2 Clairambault-Maurepas. 

Pour fêter son enfance 
Employons tous nos soins; 
Pour un écu de France 
On entrera, pas moins. 
Prenez, au magasin de notre Académie, 

Plusieurs quadrilles de danseurs, 

Ajoutez-y des brétailleurs 
Puis une loterie. 

Mais j'oubliais Julie ^ 

Et son navigateur ^ ; 

Elle vint à Marie 

Présenter ce vainqueur : 
Non, non, lui dit Joseph, il a vogué sur l'onde; 
Des marins je crains le pouvoir; 
A notre vierge il ferait voir 

Bientôt le bout du monde. 



EPIGRAMMES DIVERSES 



SUR CLEMENT XIV 

C'est en vain que Nicole, Arnauld et Saint-Cyran 
De leur Jansénius exaltent la doctrine ; 

1. M'Je Julie, danseuse. (M.) 

2. M. de Bougainville, qui a fait le tour du monde, 
amant de cette demoiselle. (M.) 



Année l'J'jS. 2^^ 



De mon Dieu, de mon père ils ne font qu'un tyran, 

Qui des pauvres mortels médita la ruine. 

Sur mille, il n'en prend qu'un qu'il tire du néant, 

Au bonheur éternel son choix le prédestine, 

Et le reste est plongé dans un feu dévorant. 

Sont-ce là les effets de la bonté divine? 

La haine d'un parti désormais expirant 

Des durs janséniens avait grossi la liste. 

Mais si de Loyola l'ordre est enseveli ^, 

Avec lui s'est perdu le nom de moliniste; 

Je rends grâce à Ganganelli; 

Nous n'aurons plus de jansénistes. 



SUR M. DE MOXTEYXARD " 

Quel bruit ! quel train au séjour 

De la cour ! 
Serait-ce donc de l'Amour 
Encor quelque miracle? 
Xon, ce n'est qu'une débâcle : 
C'est monsieur de Monte3'nard 

Qui repart, 
Après avoir par hasard 



1. C'est au mois de juillet 1773 qu'un bref de Clé- 
ment XIV supprima définitivement la société de Jésus. 

2. Lorsqu'il quitta le ministère de la guerre à la fin 
de 1773. 

VIII. 25. 



294 Clair amb ault-AIaurepas. 

Occupé le ministère, 

Sans penser et sans rien faire ^. 



SUR LABBE TERRAY" 

Certaix abbé, visant aux sceaux 
Ainsi qu'aux dignités du plus haut ministère, 

S'adresse, dit-on, au Saint-Père, 
Pour être colloque parmi les cardinaux. 
— Quoi, saint-père, dit-il, serait-ce une arrogance 
De tendre au même rang oii Dubois fut porté ? 

Non moins que lui j'ai la naissance. 

L'esprit, les mœurs et la subtilité. 
En outre, mieux que lui ne suis-je pas noté ? — 
Connais-toi mieux, lui répond le Saint-Père 
Justement animé d'une sainte colère : 

Satanas! vade rétro! 

Raconter ailleurs tes sornettes : 



1. « On sent combien tout cela est injuste. Quand 
M. de Monteynard n'aurait fait que réduire à trente-six 
millions le département de la guerre, perte, sous M. le duc 
de Clioiseul, à soixante et un millions, c'aurait été beau- 
coup. » {Mêni. de Bachaiimont.) 

2. « Depuis quelque temps, les bruits se renouvellent sur 
la prétention de M. l'abbé Terray d'être élevé à la pourpre 
romaine ; du moins il faut le supposer pour entendre 
cette épigramme, inintelligible encore, si l'on n'instruisait 
le lecteur du faible de cet ecclésiastique envers le beau 
sexe. » {Méin. de Bachaumont.) 



Année l'J'jS, 295 



Jamais tu n'auras de chapeau; 
Il ne te faut que des cornettes. 



SUR l'académiz^ 

Des Quarante, priés en vain à ton convoi, 
Aucun n'en a voulu grossir le petit nombre ! 
Ne t'en plains pas, Piron : c'est qu'ils avaient, ma foi, 
Encor peur même de ton ombre ! 



SUR LE COCHE DE L ENNUI 

N'y a pas bien longtemps qu'aux fanges du Parnasse 
Se promenait le pesant dieu d'ennui : 
Trois animaux, aussi mornes que lui. 
Avec effort traînaient sa lourde masse ; 
Un La Morlière, énorme limonier. 
Dans le marais embourbait la charrette ; 
A la bricole on voyait Chévrier, 
Et Marmontel filait en arbalète. 

I. « On a dit qu'on avait remarqué avec indignation 
que de tous les membres de l'Académie française invités 
à l'enterrement de M. Piron, aucun ne s'y était trouvé. » 
{Mém. de Bachamnont.) 



t::;.j^^^^"^ ^ pUr""^or-^^^^ ^ 



ANNÉE 1774 



CHACUN SON METIER 



Si dans la France tout prospère^ 
C'est que d'un zèle soutenu 
Chacun y fait ce qu'il doit faire. 
L'abbé Grisel vous est connu ^ : 
Hier il vit, dans un coin sombre, 
Ses pas doucement arrêtés 
Par la voix d'une des beautés 
Que la nuit amène sans nombre, 
Et qui, dans leur joyeux loisir, 
S'en vont, à la faveur de l'ombre, 
Semer en tout lieu le plaisir. 
La belle en offrit au saint homme. 
A le goûter il se soumit; 
Et tout en le goûtant se mit 
A la prêcher, lui disant comme 

[. L'abbé Grisel, grand pénitencier de Notre-Dame. (M.) 



^pS Clairambaul t-Alaurepas. 

L'art qu'elle exerce lui vaudra 

Une éternité malheureuse; 

Que Dieu sans faute brûlera 

Toute fillette un peu joyeuse. 

Tais-toi, dit-elle, plat vaurien, 

Ta morale triste et fâcheuse 

En ce moment, sied, ma foi bien ! 

Que mon sermon ne vous irrite 

Et surtout ne vous trouble en rien ! 

Dit Grisel ; faites, ma petite, 

Votre métier, je fais le mien. 



EPIGRAiMMES 



LE PROCES DE BEAUMARCHAIS 

Inimitable Beaumarchais ^ 
Ta plume est une enchanteresse, 
Elle embellit les moindres faits, 
Et plaît autant qu'elle intéresse. 

I. On lit dans les Mémoires de Bachaumont, à la date 
du i8 février : « La curiosité de lire le dernier mémoire 
du sieur de Beaumarchais ne peut se rendre. On en a 
déjà débité six mille exemplaires. Il faut convenir que 
celui-ci est beaucoup plus intéressant par les grands objets 



Année l'/"4. 299 



En lisant tes charmants écrits, 
On veut te voir et te connaître ; 
Tu captives tous les esprits, 
De tous les cœurs tu te rends maître 
Que le plus éclatant succès 
Soit le prix de tes doctes veilles, 
Puisse le gain de ton procès 
Couronner tant d'autres men^eilles ! 



Bravo ! pulvérise les lâches ; 

Tes ennemis sont des bravaches, 

Sots et méchants tout à la fois. 

Quant à l'insolent porte-croix^ 
Qui, déplacé partout, semble avoir pris à tâche 
D'être souple à l'armée et fougueux au palais. 
Dans tes ner^-eux écrits, courageux Beaumarchais, 

Ne lui donne point de relâche : 



qu'il traite ; il est d'ailleurs infiniment mieux fait que le 
troisième... Outre les personnages déjà connus et bafoués, 
il 3^ amène le président de Nicolaï, dont le nom, la qua- 
lité et les aventures scandaleuses fixent plus particulière- 
ment l'attention. Il passe ensuite à un résumé clair et 
concis de toute l'affaire... Il répand, toujours à pleines 
mains, le sarcasme sur M'"^ Goëzman... puis il tombe 
à bras raccourcis sur d'Airolles... Après s'être contenu dans 
la gravité du sujet, l'écrivain en revient à son ami Marin, 
qu'il traîne encore dans la boue et qu'il comTe d'op- 
probre. » 

I. M. de Nicolaï, chevaHer de Saint-Louis et président 
à mortier du nouveau Parlement, (M.) 



-ioo Clair ambaul t- Maurepas. 

En repoussant les traits de la perversité, 
Citoyens et rieurs, tout est de ton côté *. 



Damon, de Beaumarchais parlait avec estime. 
Vous êtes son ami, je crois, dit Hermotime. 
Moi! point, je le vois peu; même jusqu'aujourd'hui, 
Loin de le rechercher, je l'avais toujours fui. — 
Et pourquoi ? — Ma conduite est assez circonspecte 
Beaumarchais, entre nous, n'était point estimé, 
Sa réputation était même suspecte ; 
Le nouveau Parlement ne l'avait point blâmé. 



Le public, seul juge suprême '^ 

En matière d'opinion, 

Blâme le Parlement lui-même. 



1. « Du 19 janvier. Ce jour il me tombe entre les 
mains copie d'une petite pièce de vers adressée au sieur 
de Beaumarchais, qu'on pourrait regarder dans le moment 
présent comme la coqueluche de tout Paris et qui avait 
été composée relativement à l'insulte qu'il avait reçue au 
Palais du sieur de Nicolaï, président à mortier, sur laquelle 
Messieurs du Parlement avaient refusé contre toutes règles 
d'admettre sa plainte et de lui rendre justice. » {Joiirn. de 
Hardy:) 

2. L'arrêt rendu le 26 fé\Tier était ainsi conçu : « La 
cour, toutes les chambres assemblées, faisant droit sur le 
tout, pour les cas résultant du procès, condamne Gabrielle- 
Julie Jamart, femme de Louis- Valentin Goëzman à être 
mandée à la chambre pour, étant à genoux, y être blâmée; 



Année I'J'J4. 301 



Et condamne à la question 
Marin d'abord, comme espion; 
Puis, comme usurier et fripon, 
Le livre au bourreau pour le pendre : 
Renvoie absous de Beaumarchais, 
Et lui donne ordre d'entreprendre 
L'histoire du nouveau Palais. 
Quant à Goëzman, son adversaire. 
Sa peau, transformée en tambour, 
Publiera qu'il faut être austère; 
Et sa compagne, dès ce jour, 
Rejoindra la Salpêtrière, 



la condamne, en outre, en trois livres d'amende envers le 
Roi, à prendre sur ses biens, sans s'arrêter ni avoir égard 
à la requête de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, 
et faisant droit sur les conclusions du procureur général 
du Roi, ordonne que ladite G. -Julie Jamart, sera tenue 
même par corps de rendre et restituer la somme de 
360 livres par elle reçue d'Edme-Jean Lejay, pour être 
ladite somme appliquée au pain des pau\Tes prisonniers 
de la Conciergerie du Palais; condamne pareillement 
P. -A. Caron de Beaumarchais à être mandé à la Chambre, 
pour, étant à genoux, y être blâmé ; le condamne en outre 
en trois livres d'amende envers le Roi à prendre sur ses 
biens ; faisant droit sur la plainte du procureur général du 
Roi reçue et jointe au procès par arrêt de la cour, ensemble 
sur ses conclusions, ordonne que les quatre mémoires im- 
primés en 1773 et 1774 signés Caron de Beaiwiarchais, 
seront lacérés et brûlés au pied du grand escalier du 
Palais, comme contenant des imputations téméraires, scanda- 
leuses et injurieuses a la magistrature en général, a aucuns 
de ses membres et diffamatoires envers différents particu- 
liers ; fait défense audit Caron de Beaumarchais de faire 
à l'avenir de pareils mémoires sous peine de punition cor- 
porelle... » 

VJII. 26 



202 Clair amhault-Maurepas. 

Pour y disserter sur l'amour. 
D'Arnaud, Lejay, Bertrand d'Airolles^, 
Vides de sens et de raison, 
Iront de droit, d'après leurs rôles, 
Tous trois aux Petites-Maisons. 



Quand pour ouïr sa destinée, 
Aux pieds de l'auguste divan, 
Tremblante, interdite, étonnée, 
La tendre épouse de Goëzman 
Avec pompe fut amenée, 
D'un ton doux, civil et prudent, 
Monsieur le premier président. 
Fort expert en galanterie, 
Au nom de la docte écurie 
Lui fit ce joli compliment : 

Calmez vos sens, rassurez-vous, madame. 
Vous en êtes quitte à bon prix : 

Vos juges par ma voix vous déclarent infâme. — 
Soudain reprenant ses esprits. 
Quoi ! ce n'est que cette misère? 
Reprend la dame aux quinze louis ; 
En vérité, dans cette affaire, 

Soins superflus, messieurs, vous avez pris. 

I. D'Arnaud Baculard, poète prenant la qualité de con- 
seiller d'ambassade ; Lejay, libraire de la rue Saint- 
Jacques ; DAirolIes, négociant à Paris et ami du sieur 
Marin. (M.) 



Année i'J'j4. 303 



N'était besoin de tout ce formulaire, 
De ces grands mots ne disant rien, 
Pour condamner à l'infamie 
L'épouse d^un sujet de votre confrérie : 
Avec lui suis-je pas, hélas ! commune en bien ? 



On veut de tes écrits voir allumer des feux; 

C'est un arrêt qu'en vient de rendre; 
Ce jugement pour toi n'a rien d'injurieux; 

Voici comment il faut le prendre : 
Aux yeux des gens de bien ils sont si précieux, 
Qu'on veut qu'ils soient brûlés pour en avoir la cendre. 



Beaumarchais, sortant de la cour 
Qui venait de le rendre infâme 
Pour avoir mis au plus grand jour 

Des tours de leurs messieurs, assez dignes de blâme, 
Dit au public, touché de ses revers : 

Messieurs, je suis infâme et jugé par mes pairs. 



Vous qui, sur Beaumarchais, lancez votre tonnerre, 
Lorsque vous irez chez Pluton, 



304 Cl airamb ault-Maurepas. 

Faites le voyage par terre, 
On est trop mal mené dans la barque à Caron ^. 



EPITRES A BEAUMARCHAIS 



LA PERTE DE SON PROCES 



Victime de l'intrigue et d'un affreux procès, 

Toi qui fus en Espagne un Cicéron français^, 

Qu'un courage nouveau vienne affermir ton âme 

Le public t'applaudit lorsque la cour te blâme. 

L'arrêt de ta patrie est gravé dans les cœurs, 

Et, tout prêts à couler, il arrête nos pleurs. 

Mais qui peut essuyer les larmes de ton père ! 

La main que, pour son sang, arme le cœur d'un frère 

A ce droit généreux ; ainsi c'est ton devoir. 

Et ce n'est pas pour toi qu'est fait le désespoir. 

Montre-lui tes amis dont le nombre s'augmente 



1. Allusion au nom de famille de M. Caron de Beau- 
marchais. (M.) 

2. Pour se concilier les sympathies du public et surtout 
des femmes en intéressant leur cœur, Beaumarchais avait 
terminé son quatrième mémoire par le récit de l'aventure 
dramatique arrivée en Espagne à l'une de ses sœurs. 



Année i'/'j4. 305 



En raison des serpents que la cabale enfante, 

Montre-lui l'innocence assise sur ton front, 

D'un coup d'œil écartant un téméraire affront; 

Montre-lui des Français la bouillante cohorte 

De Thémis indécise en vain pressant la porte : 

Peins leur douleur soudaine à l'arrêt répandu : 

Chacun croyait d'abord avoir mal entendu ; 

Un bruit sourd et confus trahit la voix publique; 

De la divinité qui règne en ce portique, 

Le respect imposant, peut-être la frayeur 

Etouffe en ce lieu saint le cri de la douleur. 

Chacun fuit consterné, dans un morne silence; 

Pour son propre procès chacun tremble d'avance, 

Et l'honneur révolté t'arrache en gémissant 

Du temple où te poursuit un courroux trop puissant. 

Calme, par ce récit, ta famille éplorée, 

Garde la fermeté que ton cœur a jurée ; 

Et tel que l'aigle altier, veillant aux pieds des dieux. 

Laisse passer la foudre, et n'en plane que mieux. 



Des juges le public est le juge suprême; 
Tu l'as dit, Beaumarchais, tout Paris révolté 
Désavoue hautement l'arrêt qu'ils ont porté. 
Chacun en t'honorant croit s'honorer soi-même. 
On te loue, on t'admire, on t'applaudit, on t'aime, 
On bénit avec joie, on cite avec ardeur 
Ces princes généreux, ces juges de l'honneur, 
VIII. 26. 



3o6 Clair ambault- Maure-pas. 

Aux cris d'un vil Sénat opposant leur estime, 
Attestant ta vertu calomniée en vain, 
Ton courage étonnant qui croît quand on l'opprime, 
Et ces talents si grands dont on te fait un crime. 
C'est Conti, nous dit-on, c'est lui de qui la main 
A sauvé du bûcher qu'allumait la sottise 
Le précepteur à! Emile et l'amant à!Héloïse. 
Contre nos oppresseurs, son neveu ^, comme lui, 
Au mortel innocent présente un sûr appui. 
Dignes du sang des rois, exemple de la France, 
Conservez notre honneur dans ces jours de démence. 
Quand le Russe ou l'Anglais, insultant à nos mœurs, 
Nous dira : Peuple lâche, en butte à mille erreurs. 
Toujours vos tribunaux ont donc proscrit vos sages ? ' 
Je répondrai pour lors : Si des hommes menteurs. 
Si des pédants contre eux ont formé des orages. 
Par nos princes du moins ils furent défendus. 
Nos princes ont instruit les peuples éperdus 
A réparer leurs maux, à laver leurs outrages, 
A priser leurs talents et leurs nobles vertus, 
Que ne dégradent point des arrêts mal rendus. 
Voilà les vrais Français, l'honneur seul les anime; 
La persécution accroît encor l'estime; 
Pour être aimé de nous c'est un titre de plus. 



I. M. le duc de Chartres. (M.) « Ms"" le prince de 
Conti et Mg*" le duc de Chartres, sensibles au malheur 
de M. de Beaumarchais, l'ont reçu plusieurs fois chez eux 
avec beaucoup de bonté et, depuis l'arrêt prononcé, il a 
même eu l'honneur de leur faire la lecture du Barbier de 
Séville en présence de toute la cour. » {Co7'resp. de Grimm.) 



Année Ij'j4' 3^7 



De tes vils ennemis la rage est trop notoire; 

En voulant te flétrir ils te comblent de gloire. 

Ton cœur n'a point perdu sa noble fermeté ; 

Tu nous souris encore avec sérénité ; 

De tes amis enfin tu calmes les alarmes; 

De tes mourantes sœurs ta main sèche les larmes 

De ton père, à son Dieu demandant le trépas, 

Tu ranimes la force expirante en tes bras. 

Ainsi, quand par les fruits d'une intrigue cruelle 

On t'ose condamner avec sévérité. 

Vainqueur des passions et de l'adversité, 

Aux vertus, à l'honneur, à tes devoirs fidèle. 

De force, de noblesse et de simplicité 

Tu nous offres encor le plus parfait modèle. 



NOËLS POUR L'ANNEE 17741 

D'une vierge féconde 
L'enfantement, dit-on, 
Attira bien du monde 
A Jésus, à l'ânon. 
Nous étouffons ici, dit l'enfant à sa mère, 

I. Ces noëls étant exclusivement consacrés aux person- 
nages qui figuraient dans le procès de Beaumarchais, c est 
dans les Mémoires du célèbre écrivain que l'on trouvera 
l'explication des allusions qu'ils renferment. 



joS Clairambault-Maurepas. 

Renvoyez-moi ce Parlement. — 
Non, dit Maupeou, tout doucement, 
A l'âne il pourra plaire. 

Oh ! dit l'âne, j'en doute; 
Je renonce aux procès ; 
Voulez-vous qu'il m'en coûte 
Autant qu'à Beaumarchais ? 
Pour eux je n'entends point faire aucun sacrifice. 
Mais, dit La Blache^, il le faut bien; 
Croyez-vous qu'il n'en coûte rien 
Pour gagner la justice ? 

Nous avons peu de gages, 

Reprit l'auguste corps, 

Et pour nos équipages 

Il nous en faut de forts. 
Nous pouvons exiger ces petits sacrifices : 
Au plus off"rant nous accordons 
Ce qu'à l'autre nous refusons ; 

Cela tient lieu d'épices. 

O ciel ! quelle impudence, 
Dit Goëzman l'imposteur; 
J'en demande vengeance, 
Je suis le rapporteur. 
Parbleu ! je ne prends rien, ma femme peut le dire. 
A ces mots, le bœuf et l'ânon 

I. Adversaire de Beaumarchais. (M.) 



Année I'J'J4. 309 



Firent l'interrogation 

Qui nous a tant fait rire. 

La dame, un peu féroce, 

D'abord avec dépit 

Répond que c'est atroce, 

A tout ce qu'on lui dit ; 
Mais bientôt, se coupant dans toute sa réplique, 
Dit à sa confrontation 
Que la perte de sa raison 

Vient d'un état critique. 

Lejay contre la porte 
Restait comme un nigaud ; 
Qu'est-ce donc qu'il apporte, 
Dit le bœuf un peu haut ? 
Goëzman répondit : Il faut que l'on suppute. 

Pour ma justification, 

La bonne déclaration 

Dont j'ai fait la minute. 

Avec son humeur noire 

Baculard s'approcha. 

Présentant un mémoire 

Dont l'âne fort glosa. 
Adieu, mes compagnons; j'ai peur de la gourmade, 
J'aime mieux ne jamais parler 
Que d'être encor le conseiller 

D'une telle ambassade. 



3IO Clairambault-Maurepas, 

De la dernière sorte 
Certain homme arriva, 
Criant : voici la porte, 
Holà ! cocher, holà ! 
Oîiès aco, dit Jésus, quels sont donc ces carrosses i 
C'est un corsaire, un maltôtier, 
Fripier d'écrits, un fourrier 
Traîné par quatre rosses. 

J'apporte la Gazette, 

Dit Marin hautement. 

Ah ! mon Dieu ! qu'elle est bête, 

Dit Joseph en bâillant : 
Non, je n'ai jamais vu de sottises pareilles; 
Qu'il retourne à la Ciotat, 
Sur le petit orgue il pourra 

Étourdir les oreilles. 

Pour le coup, j'en rappelle, 

Cria le grand cousin, 

Au haut de mon libelle 

Je vous parle latin. 
Ouf! s'écria Jésus, au diable la personne; 
L'avorton et le sacristain 
Ont un goût si fort de marin. 

Que l'odeur empoisonne. 

Pour assoupir l'affaire, 
Lors Goëzman poliment 



Année l'/j4. 31 i 



Vint offrir à la mère 

De tenir son enfant. 
Serait-ce sur les fonts ? Ciel, quelle audace extrême ! 
Monsieur, si vous ne changez de nom, 
J'aimerais mieux que le poupon 

Se passât de baptême. 

Le président de même *, 

Avec ses yeux de bœuf 

Et son esprit de même. 

Porte un arrêt tout neuf. 

Donnez-m'en, dit l'ânon ; j'en veux un exemplaire, 

Suffit qu'il n'ait pas de bon sens, 

Je le lirai de temps en temps. 

Pour m'exciter à braire. 

Le Sauveur dans la presse 

Beaumarchais reconnut ; 

Cet homme m'intéresse, 

Dit-il, lorsqu'il parut; . 
En vain Châteaugiron - contre lui îe rebecque. 
Qu'il prenne place auprès de moi, 
Ses mémoires seront, ma foi, 

Dans ma bibHothèque. 



1. Berthier de Sauvigny, ancien intendant de Paris, 
premier président du nouveau Parlement. (M.) 

2. Leprêtre de Châteaugiron, président à mortier du 
nouveau Parlement, très opposé au sieur Beaumarchais. 
(M.) Quoique récusé par Beaumarchais, il avait pris 
séance au Parlement lors du prononcé du jugement. 



^12 Clairamb ault-Maurepas. 

Lors un ex-militaire 

Dont on sait la valeur, 

Pour Goëzman le faussaire < 

Digne solliciteur, 
Voyant près du Sauveur Beaumarchais à sa place, 
Dit en jurant comme un païen : 
Gens du guet, poussez ce chrétien, 

Il m'a fait la grimace. 

Jésus s'écrie : Arrête, 

Modère ton ardeur, 

Capitaine Tempête ; 

Surtout de la douceur. 
Pour tes concitoyens sois aussi débonnaire 
Et sois aussi doux dans Paris 
Qu'on te vit pour les ennemis, 

Quand tu fus militaire. 

Joseph au ministère 

Dit alors de sortir, 

Et qu'après cette affaire 

L'enfant voudrait dormir. 
Ah ! c'est donc sur ce ton qu'on nous met à la porte, 
Quoi ! Beaumarchais seul restera. 
Mais son mémoire on brûlera. 

L'auteur dit : peu m'importe. 

O troupe inamovible. 
Retourne dans Paris ; 
Ce coup sera sensible 



Année 1-7-4. 313 



A tous les bons esprits. 
La bêtise chez vous a passé la mesure ; 
Peut-être que cet accident 
Nous rendra l'ancien Parlement, 
A force de censure. 



ORAISON FUNEBRE 
DE LOUIS XVI 



Te voilà donc, pauvre Louis, 
Dans un cercueil à Saint-Denis ! 
C'est là que la grandeur expire. 
Depuis longtemps, s'il faut le dire. 



I. Louis XV mourut à Versailles, de la petite vérole et 
■d'une fièvre maligne, le 10 mai 1774. « Dès qu'il fut mort, 
chacun s'enfuit de Versailles. Il n'y resta que le duc d'Ayen, 
survivancier de son père, capitaine des Écossais, dont le 
droit est de garder le Roi mort ; le duc d'Aumont, premier 
gentilhomme de la chambre d'année ; le grand aumônier 
et M. de Dreux, grand maître des cérémonies. On se dé- 
pêcha d'enfermer le corps dans deux cercueils de plomb, 
qui ne continrent qu'imparfaitement la peste qui s'en 
exhalait ; quelques prêtres, dans la chapelle ardente, furent 
les seules victimes condamnées à ne pas abandonner les 
restes d'un Roi qui, par le désordre honteux de ses mœurs, 
l'indifférence pour ses devoirs et pour ses sujets, s'était 
VIII, 27 



314 Clairamhault- Maur epas. 

Inhabile à donner la loi, 
Tu portais le vain nom de Roi, 
Sous la tutelle et sous l'empire 
Des tyrans qui régnaient pour toi. 

Etais-tu bon ? c'est un problème 
Qu'on peut résoudre à peu de frais 
Un bon prince ne fit jamais 
Le malheur d'un peuple qui l'aime 
Car on ne peut appeler bon 
Un roi sans frein et sans raison, 
Qui ne vécut que pour lui-même. 

Voluptueux, peu délicat. 
Inappliqué par habitude. 
On sait qu'étranger à l'État, 
Le plaisir fit ta seule étude. 
Un intérêt vil en tout point 
Maîtrisait ton âme apathique 



rendu l'objet de la haine presque générale... Le corps 
fut conduit deux jours après à Saint-Denis, et le convoi 
ressembla plus au transport d'un fardeau dont on est 
empressé de se défaire qu'aux derniers devoirs rendus à un 
monarque... Une vingtaine de pages et cinquante pale- 
freniers à cheval, portant des flambeaux, sans être en noir, 
composaient tout le cortège, qui partit au grand trot à 
huit heures du soir et arriva à Saint-Denis à onze heures, 
au milieu des brocards des curieux qui bordaient le chemin 
et qui, favorisés par la nuit, donnèrent carrière à la plai- 
santerie, caractère dominant de la nation. On ne s'en tint 
pas là : épitaphes, placards, vers, tout fut prodigué pour 
flétrir la mémoire du feu Roi. » {Mémoires de Besenval.) 



Année IJJ4. 315 



Et le pur sang d'un peuple étique 
Entretenait ton embonpoint. 

On te vit souvent, à l'école 
De plus d'un fourbe accrédité, 
Au mépris de ta majesté, 
Te faire un jeu de ta parole ; 
Au milieu même de la paix, 
Sur l'art de tromper tes sujets 
Fonder ton unique ressource. 
Et préférer dans tes projets 
A l'amour de tous les Français 
Le plaisir de vider leur bourse. 

Tu riais de leur triste sort. 
Et, riche par leur indigence, 
Pour mieux remplir ton coffre-fort 
Tu vendais le pain de la France. 
Tes serviteurs, mourant de faim, 
A ta pitié s'offraient en vain ; 
Leurs plaintes n'étaient point admises. 
L'infortune avait beau crier : 
Prendre tout et ne rien payer 
Fut ta véritable devise. 

Docile élève des cagots. 
En pillant de toutes manières, 
Quoique parmi les indévots 
Tu disais pourtant tes prières. 
Des sages ennemi secret, 



Clairarahault-Maurepai, 



Sans goût, sans mœurs et sans lumières, 
En trois mots voilà ton portrait. 

Faible, timide, peu sincère, 
Et caressant plus que jamais 
Quiconque avait pu te déplaire, 
Au moment que de ta colère 
Il allait ressentir les traits : 
Voilà, je crois, ton caractère. 

Ami des propos libertins. 
Buveur fameux et roi célèbre. 
Par la chasse et par les catins : 
Voilà ton oraison funèbre^. 



I. « A l'égard de cette pièce, remarque Hardy dans son 
Jouviial, bien des gens la regardaient dans l'ordre moral plu- 
tôt comme contenant des médisances que comme contenant 
des calomnies. Elle renferme, disaient-ils, des vérités fortes 
et dures; mais ce sont des vérités. C'est à celui qui sera chargé 
parla suite d'écrire l'histoire du règne de Louis XV à dis- 
cuter, d'après de bons mémoires sur les anecdotes secrètes 
de la vie de ce monarque, les faits et gestes y énoncés, et 
à lui rendre sans partialité toute la justice qu'il jugera 
devoir lui être rendue. Depuis qu'il existe des monarques 
et des potentats, la postérité est établie juge de leur vie 
et de leurs actions, lorsqu'ils ne sont plus, et rarement 
appelle-t-on des arrêts qu'elle a prononcés. » 



Année I'/'J4. 317 



EPIGRAMMES DIVERSES 



SUR LE ROI^ 

Ce qu'on disait tout bas est aujourd'hui public : 
Des présents de Cérès le maître fait trafic^ 

Et le bon Roi, loin qu'il s'en cache, 
Pour que tout le monde le sache, 
Par son grand almanach sans façon nous apprend 
Et l'adresse et le nom de son heureux agent. 



SUR M. DE PEZAY- 

Ce jeune homme a beaucoup acquis. 
Beaucoup acquis, je vous assure; 

1. « On a fait de mauvais vers sur le sieur Mirlavaud^ 
trésorier des grains au compte du Roi, annoncé dans X Al- 
manach royal, 1774. Les curieux les recueillent toujours 
comme faisant grande sensation en ce moment et anecdote 
pour l'avenir. » [Mêm. de Bachaiimont.) 

2. « M. de Pezay est un auteur dans le genre de M. Do- 
rat, son ami, et qui s'est efforcé de le singer... Ce bel 
esprit petit-maître, d'une naissance ordinaire, a en outre 
des prétentions à la qualité et porte des talons rouges. 
Il se fait appeler marquis et se donne les airs d'un homme 
de distinction. » [Mém. de Bachaumont) 

VIII. 27. 



318 C lairambault-AIau, 



En deux ans, malgré la nature, 
Il s'est fait poète et marquis. 



SUR LINGUET ET GERBIER^ 

C'est grand dommage, dites-vous, 

Ils sont donc fous, 
Ces avocats de haut parage. 
Oui, dans des écrits pleins de rage. 
S'arrachent la robe et l'honneur. 
Quant à la robe, elle eut souvent pareil outrage ; 
Pour l'honneur, n'ayez crainte ; il est bien défendu 
Linguet n'en eut jamais et Gerbier l'a perdu. 



SUR LE PARLEMEXT- 

Le chancelier Maupeou, sur la cérémonie 
Prévient, en protecteur, ainsi sa compagnie : 
Nul de vous n'était né pour être au rang des pairs. 
Vous y siégez pourtant, ayez de la décence; 
Chaque prince pour vous fera la révérence. 



1. A propos de la querelle survenue entre ces deux 
avocats, lorsque Gerbier, pour se conformer aux décisions 
de l'ordre, refusa de plaider contre Linguet, 

2. Au sujet de la cérémonie du catafalque de Louis XV 
à Saint-Denis. (M.) 



Année iy'j4.. 319 



Ce salut affermit vos biens et ma puissance : 
Un repas vous attend, servi de mets divers; 
Buvez sans vous ivrer, sur ce point de reproches; 
S'il reste des débris, emplissez-en vos poches; 
Mais n'allez pas surtout emporter les couverts. 



SUR LA CHASSE DE S AI XTE- GENE VI EVE 

Sur Geneviève que l'on vante, 
Sur sa châsse dont autrefois 
La découverte ou la descente 
Du ciel, en faveur de nos rois, 
Suspendaient les fatales lois, 
On faisait mainte raillerie ; 
A la sainte on donnait le tort. 
Quand le chef de sa liturgie 
N'y peut tenir, se lève, et crie : 
Incrédules ! n'est-il pas mort ? 



I. Plaisanterie attribuée au curé de Sainte-Geneviève 
propos de la mort de Louis XV. 



^20 Clair amhault-Alaurepas, 



EPITAPHES DE LOUIS XV 



Remplissant ses honteux destins, 
Louis a fini sa carrière. 

Pleurez, coquins; pleurez, p ; 

Vous avez perdu votre père^. 



Ici gît un Roi tout-puissant : 
D'abord à son peuple, en naissant, 
Il donna papier pour argent, 
Plus d'une guerre en grandissant. 
Puis la famine en vieillissant. 
Puis enfin la peste en mourant. 
Priez pour ce Roi bienfaisant. 



Ce monstre, qui n'avait qu'un ventre et point d'entrailles. 
Mit la famine en France et la peste à Versailles. 



I. « M"*^ Arnould, chanteuse de l'Opéra, une des courti- 
sanes les plus renommées pour ses bons mots, dit en par- 
lant de la mort du Roi et de l'exil de M'"*^ du Barry, en 
déplorant le sort de ses semblables : Nous voilà orphe- 
lines de père et de mère. » {Méni. de Bachaumont.) 



^^^^^^^^^^^-^ 



INDEX ALPHABETIQUE 



QUATRIEME PARTIE 



A 

Académie française (L'), 

295- 

Adéline (M"'=), 162. 

Aides (Cour des), 242, 243. 

Aiguillon (Duc d'), secré- 
taire d'Etat des affaires 
étrangères, 29, 31, 32, 33, 
198, 199,201,204, 214,250, 
253, 259, 268, 269. 

AiROLLES (Bertrand d'), 
302. 

ALLARD (M"e), 91, 159, 287. 

Amerval (M. d'), 266. 
Amilly (M. d'), 47. 
Anseaume, 155. 
Aranda (Marquis d'), 277. 
Arnould (M^'e Sophie), 48, 

56, 68, 69, 92, 159. 
Asselin (M^'^), 49. 



ASTRUC, médecin, 38. 
Aumont (Duc d'), 254. 
A\TN (Duc (T), 2. 



Baculard (D'Arnaud-), 59, 

62, 302, 309, 
Barry (Comte Jean du), 

265. 
Barry (M™^ du), 142, 170, 

198, 203,250,252,257,271. 
Baufremont (M. de), 5. 
Beaumarchais (Caron de), 

155, 298-312. 
Beaumesnil(M"^), 92,286. 
Beaumont (Christophe de), 

archevêque de Paris, 10, 

II, 12, 34, 259. 
Beauvalet, 289. 
Beauvernier (M"^), 166. 
Beringhem (M. de), 9. 



\22 



Quatrième partie. 



Bertin (Henii), secrétaire 
d'État, 3. 

Berruyer (Le P.), 11. 

BÈZE (M"«), 163. 

BiGNON (Jérôme), prévôt 
des marchands, 180. 

Billard (Abbé), 215. 

BiRON (Duc de), 13. 

BissY (M. de), 254. 

Blois. Cf. Conseil supé- 
rieur. 

BoiLEAu, 128, 154, 196. 

Bourbon (Duc de), 263. 

Bourbonnaise (La), 132. 

BOURET, fermier général, 17. 

Bourgeois deBoynes (M.) 
secrétaire d'État de la ma- 
rine, 266. 

Bourgade, 17. 

Bouscarelle (M"«), 163. 

Bréhant (M. de), 6. 

Bret, 196. 

Bretagne (Affaires de), 29- 
32,44-47. Cf. Parlement. 

Briard, peintre, 163. 

Brissac (Duc de), 15. 

Brissot (La), 135, 165. 

Brochot, maître des requê- 
tes, 240. 

Broglie (M. de), 10, 255. 
BuARD, 99. 
BuFFON (M. de), 193. 
Bussy-Castelnau (Mar- 
quis de), 102. 



Cailhava, 155. 
Calonne (^L de), intendant 
de Metz, 71, 214. 



Cardonne, 156. 

Cavayrac (Abbé de), 63. 

Chabanon, 154. 

Champfort, 155, 

Chartres (Duc de), 272. 

Chateaugiron (Leprêtre 
de), 311. 

Chauvelin (M. de), 63, 

Chauvelin (Marquis de), 
280. 

Chévrier, 295. 

Choiseul (Duc de), secré- 
taire d'État de la guerre, 
2, 3, 36, 75, 87, 170, 171, 
207, 239, 249, 255, 277. 

Choiseul -Praslin (Duc 
de), secrétaire d'État des 
affaires étrangères, 3. 

Clairon (M"'"), 41-44, 81- 
84, 86. 

Clairval, 154. 

Clément (Jacques), 121. 

Clément xiv (Pape), 235, 
292. 

Cléophile (M"«), 287. 

CoASLiN (M"^'' de), 138. 

CoiGNY (M. de), 16. 

Colbert (Jean -Baptiste), 

75- 
CONDÉ (Prince de), 66, 67, 

255, 263. 
Conseil (Le Grand), 29,69, 

105, 243. 
Conseil supérieur de 

Blois, 216. 

CONTADES (:\1. de), 12. 
CONTI (Prince de), 13, 282. 
Coupé (xM"<=), 49. 
Colardeau, 27. 
CoRNiLLON (M. de), 13. 
Crébillon, 154. 



Index alphahp.ti 



que. 



323 



Cromot, 263, 264. 
CZARINE (La), 233. 



D 



130, 



Danemark (Roi de) 

137, 141, 142, 234. 
Darney (M"^), 99. 
Daubenton, 193. 
Daube RVAL, 288. 
Dauphin (Le), fils de 

Louis XV, 52-55. 
Dauphin (Le), petit-fils de 

Louis XV, 175- 
Dauphine (La), 188. 
Dauvergne, 291. 
Dauvillier (Ar'O, 167- 
Delfèvre (M"«), 165. 
Demiret (M"«), 50, 100, 

160. 
Dervieijx (M"«), 161, 185- 

187. 

Desangles (M'^^), 167. 
Des Cars (Duc), 255. 
Deschamps (M"«), 49. 
Diderot, 27, 155, 193. 
Donatée (M»«), 165. 
DORAT, 27, 104, 194. 
Dubois (Abbé), 293. 
Dubois, comédien, 43. 
Dubois, premier commis de 

la guerre, 7. 
DUMESNIL (M^'e), 19. 
DUPLAN (M"*^), 160, 284. 
DURANCY (M"«), 288. 
DUR-AND, 91,290. 

Duras (Duc de), 18, 137. 
DUVAL, 229. 



Escompte (Caisse d'), 77. 
Espagne (Roi d'), 232, 277. 
EsTRÉES (Duc d'),4. 



Fel (M"«^), 49. 
Fitz-James (Duc de), 19. 
Foix (Abbé de), 16. 

FOLLEN, 228. 

Fontaine (M. de), 50. 
FoNTENAY (M"*), 290. 

FOURCY, 228.' 

Frédéric II, roi de Prusse, 

235, 237- 
Fréron, 27, 59, 157, 195. 



Gabriel, architecte, 17. 

Gardel, 289. 

Gelin, 92, 285. 

Georges III, roi d'Angle- 
terre, 236. 

Gerbier, avocat, 103, 241, 
318. 

Goezman, conseiller au Par- 
lement, 278, 301, 308, 310, 
312. 

GOURDAN (La), 135. 

Grammont (Duchesse de), 
3, 173. 

Granier, 291. 

Granville (M"»-), 166. 

Grétry, 157. 



3 H 



Quat 



rieme partie. 



Grisel (Abbé), 215, 297. 
GUIGNARD (Le P.), 64. 
GUIMARD (M"*'), 91,92, 161, 

271, 287. 
Guy Patin, médecin, 38, 39- 



H 

Henri IV, 120. 
Heinel (M'i-^), 285. 
HOCQUART (Abbé), 219-221. 
HOPITAL (M'n^ de r), 15, 34, 

256. 

I-J 

ÎSOIRE (M"*^), 167. 
Jarente (M. de), évêque 

d'Orléans, 9, 16. 
JÉSUITES (Les), 28, 121, 243, 

274. 

JOLIVEAU, 97, 156. 
JOLY DE Fleury (M.), pro- 
cureur général, 211, 212. 
Julie (M"*^), 292. 



K 

Keiser, empirique, 44. 
Kerguesec (M. de), 29. 



La Blache (Comte de), 308. 

Laborde, 157. 

La Chassaigne, 161. 

Lacombe, 245. 

La Chalotais (M. de), pro- 



cureur général au Parle- 
ment de Bretagne, 62, 63, 
201. 

Lacour (M"«), loi. 

Laforêt (M"*"), 164. 

La Harpe, 154, 194, 244, 
246. 

Lally-Tollendal (M. de), 
103. 

La Marche (Comte de), 14, 
224, 263, 264, 268. 

Lamoignon (M. de), chan- 
celier de France, 2. 

La Morlière, 196, 295. 

La Motte, 156. 

Lange (M"«), 135. Cf. M"'^ 
DU Barry. 

Lany (M"<^), 49, 100. 

La Salle, 291. 

Laujon, 154. 

Launay (M"e de), 162. 

Laval. Cf. Montmo- 
rency. 

Laverdy (M. de), contrô- 
leur général des finances, 

4,29,32,33,35, 56, 75,77- 
Le Berton, 97. 
Le Blanc (Abbé), 26. 
Leblanc, 243. 
Le Brun, 265. 
Ledoux (M"«=), 97. 
Légier, 196. 
Le Gros, 92, 283. 
Lejay, 302, 309. 
Lemierre, 27, 154, 195. 
Lemierre (M"«), 48, 284. 
Le Normand d'Étiolés 

(M.), 56. 
LiNGUET, avocat, 201, 241, 
Louis (Saint), 183, 318. 
Louis XIV, 154. 



Index alphabétique. 



325 



Louis XV, i, 8, 25, 26, 31, 
32, 36, 44-47,63,69-73,78, 
123, 124, 132, 134-136, 147, 
205,222,224, 231, 238,243, 
253,254,255,257,277,280, 
313, 317, 320. 

Louise (M^^)^ fille de 
Louis XY, 275. 

LuGEAC (M. de), 6. 

Luxembourg (M"'« de), 16. 



M 

Maillebois (M. dej, 255. 
Marie -Thérèse, impéra- 
trice d'Allemagne, 235. 
Marigny (Marquis dej, 20. 
Marin, 278, 301, 310. 
Marmontel, 27, 34, 105, 

157, 194, 295- 

Marquise (M"«), 50, 164. 

Mars (M'"^), 163. 

Marsan (M™« de), 16. 

Marsy (Le P.), ex-jésuite. 
61. 

Martigniée (M"''), 99. 

Martin (M°>^), 289. 

Mathon, 196. 

Maupeou (René de), chan- 
celier de France, 2, 8, 198, 
204,210, 214,215,219,220, 
225, 230-243,248, 259,264. 

MÉDICIS (Marie de), 37. 

Mercy-Argenteau (Comte 
de), 286. 

MiREPOix (M. de), 257. 

MOLÉ, acteur, 83-87. 

Monsigny, 156. 

Montesquieu, 26. 
Monteynard (M. de), se- 



crétaire d'État de la 
guerre, 6, 263, 293. 

Montmorency-Laval (Vi- 
comte de), 65, 255. 

Moreau, chirurgien, 34. 

Muguet, 91, 92. 



N 

Neufchatel (François de), 
154- 

NiCOLET, 85-87, 153. 
Nivernois (Duc de), 4. 
XoÉ (M'"-), 165. 
NOLLET (Abbé), 37. 
Normand, 266. 



O 

Ogier (Président), 122-124. 
Opéra (L'), 88, 97, 139, 142, 

158, 282. 
Orléans (Princes d'), 267. 
Orlow, 233. 



Palissot, 241. 

Paris (La), 203. 

Paris-Duvernay, 17. 

Parlement (Le), 8, 36, 38, 
40, 69, 105, 138, 183, 185, 
209, 213,215,222,240,241, 
243,258, 264,268,277,300, 

313,318. 
Parlement de Bretagne, 

31, 44-47. 
Parlement de Rouen 
(Le), 227. 

2B 



326 



Quatrième partie. 



Perrault, médecin, 39. 
Peslin (M^-^), ioi, 159, 287. 
Pezay (marquis de), 317. 
Philidor, 155. 

PiGALLE, 200. 
PiLOT, 91, 92. 
PiRON, 295. 
POINSINET, 156. 
POIRSIN (M"«), 166. 
POMPADOUR (M"'<' de), I, 
8, 10, 24, 25, 34. 

POMPIGNAN, 18, 26. 
PONCET DE LA RiViÈRE, 

214. 
PONIATOWSKI, 233. 

Portugal (Roi de), 232. 
POYANNE (Marquis de), 14. 
Prévôt (M"«), 50. 
Prudhomme {M^^"), ioi. 
PUVIGNÉ (M"«), 49. 
PUYSIEUX (Marquis de), 5. 



Q 

Quêtant, 155. 
QuiNAULT, 154. 



R 

Rabiqueau, 125. 
Racine, 155. 
Rameau, 93. 
Ramson (La), 272. 
Rebel, 283. 
Ricci (Le P.), 13- 
Richelieu (Maréchal de), 

6, 254. 
RiQUET (M"*^), 49. 



Rivière (M"=), 48, 161. 
Rosalie (M"«), 160, 286. 
Rouen. Cf. Parlement. 
Rousseau (Jean-Jacques), 
157, 195- 



Sablé (M"''), 162. 
Saffray, 229. 
Saint-Florentin (M. de), 

duc de la Vrillière, 7, 44, 

46, 47, 204, 215, 259. 
Saint-Foix, 154. 
Saint-Martin (M"""), 98, 

164. 
Sardaigne (Roi de), 234. 
Saron (M"e)^ 164. 
Sartine(M. de), lieutenant 

général de police, 18, 107, 

I27v., 

Saurin, 128. 

Sautreau, 196. 

Sauvigny (Berthier de), 
premier président au Par- 
lement, 311. 

Sauvigny, 154. 

Sedaine, 156, 196. 

SÉGUIER, avocat général, 
211, 240. 

Sianne (Mii«), 100. 

Sixte (M"«), 48. 

SORBONNE (La), Io6, I20, 

213. 
SOUBISE (M. de), 12, 15, 33. 

SUARD, 196. 

Suède (Roi de), 237. 
Sully, 33, 37- 
surlaville, j. 



Index alphabétique. 



327 



Taconnet, 156. 
Talmont (Princesse de),257. 
Terrail (Marquis du), 19. 
Terray (Abbé), contrôleur 

général des finances, 199, 

205, 259, 264, 294. 
Tetlingue (M"«), 99. 
Trial, 97. 



Valentinois (Duchesse de), 
256, 



VandiÈRE (Marquis dej , 

17. 

Vasse, 228, 

Vestris, danseur, 288, 289. 

Vestris (M"*), 49, 97. 

VlARD, 229. 

ViLLETTE (Marquis de), 

67. 
Voltaire, 26, 87, 154, 157 

194, 200, 243. 



W-Y 



WURMEZER, 14. 
YON, C29. 



^^ 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Introduction historique: Le règne de 

Louis XV : Madame du Barry et le Triumvirat. . i 

ANNÉE 1764. 

Noëls pour l'année 1764 i 

Placet à M. de Marigny 20 

La Nouvelle Héloïse 21 

Épitaphes de Madame de Pompadour 24 

Commandements du Dieu du Goût 26 

Invectives contre les Jésuites 28 

Une Lettre du contrôleur 29 

Épigrammes diverses 33 

ANNÉE 1765- 

Un Contrôleur habile 35 

Le Pain mollet 37 

Épigrammes sur Mademoiselle Clairon 41 

Une Lettre de M. de Saint-Florentin 44 

vjii. 28. 



^^o Table des matières. 



Pages. 

Nouvelles de l'Opéra 47 

Requête des chiens au gouverneur du Palais- Royal. 51 

La Mort du Dauphin 52 

Épigrammes diverses 54 

ANNÉE 1766. 

La Tristesse de Fréron. . . - 59 

Complainte de La Chalotais 62 

Un brillant hyménée 65 

Compliment au Prince de Condé 66 

Justification du marquis de Viliette 67 

Discours du Roi au Parlement et au Conseil. . . 69 

ANNÉE 1767- 

Un nouveau marguillier de Saint-Roch 75 

La Caisse d'escompte • 77 

Les Plaisirs de Choisy 79 

Quête pour une tragédie 81 

Mole ou le singe de Nicolet 85 

Statuts pour l'Académie royale de musique. ... 88 

Étrennes aux Demoiselles de l'Opéra 97 

Le Procès de Bussy 102 

Epigrammes diverses 104 

ANNÉE 1768. 

Requête des fiacres de Paris contre les cabriolets. 107 

Les Prophéties de la Sorbonne 120 

La Mission du Président Ogier 122 



Table des matières. 



3^ 



Pages. 

Les Lanternes de Paris .... 125 

hdiTrdigéàie de Bevei-ley 128 

Le Roi de Danemark à Paris. ... .... 130 

La Bourbonnaise 132 

Une Fille de rien 134 

Epigrammes diverses .... 137 

ANNÉE 1769. 

Le Départ du roi de Danemark . 141 

Bouquet à Lisette 142 

Complainte de filles auxquelles on vient d'interdire 

l'entrée des Tuileries à la brune 144 

Epître à Nicolet I53 

Les Actrices de l'Opéra 158 

ANNÉE 1770. 

Conseils à Madame du Barry 169 

Le Mémoire du duc de Choiseul 171 

Le Mariage du Dauphin I74 

Les Exploits du prévôt des marchands 180 

Remontrances de saint Louis au Parlement. . . . 183 

Mademoiselle Dervieux 185 

Remontrances à Madame la Dauphine 188 

Noëls pour l'année 1770 192 

Epigrammes diverses IQ^ 

ANNÉE 177I 

Tableau de la cour 203 

Les Affaires du temps 207 



332 Table des matières. 

Pages. 

Invectives contre Séguier et Joly de Fleury .... 2ii 

L'Enterrement du Parlement 213 

Le Conseil supérieur de Blois 216 

L'Abbé Hocquart 219 

Le Lit de justice 222 

Panégyrique du Chancelier Maupeou 225 

L'Abolition du Parlement de Rouen 227 

Noëls pour l'année 1771 231 

Épigrammes diverses 238 



ANNÉE 1772. 

Cela reviendra 247 

Le Fermier et les Chiens 248 

La Clique de Madame du Barry 252 

Les Liquidations du Parlement 258 

La Disgrâce du Chancelier 259 

Le Siècle présent 261 

Noëls pour l'année 1772 262 



ANNÉE 1773. 

Les Princes à la Cour 267 

La Réduction des rentes 269 

Drôlesse et princesse 271 

L'Accouchement de la duchesse de Chartres. . . . 272 

Le Retour des Jésuites 274 

La Mort du marquis de Chauvelin 280 

Noëls pour l'année 1773 282 

Épigrammes diverses 292 



Table des matières. 333 



ANNEE 1774. 

Pages. 

Chacun son métier 298 

Épigrammes sur le procès de Beaumarchais . . . 299 

Épîtres à Beaumarchais sur la perte de son procès. 304 

Noëls pour l'année 1774 3^7 

Oraison funèbre de Louis XV 313 

Épigrammes diverses 3I7 

Epitaphes de Louis XV 320 

Index alphaeétiq ue de la quatrième 

PARTIE 321 



TABLE DES PORTRAITS 



Pages. 

Madame du Barr}- i 

Mademoiselle Clairon 41 

Le duc d'Aiguillon igg 

Le chancelier Maupeou 225 

L'abbé Terray 258 




(;P 



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